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Full text of "La Révolution Turque"

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From the Library of 
Henry Tresawna Çerrans 

Fellow of JVorcester Collège^ Oxford \ 

I882-IÇ2I ! 

Given /o\ln\ VeYs \ Tvi 0^ \ oconto V\ b.roKj . 
'By'%s fVife Cf 



BINDING nSTAUG 1 l"^ 1923 



l.A 

RÉVOLUTION TURQUE 



OUVRAGES DE M. VICTOR BERARD 

Les ouvrages de Af. Victor Bérard ont été couronnés par l'Académie francaisf 
(Prix Vitet, t90ij 



LIBRAIRIE ARMAND COLIN 

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Tome IL Un vol. in-8 grand Jésus de 630 pages, 14-1 cartes et gravures, 
relié demi-chagrin, tète dorée 32 » ; broché. . . . 25 " 

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(5" édition) [Librairie Alcan] 3 50 

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Fontemoing] 12 50 

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1234-08. — Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — 1-09. 



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VICTOR BÉRARD 



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^jpMM* <tr rr|.r,..luril.>i> <i dr ira^acUM tHtrti» pumt I«m pujt. 



TABLE DES MATIÈRES 



I 



13}i-06. — Cohlommicn. Imp. Pavl BRODARD. — 1-09. 



RÉVOLUTION TURQUE 



I 

LA RÉFORME 



I. 1.1- rt'jçime turc. — Mangerie mongole. — Concussion 
iuu!iuliii<'iiu!. — Vénnlil^ oUomane. — Servilité byzantine. — 
Kullanal et khalifat. — Soliman le légii>lateur. — Janissaire et 
féodalitt*. — La réruriiu- à la luri|ue : Osman II et Mourad IV; 
la riuala de KliiMiji-bey. — Discipline et tlnniu-(>. — Les quatre 
Kuprulis. — Charles XII. — Itonneval. — Ragib-paclia. — La 
miM-re du l'empire. 

II. — La réforme h. l'européenne. - Mustapha III et de Toit : 
réforme iiiililAire fl navale. — Selim III K faide française : 
réf'T' .1 .,-.. V .1 ,4 II ; rerorme militaire et adminis- 
tra'. : ililé; bureaucratie. — .\bd-ul-.Medjid 
cl 11 i ■ '<•• l.<JU ; la réf«»riiio intégrale. — 
H*tti'hui lire .MaiipTies. 

III. — I 1 . ■ — Conjrre!» et traité de Paria : 
mémorandum de IH5VI. — LitKin «l Cret««. — Loi des Vilavets. — 
Consul iJilioti de IKUT. — Autonomie et centralisation. - T.e 
gaspilla;,'!'. l'uni et .\li p.iihas. -Conseil d'Btat; mn 
linterii-ur; Imic de Galata Serai; travaux publics. 



I 

ii iaul nMuiiiKT i.i hinjuir'. m fairo un 11. 



(1 ,( ,.i 



^^^K Outre l'ouvrage <-Ia««ii|up d'Kd. KngeUi.ult. <• ei 

^^nn;im<i( (Pans, (Uilillon, ISS2). un dmt roi. .<'il si 

f 



;iJL aivourriON Tsmiis. 1 



2 LA REVOLUTION TURQUE 

mode européenne : depuis un siècle, il s'est trouvé 
des Turcs et même des Sultans pour vouloir cette 
réforme et, depuis un demi-siècle, une Europe pour 
l'exiger. Dès le milieu du xviii* siècle, Tarrêt, puis 
le recul de la conquête ottomane donnaient aux 
hommes d'État la conviction que la Turquie de 
Mahomet II et de Soliman le Magnifique ne pouvait 
plus résister aux chrétiens du dedans et du dehors. 

Chef d'une armée mongole, souverain de peuples 
convertis à Tislam et possesseur d'un empire chrétien, 
Mahomet II (1451-1471) avait eu à concilier les trois 
organisations mongole, musulmane et byzantine dont 
le Turc avait hérité après la prise de Constantinople : 
la première était militaire surtout, la seconde reli- 
gieuse, la trpisième protocolaire et fiscale; la Loi 
fondamentale, le Kanoan-namé de Mahomet II, ne fit 
que les juxtaposer sous le despotisme du Maître. 

Organisation mongole : l'État est une tente, dont le 
gouvernement est la porte; son premier rôle est 
d'abriter le souverain, son harem, son entourage de 
parents et de familiers. Le piquet principal est le 
grand-vizir, une sorte de lieutenant-général ; des pré- 
vôts de l'armée, pour la police des soldats et la sûreté 
du Maître, kadis-el-asker, des secrétaires pour les 
comptes, defierdars, et pour les ordres, nichandjis, 
sont les piquets secondaires. Cordes de la tente : 
les agas, divisés en deux classes, servent à l'extérieur 



complet d'A. SchopofT, Les Réformes et la Protection des Chrétiens 
en Turquie (Paris, Pion, 1904), sans parler des excellents manuels 
de La Jonquière, Histoire de VEmpire Ottoman (Paris, Hachette, 
1881); Max Ghoublier, La Question d'Orient depuis le traité de Berlin 
(Paris, Rousseau, 1899); E. Driault, La Question d'Orient depui$ les 
Origines (Paris, Alcan, 1904). 



LA RÉFORME 3 

OU à l'intérieur; les uns, intendants et gardiens du 
harem, ag^a des eunuques blancs, aga des eunuques 
THiirs, aga des jardiniers, aga des messagers; les 

I res, commandants et instructeurs de la horde, aga 
tics janissaires, aga des sipahis, aga de rarlillerie; 
tous, membres d'une hiérarchie unique, qui met au 

me rang le boslandji-bachi et le topdji-bachi, le 
clief des jardiniers et le chef des canonniers, et qui 
mMe en un chaos inextricable la vie privée et la vie 

lilique du souverain, les intrigues de harem et la 
politique, les afTaires du « Palais >» et celles de « la 
Porte ». 

( >rganisation musulmane : le Coran étant le Livre 
(h- toute science et de toute morale, les gens de reli- 
gion, ulàmas, doivent se transmettre les lumières et 
nuances de la vérité, enseigner le peuple et, suivant 
'•"<^ préceptes du Chéri (loi religieuse), rendre les 

i«>Ls, tant au civil qu'au criminel, dans le droit 
public et dans le droit privé. Prédication, enseigne- 
•Mf*nt, justice, ce triple soin accapare le meilleur du 

' r^. Pour le culte, de.s balayeurs et gardiens de 
mosquées, des crieurs et ordonnateurs de prières 
suffisent : entre Allah et les hommes, l'Islam n'a d'in- 

rmédiaires, imans, que pour garder les lieux d'as- 
'■«• et montrer à la foule les gestes rituels, 
•litre tous les enfants du Prophète, les ulémas 

ivent établir l'unité politique «t Li <(>ncordo intel- 
lectuelle : en face des gens de guerre, ils sont les 
gens de loi, radié; ils ont dans l'administration 
et la société la même influence prépondérante que 
les lettrés en Chine; leur chef suprême, l'Ancien 
de 1 Islam, Cheikh-itl-Islam^ est le rival du grand- 
vi/.ir. 



4 LA REVOLUTION TURQUE 

L'organisation romaine, aux derniers siècles de 
Tempire byzantin, n'avait plus qu'un rôle : drainer 
l'or des provinces vers le Sacré Palais, subvenir au 
luxe hiératique des Porphyrogénètes, — des Princes 
nés dans la Pourpre, — nourrir leurs innombrables 
serviteurs et, pour éviter les séditions, le peuple de la 
capitale. 

De cette organisation byzantine, le Turc retient les 
cérémonies et les charges du Palais, les formules de 
protocole, les usages de chancellerie, les règlements 
de douanes, d'approvisionnement, de mines, d"a- 
mendes et de tributs, et la division des provinces en 
gouvernements et sous-gouvernements. 

Ces titres et ces usages byzantins répandent autour 
du Maître une atmosphère de basse adoration, où se 
corrompent les vertus militaires de tous ceux qui 
l'approchent, chez les grands le sentiment de l'hon- 
neur et la fierté du commandement, chez les petits 
le respect de la règle et l'amour du service, tandis 
que cet appareil théocratique mène la Sacrée Majesté 
à la pire des folies : celle de penser qu'un mot, une 
signature de Lui créent les hommes qu'il faut pour 
les places les plus hautes et résolvent soudain les 
plus graves problèmes; quand le Palais a transmis 
Ses ordres, Il croit que l'empire est heureux et la 
nation régénérée. 

Pour l'exploitation des provinces, la tradition 
byzantine fournit les cadres, mais la loi musulmane 
et la tradition mongole imposent un autre modèle. 

La loi musulmane attribue toutes les terres à Dieu, 
seul propriétaire légitime et éternel, dont le souverain 
est le fermier temporaire, mais universel : toutes les 
terres doivent donc la dîme à Dieu, c'est-à-dire au 



LA REFORME 5 

souverain. En outre, aux Infidèles que la conquête a 
épargnés et que l'on veut bien tolérer sur les terres 
du Prophète, la loi musulmane concède la jouissance 
précaire de leurs enfants et de leurs biens moyennant 
un autre impôt, le kharadj, qui s'ajoute à la dîme, 
•st à la récolte de ces deux revenus que se borne 
<iministration de l'État musulman. Le budget des 
•ocraties ne comporte que le chapitre des recettes : 
les peuples, qui doivent tout à la divinité et à ses 
vicaires, ne sont en droit d'attendre que le retour 
'les bienfaits célestes en ce monde ou dans l'autre. 
Los (iMivroset les travaux d'utilité publique ou sociale 
sont laissés à la grâce de Dieu, à la générosité des 
uverains et des pieuses gens, qui, faisant des mos- 
quées, des écoles, des roules, des ponts, des cara- 
vansérails cl des fontaines, lèguent de quoi les 
1 retenir. Tout Étal musulman a donc d'énormes 
uiens sacrt's, lakoufg, et cette mainmorte annexe 
peu à pou proprit'tés publiques et privées. 

A la seule gloire d'Allah, à la prédication et à la 

guerre sainte, devrait aller toute somme recueillie. 

Mais entre le contribuable et Dieu, c'est le souverain 

ses gens qui tiennent la caisse : ils en usent, sans 

ilre contrôleur que l'œil un peu lointain de Dieu 

1, par instants, la révolte populaire. Faute d'une 

burveillnnce régulière, la concussion est le premier 

caractère de radministralion musulmane. 

La coutume mongole est de disséminer la horde à 
travers le terrain de pâture et de laisser vivre chaque 
rscountle h son gré, sur le pays : entassés, les che- 
i\ il les hitmmes se réduiraient les uns les autres 
la la mine. l'I In tradition mongole esl ne pas con- 
dor les pâturages à titre perpétuel : bien qu'une 



6 LA RÉVOLUTION TURQUE 

tente, une famille ou une tribu soit d'ordinaire maî- 
tresse du canton qu'une fois elle a choisi, le roulement 
et l'échange restent la règle théorique. 

Dans son immense pâturage de l'empire byzantin, 
le Turc a taillé de grands et de petits enclos, timars 
et ziamets, et les a distribués à ses cavaliers, sipaliis. 
Chaque sipahia reçu en sorte de bénéfice une portion 
du territoire, les terres et le troupeau [raïa) des 
bêtes et des gens, qui sont taillables et corvéables 
selon le pouvoir et la fantaisie du seigneur. Cette 
féodalité, viagère ou héréditaire suivant les époques 
et les provinces, suivant l'énergie et la faiblesse, 
Téloignement et la proximité du pouvoir central, 
nourrit les escadrons de la horde qui, réunie au pre- 
mier signe du Maître, doit accourir équipée, appro- 
visionnée, prête à toute campagne. En temps de 
guerre, servir; en temps de paix, se préparer, s'entre- 
tenir ou se refaire, manger pour les jours où l'on a 
pâti, pour ceux où l'on pâtira encore : la « man- 
gerie » est la première conséquence de ce régime. 

Sous la tente centrale, un de fterdar tient le registre 
des bénéfices, avec leurs revenus approximatifs et les 
charges militaires et fiscales qui y sont attachées : 
dans les provinces, des beys et des beys de beys 
{beylerbeys), successeurs des comtes, ducs et stra- 
tèges byzantins, représentent le pouvoir central. Ce 
sont moins des fonctionnaires que des sous-fermiers 
du souverain, comme le souverain est le fermier de 
Dieu. Ils administrent suivant leur bon plaisir, sans 
recevoir d'ordres d'en haut pour les affaires cou- 
rantes. A leurs risques et profits, moyennant rede- 
vances au Maître, au grand-vizir, au cheikh-ul-islam, 
aux agas du harem, aux scribes du Palais et de la 



LA ItKFUHMK 

l'uiie, ils lecucillenl les divers impôts et ii »iim-, 
que le Turc a hérités de Byzance ou qu'a installés la 
loi musulmane. Ils forment les cadres supérieurs do 
l'armée féodale, qui se répartit en « bannières », 
sandjaks. Ils surveillent la transmission et l'adminis- 
tration des bénéfices pour toucher la part de l'État. 
Surtout, ils doivent défendre la conquête, moins 
litre les attaques du dehors que contre les révoltes 
• lu dedans. 
( !ar le Turc ne s'est pas astreint à bâtir patiemment, 
r un plan rationnel et symétrique, à la façon des 
Humains, un empire centralisé. 11 a voulu acquérir le 
plus rapidement possible, avec le minimum d'elTorts, 
un In rain de subsistance et le maximum de revenus, 
il a rasé, ravagé ou courbé jusqu'à terre tout ce qui 
ne pouvait pas lui résister, les gens des villes et des 
plaines. Mais les gens des Iles et des monts pouvaient 
se défendre ou échapper; surtout les gens des fron- 
tières pouvaient appiîler le voisin. Avec eux, le Turc 
li-ansigé : moyennant rançon ou tribut en argent 
iinant, il leur a abandonné l'exercice de ses droits 
iiverains, se contentant d'une suzeraineté tantôt 
Moininalc et tantôt efTective. L'empire est une mar- 
"irterie de provinces esclaves, sujettes, privilégiées, 
-sales ou quasi-autonomes; toutes les formes do 
dé|KMidance s'y rencontrent, et, de la servitude à la 
!''l»ellit)n, toutes les sortes d'obéissance. 

Dans les plaines môme et dans les villes, poursim- 
plilier encore son administration et réduire ses dé- 
penses, le Turc a concédé un statut spécial à la 
ition vaincue : .sous le nom de roum milleti, n nation 
des Houniis», les ehréliens orthodoxes continuent de 
former un État dans IKlal; ils ont leur «lief national. 



8 LA REVOLUTION TURQUE 

le patriarche, qui leur est ce qu'est le cheikh-ul-islam 
aux musulmans; leurs évoques et leurs prêtres tien- 
nent dans leurs communautés provinciales un rôle 
analogue à celui des ulémas pour renseignement et 
la justice civile. Par la suite, le Turc concédera 
de pareils privilèges à d'autres Églises chrétiennes, 
aux catholiques, aux grégoriens. 

L'alliance de Soliman avec François I" créera dans 
l'empire une nouvelle catégorie de sujets : le traité 
de 1535-1536, expliqué et développé par les traités de 
1604 et de 1673, élargi surtout par l'usage, donnera au 
roi de France la protection effective des catholiques 
dans les États du Grand Seigneur, L'Autriche, aux 
traités de Karlovitz (1699), de Passarovitz (1718) et de 
Belgrade (1739), se fera confirmer « toutes les stipula- 
tions des traités et édits antérieurs, concernant l'exer- 
cice du culte suivant le rite catholique romain », et 
la Russie, au traité de Kaïnardgi (1774), commencera 
de revendiquer la même protection des orthodoxes... 
Et le Turc accordera tout ce qu'on lui demande : peu 
lui importe l'intervention des étrangers entre lui et 
tels de ses sujets, pourvu que ceux-ci continuent de 
payer. Mais il faut que patriarches et clergés paient 
en toutes circonstances, à toute réquisition : sous la 
pression de la Porte et de ses fonctionnaires, ces 
Églises à la turque ne sont que nouvelles pompes à 
aspirer vers la capitale les richesses des provinces. 

L'ensemble de cette exploitation militaire est une 
reproduction assez fidèle — toutes différences gardées 
— de ce que put être le monde occidental sous les 
premiers empereurs carolingiens. La différence capi- 
tale est que le monde turc n'a d'abord point de pape 



LA HKFOHME 9 

OU, du moins, vivant dans l'islam et dans l'islam le 
plus orthodoxe, il n'a dabord aucune relation de 
dépendance avec la papauté musulmane, avec le kha- 
lifat : le Khalife, le successeur de Mahomet, après 
avoir siégé à la Mecque, puis à Damas et à Bagdad ', 

-t réfugié au Caire, chez les Mameluks, en une 
sorte de captivité d'Avignon. 

Un changement survient quand Sélim I", le con- 
quérant de la Syrie et de l'Egypte, annexe le khalifat 
à la souveraineté turque : le Sultan désormais est 
aussi le Khalife (1510-1517) et Soliman I"(1520-15()6). 
que nous appelons le Magnifique, mais que les Turcs 
appellent le Législateur, organise cette union du 
sultanat et du khalifat, qui, ne changeant rien au 
fond des choses, mais liant plus intimement l'au- 
tocratie militaire des Mongols à la théocratie des 
Arabes, achève de transformer le général de la 
conquête ottomane en un vrai César de liyzance 
musulman. Commandeur des Croyants, Ombre de 
Dieu sur la terre, désonnais, par la bouche du 
cheikh-ul-islam, le Matlre commande à tous les gens 
de mosquée, de science et de loi, comme il ordonne, 
par la bouche du grand-vizir, à tous les gens de bourse 
etd'épée.el, par Pintermédiaire du patriarche, à tous 
les gens d'ftglise. 

Avec les gens de mosquée, Soliman légifère. Le 
t.oran demeurant le code civil, Soliman publie un 
rode pénal, qui reprend au compte du Maître la 

lice, les règlements et les répressions dont le jusU- 
kt féodal connaissait jusque t;V, cette justice souve- 



t. J'ai exposé reite histoire «t ce r6l« da khalifat dans mon 
li\ro l.e SuUan, l'istam et le* PutiMNcm. 



10 LA REVOLUTION TURQUE 

raine recourt à l'amende de préférence aux autres 
peines, et devient une nouvelle source de revenus. 

Avec les gens d'épée, Soliman exploite la conquête 
et, par la soumission de toute la Hongrie, étend l'em- 
pire aux limites qu'il ne doit plus franchir vers le nord. 
Une sorte de code financier régularise les impôts et 
reprend aussi pour le Maître, qui les afferme à ses 
fonctionnaires, nombre de contributions et de taxes 
dont le bon plaisir féodal disposait sans contrôle. 
La Loi des Baïas, Kanouni-raya, fixe les redevances 
que le feudataire peut exiger de son paysan et ramène 
à leur nature précaire et révocable les bénéfices que 
la coutume, la faiblesse du pouvoir central ou les 
concussions tendaient à rendre héréditaires. 

Le Sultan dispose désormais d'un budget dont ne 
jouit aucun monarque de la chrétienté : neuf millions 
vingt mille ducats, — disent les ambassadeurs de 
Venise, — sans compter les revenus du domaine, 
qui dépassent cinq millions de ducats: au total, 
cent quarante millions de francs en monnaie d'alors, 

— le quintuple ou sextuple en valeur d'aujourd'hui, 

— qui ne suffisent pourtant pas et que le grand-vizir 
double par la vente publique ou secrète des béné- 
fices, des charges, des grades, des privilèges, des 
gouvernements et des commandements, par l'affer- 
mage des impôts, iltizam, et le trafic des fonctions, 
roiichvel, qui resteront jusqu'à nous la règle de 
l'administration ottomane. 

Concussion musulmane ; mangerie mongole ; véna- 
lité turque : voilà ouvertes les trois bouches qui 
vont dévorer l'empire, dès que le Maître, enivré de 
servilité byzantine, reclus dans son palais de femmes 



LA REFORME H 

• t de délices, ne i^cra plus d énergie suffisante a leur 
disputer la part de l'État ou, plutôt, de l'armée. 
Car rarméo reste la pièce-maîtresse de cet orga- 
nisme, dont la conquête est toujours la fonction 
dernière : « Le gouvernement turc, — écrivait à la fin 
du xviir siècle le baron de Tott, l'homme qui a le 
mieux connu cette vieille Turquie, — le gouver- 
nement turc peut se considérer, dans tous les temps, 
comme une armée campée, dont le chef ordonne, 
du centre de son quartier-général, de fourrager les 
environs ». 

A la nation armée des feudalaires, à la chevalerie 
des sipahis, les sultans ont depuis 1350 ajouté une 
soldatesque de métier, une infanterie recrutée en 
dehors du peuple turc, en dehors môme de la religion 
musulmane, parmi les raîas : ce sont les « nouveaux 
-• ''lats », i/eni Icheri, — nous àxsons janissaires^ . 

rendre les enfants des chrétiens et des païens; 
les niiiiener de force à la vraie religion, à lislam, 
dont tout homme en naissant ap(K)rte le germe; leur 
imposer le célibat et les enrôler dans une famille 
militaire, qui soit leur seule parenté, autour d'un 
foyer, odjak, et d'une marmite, qu'entretient le Sultan 
et dont ils tirent leurs seuls raisons et moyens de 
vivre; former ainsi une garde prétorienne, sans lieu 
ni mélange avec les races vaincues, auxquelles ils 
sont arrachés, ni avec la caste conquérante, dont 
ils m- 'sortent pas : par cette institution des janis- 

l'ni xnivcnl liit aux lectears radmiratioii i|ue j'avam [Niur 
'nraf.-iw do Litin Cjihun. Son IfoiM» U Janusuirt devrait t^tre 

tiitro luiitfs lis iii.iiriH; c'est le plut exici, Buùa êntmi !• pia« 

aniUMiitI dea ruiiiaiiM hi»lurique«. 



12 LA REVOLUTION TURQUE 

saires, le Maître acquiert pour la conquête le meil- 
leur outil de ce temps (deux siècles et demi avant 
la Révolution française, c'est une sorte d'inépuisable 
conscription) et il acquiert, à l'intérieur de l'empire, 
le meilleur outil de despotisme sur la féodalité 
musulmane, qui, peu à peu, abandonne le jeu des 
armes, et sur les chrétientés tributaires, que cette 
levée annuelle, deucliourmé, sélectionne à rebours et 
prive de leurs éléments les plus virils. 

Simple garde au début, bataillon de mille hommes, 
le corps des janissaires, Vodjak, est sans cesse 
augmenté : après le passage en Europe (1360), il faut, 
sur le front d'avancée vers la chrétienté européenne, 
de grands et incessants renforts, et la turquerie ana- 
tolienne ne peut plus les fournir, occupée à l'exploi- 
tation des premières conquêtes. De 1360 à 1520, par 
milliers, par dizaines de milliers, chaque année l'on 
enrôle des enfants chrétiens contre leurs frères 
serbes, bosniaques et hongrois. Les besoins gran- 
dissent encore quand Sélim I" (Iol2-lo20) ajoute 
ses expéditions de Syrie, d'Egypte, d'Arabie et de 
l'Irak aux entreprises d'Europe. Mais Soliman, pour 
ses guerres contre Venise, contre Rhodes, contre la 
maison d'Autriche et contre la Perse, pour son front 
de bataille qui, de l'Adriatique, s'étend à la Cas- 
pienne et de Vienne aux Cataractes, Soliman trans- 
forme cette garde en une armée véritable : cer- 
taines années, il circoncit quarante mille enfants. 

La Turquie désormais subsiste par le janissaire et 
doit vivre pour le janissaire d'abord. Durant un 
siècle et demi, depuis les grandes victoires de" 
Soliman jusqu'aux premières grandes défaites de ses 
descendants, depuis la prise de Rhodes (1522) 



LA REFORME 4 3 

jusqu à 1 apparition de la flotte russe aux I)anla- 
neHes (1770), tant vaut le janissaire et tant vaut 

inpire. Quand ia discipline se maintient, quand une 
main énergique mène ces fauves en chasse, rien ne 
peut résister : le Turc triomphe sur terre et sur mer; 
le Maître commande d'un bout à l'autre de l'em- 
pire. Quand l'anarchie et la mollesse entrent dans 
Vodjak, l'Étal est en proie aux guerres civiles, aux 
usurpations de heySy de beylerheys ou de simples 
aventuriers, aux séditions de soldats, aux complots 
• I ulémas, aux défections ou aux brigandages de Iri- 
butaires. 

Les institutions de Soliman ne se maintiennent 
que trente ans à peine (1566-15%). Dès le commen- 
cement du XVII» siècle apparaît l'instabilité de cet 
étrange équilibre. Les querelles de harem, l'ingé- 
rence des sultanes, les gaspillages du Palais ruinent 
le pouvoir central. Le Sultan abandonne l'autorité au 
grand-vizir; mais cette lieulenancc, par les risques 
journaliers qu'elle comporte, n'excite l'ambition que 
des risque-tout ou des vieillards; le grand-vizirat est 
un vestibule de la mort où se succèdent les éphé- 

••res victimes du souverain : 

l.e grantl-viiir commande les années, possède, comme 
•irand Seigneur, le droit de vie et de mort contre les 
ituiiiels pris en flagrant délit et peut nommer, destituer, 
•.lire mourir tous les ministres et les agents de l'autorité 
souveraine. . Il représente enlln son niallre dans toute 
r«HeiHiue de sa dignité et de sa puissance It-n Mats 

nulatit ce pouvoir est étendu, autant il «»si x ol 

préraire. l.e grandvi/ir [est- 1«« hut contr^ 
les plaintes cl le» rris des sujets ; le sa. 
lenanl, qui souvent [n'est| coupable que de trop de lid^'lit»'- 
envers son maltr<v •'<• nn moyen polft-;"- ••» î'r»»sque 



14 LA REVOLUTION TURQUE 

toujours certain de ramener le calme et de satisfaire la 
nation... Dans ce pays où tout se vend, les immenses avan- 
tages attachés à la place de grand-vizir donnent naissance 
à une foule d'intrigues pour le rançonner, le destituer ou 
le faire périr... Exposé à ces intrigues, aux fureurs du 
peuple et aux soupçons d'un monarque ombrageux, le 
grand-vizir mène une vie misérable'... 

La permission du mariage, l'admission des fils dans 
le rang, la dispersion en des garnisons lointaines, 
permanentes et inactives énervent le janissaire qui 
cesse de n'être qu'un soldat, échappe à la caserne, 
vit de la vie et des sentiments de tous, a sa famille, 
ses biens, souvent ses affaires de bazar, sa boutique 
de commerce. 

Durant près d'un demi-siècle, pourtant, la victoire 
reste fidèle : conquête de l'Arabie (1569), de Chypre 
(1570), de la Géorgie et de la Transcaucasie (1580). 
Mais quand les causes de décadence ont produit leurs 
effets, la Turquie tombe à la merci des ennemis du 
dedans et du dehors : révolte de la Serbie et des 
Provinces danubiennes, humiliantes paix de Sitva- 
rotok, de Presbourg et de Vienne (1606-1615), indé- 
pendance de la Transylvanie, perte de l'Irak. En 
1620, la situation de l'empire fait déjà croire à sa 
ruine prochaine et notre ancien ambassadeur à Cons- 
tantinople, Savary de Brèves, publie son Discours 
abrégé des moyens assurés d'anéantir et ruiner la 
monarchie des princes ottomans. 



i. Juchereau de Saint-Denys, Histoire de VEmpire ottoman, II, 
p. 27-28. 



LA HEFOIIME 45 



Im-s ii}lL:i, U.";niaii H lôve dune réforme à la 
turque, c'est-à-dire proprement militaire : comme au 
si/}ahi on a substitué le janissaire, Osman voudrait 
au janissaire substituer une soldatesque nouvelle 
et l'on dit qu'il projette un pèlerinage à la Mecque 
afin de lever au foyer de l'islam une milice arabe 
rt syrienne, qui ne dépendra que de lui. 

Les « mangeurs » attablés, sipahis, janissaires et 
ulémas, se liguent contre cette menace d'intrus; 
pour la première fois, les gens de guerre demandent 
aux gens de mosquée une décision, un felva contre 
le Sultan-Khalife : « Est-il permis de tuer cetix qui 
poussent le Sultan h des innovations et dissipent 
les biens des musulmans? » demandent les janis- 
saires; le cheikh-ul-islam répond oui: on massacre 
Osman II, et les janissaires, durant les quinze mois 
de Mustapha I" (1622-1024), mangent à leur faim; 
argent du mouton, argent des garçons, argent du 
sucre : « Prenez partout où vous voudrez, — leur 
dit le grand-vizir de leur choix, — votre viande, vos 
cil i ■ tout ce qu'il vous faut : !•' Pndichah 

est K'he! » 

Une nouvelle réforme à la turque rsl linli'c |uir 
Mourad IV (1631-1640) et par son conseiller alba- 
nais KluKlji-bey. La rissola (rapport) de Khodji-bey 
donne un plan en dix-sept chapitres. L'inertie du 
Sultan devenu presque invisible, le gouvernement 
des femmes et des eunuques, les mangeries des fonc- 
tionnaires, la vénalité des gens de rt^ligion, la dispa- 
rition progressive <I«"j bénéfires tnililniiv»», lindi'*»-!- 



16 LA REVOLUTION TURQUE 

pline des janissaires, toutes les causes du mal sont 
exposées'. Quant au remède : « La race des fils 
d'Adam, dit le vaillant Albanais, on n'en vient à bout 
que par la force, jamais par le raisonnement ». Un 
autre conseiller de Mourad, le kadi-el-asker d'Ana- 
tolie, lui dit plus clairement encore : « Mon Padichah, 
le seul remède contre les abus, c'est le cimeterre ». 

Mourad IV (29 mai 1632) coupe les têtes de la rébel- 
lion, exige des soldats un serment de fidélité, revise 
les rôles des sipahis et des janissaires, réglemente 
par un nouveau kanoun la féodalité, récupère les 
droits de l'État, fait remonter les revenus à huit 
millions de ducats et l'armée à 200 000 hommes. Il 
est le type du réformateur à la turque : la discipline 
dans l'armée et l'argent dans la caisse sont les seuls 
besoins vitaux de la Vieille Turquie. 

Il en résulte huit années de victoires (1632-1640), 
la reprise de Bagdad, la première expédition contre 
Candie. Mais tout repose sur la force physique de 
Mourad qui taille, coupe, tranche têtes, poings, 
langues ou pieds, porte à bout de bras son vizir, 
décapite en une nuit dix-huit délinquants. A sa 
mort (1640), l'anarchie reparaît, plus étendue et plus 
profonde : le devchourmé, — la dîme des enfants chré- 
tiens pour le recrutement des janissaires, — est 
aboli; les musulmans veulent se réserver les profits 
de Vodj'ak, qui cesse d'être une milice et n'est plus 
qu'une confrérie, un ordre de Templiers musulmans. 
Du coup, l'État perd son outil de défense au dehors, 
de domination au dedans. Du même coup, les chré- 
tientés sujettes ou vassales gardent chaque année 

1. Voir l'excellent résumé d'A. Rambaud dans le cinquième 
volume, p. 880 et suivantes, de l'Histoire générale. 



LA UKKOHMK 17 

rûlitc tic leurs inùlcs, qui jadis allaient au service 
du Mettre, qui prennent maintenant le maquis ou la 
montagne, heïdoutjues, /laiilamahs, klephles, — tous 
I •'•mes synonymes pour dire outlaws ou brigands. 
conséquence immédiate et désormais endémique 
rsl la révolte de; bandes et de cantons, parfois de 
provinces et de nations entières. Les chrétientés, qui 
ne voyaient d'allégement à leurs maux que dans la 
conversion ù l'islam, se reprennent à escompter un 
iivrnir d'indépendance. 

Ouinze années de désastres (1640-165G) : les incur- 
sions dos Cosaques dans la mer Noire, des Allemands 
en Hongrie, des Vénitiens en Bosnie et en Morée, 
et les échecs des Turcs en Crète alternent avec les 
révolutions de caserne ou de harem, les élrangle- 
nienls de »^ullans et de vizirs.... L'énergie albanaise, 
dans la personne dos quatre Kuprulis, remet encore 
une fois quelque ordre en ce chaos. De 165G à la 
lin du xvir siècle, avec des interruptions. les quatre 
Kuprulis se succèdent au grand-vizirat. 

Le premier, le vieux Kupruli, Mohamed le Grand 
ou te (Iriiel, est un disciple «le Khodji-bey, un émule 
de Mourad IV : en cinq années de vizirat (H)5f>-166l), 
il fait coup«;r trente mille tètes de rebelles, de 
traîtres, de lAches ou seulement de gêneurs, pend 
un patriarche, torture cheikhs et agas, confisque et 
redistribue les bénéfices, remet le janissaire A la 
caserne, écrase les rebelles d'Asie Mineure et d'E- 
gypte et laisse il son fils, Kupruli II, Ahmed te Poti- 
liiiue (lOOl-lGTli), les moyens de recommencer la 
guerre contre Venise et contre l'Autriche : grande vic- 
toire de Saint-Gothard (IC64), prise de Candie (1669), 
soumission des Cosaques, nmu'xiiui de l'Ukraine et 



18 LA RÉVOLUTION TURQUE 

de la Podolie (1672), la Turquie connaît à nouveau 
quinze années de puissance. 

Mais à Kupruli II succède durant six années (1676- 
1683) son beau-frère Kara-Moustapha, luxurieux, 
concussionnaire, désireux peut-être de se tailler dans 
un coin de Tempire une principauté autonome : 
l'armée turque échoue devant Vienne (1683) qui 
peut-être eût succombé si le grand-vizir eût appliqué 
à Tarmée les dépenses de son train royal, de ses 
1 500 esclaves, 1 500 concubines et 700 eunuques. 

Après six autres années d'anarchie (1683-1689), le 
troisième Kupruli, Mustapha le Vertueux, vient trop 
tard et dure trop peu (1689-1691) : malgré sa réforme 
financière et son énergie contre les voleurs de tout 
rang, même contre les gens de religion, malgré sa 
Nouvelle Ordonnance, Nizam Djehid, pour Tadminis- 
Iration des provinces et le soulagement des raïas, il 
ne peut arrêter la chute. Il meurt dans la déroute 
de Salankemen, et quatre successeurs incapables 
précipitent le désastre (1691-1697) jusqu'à la paix 
de Karlovitz, qui marque l'arrêt définitif et com- 
mence le recul des Turcs en Europe : FAutriche 
reprend la Hongrie et la Transylvanie; Venise, la 
Morée; les Russes, Azof; les Polonais, l'Ukraine 
(1699). 

Inutilement, Mustapha II, qui veut suivre l'exemple 
de Mourad IV et d'Osman II, appelle aux alTaires un 
quatrième Kupruli : Hussein le Sage (1697-1702) 
musèle encore le janissaire, essaie de réglementer la 
flotte, rétablit le pouvoir de la Porte sur tous les 
rebelles, bride la vénalité des juges, bref réforme 
une dernière fois à la turque. Mais il semble que les 
temps sont venus et que rien ne peut revivifier ce 



LA KEFORME 19 

^laiiil Cul pb contre lequel deux onipiro»* voisins lour- 
[lenl leurs ambitions. 

La maison d'Autriche renonce peu à peu à l'Kurope, 
lUX espoirs de domination germanique; suivant la 
pente du Danube, elle dirige ses armées vers le 
Lovant. La Russie de Pierre le Grand, « César des 
Russo-Grecs », enfile le chemin de Byzance. Durant 
trois quarts de siècle (1700-1770), Russes et Autri- 
chiens tAlent ou entament les frontières ef ne rencon- 
trent aucune résistance : de guerres ouvertes en trêves 
ou en traités, les deux assaillants poussent leur 
avancée, tandis que le janissaire se révolte, prend le 
sérail, massacre les vizirs, dépose les sultans et donne 
le pouvoir à un soldat illettré, Patrona-Khalil (1730), 
qui livre le gouvernement des provinces au boucher, 
son créancier. Défaites en Europe contre les chré- 
tiens, défaites en Asie contre les Persans. 

Un sauveur s'est offert : durant deux années (1709- 
1711), le roi de Suède Charles XII, réfugié à Bender, 
a essayé de donnera la Porte une politique européenne 
et des alliances contre la Russie. Il est parvenu à 
faire mettre en campagne une cohue de deux cent 
mille Turcs etTarlares, qui cernent sur les bords du 
Prulh la petite armée de Pierre le Grand et le tsar 
lui-même. Mais la vénalité du grand-vizir épargne 
aux Russes la cjipitulation, et Charles XIL expulsé 
(\v force, doit rentrer en ses i^laU, tandis quunc trêve 
<!' vingt-cinq ans laisse la Russie « se recueillir » 
pour une ni»uvelle gu«*rre. 

La Porto n"a plus qu'un appui : l'alliance de la 
France. Un nouveau sauveur, un gentilhomme fran- 
çais, comte de Bonneval, prupusc de donner à la 
Turquie les années et les institutions de TEurope; 



20 LA REVOLUTION TURQUE 

devenu Ahmed-pacha, général des bombardiers, il 
forme un régiment qu'il exerce à l'européenne et 
qu'encadrent des soldats envoyés de France; il révèle 
à la Porte ce que l'on appelle les secrets de la grande 
politique. Le Turc retrouve quelques succès : l'hono- 
rable traité de Belgrade (1739) fait reculer Russes et 
Autrichiens. Mais le Sultan ne veut plus se battre. 
Chaque jour, on torture et l'on pend dans son empire 
une centaine d'innocents. Mais son âme sensible a 
horreur de la bataille : 

Quelle âme sensible, — écrit le grand-vizir en offrant sa 
médiation aux puissances (1740), — quel être humain ne 
frémit pas de tous les maux qui accompagnent la guerre? 
Les ruisseaux de sang abreuvent les guérets; les maladies 
contagieuses suivent pas à pas les combattants, les ter- 
rassent jusque dans les bras de la victoire et les jettent 
enfin au charnier où la mort les ravale au rang des animaux 
avec qui elle les confond... Les frères se traitent en enne- 
mis : la raison du plus fort redevient la loi des enfants 
d'Adam... Désireux de prévenir le retour de tant de crimes 
et de malheurs, pour obéir à la volonté de Dieu, notre 
glorieux Empereur, qui est l'Ombre de Dieu sur la terre, 
invite les princes chi'étiens à se réconcilier et leur offre sa 
puissante médiation. 

De vertueuses paroles, pour la défense des États, 
n'ont jamais remplacé une armée : le sort de la Pologne 
et de la Suède devrait avertir le Turc. Pierre le Grand 
a son continuateur en Catherine II (1762). L'ortho- 
doxie ottomane est poussée, amenée à la révolte par 
les émissaires du tsar libérateur. Surtout dans les 
provinces-frontières ou maritimes, chez les tribu- 
taires, le ra'ia devient moins souple; par une suite 
naturelle, le Turc devient plus irritable; la courbache 



LA REFORME 21 

et les supplices sèment la terreur sur le passage des 
moindres officiers. 

Le baron de Tott entre en Turquie par les Princi- 
pautés (lanuhi«^nnes (1769). Il est en berline et doit 
pasHT le Pruth; pas de pont: il a p<»ur ron<liirtour 
un officier nommé Ali-aga. 

Ali-aga avait passé la veille à la nage sur l'autre rire, avait 
rassemblé à coups de fouet trois cents Moldaves des environs, 
les avait occup»'5 toute la nuit à former avec des troncs 
d'arbres un mauvais radeau ol s'en était servi pour repas- 
ser de notre côté... Fier et radieux d'avoir parfait un si bel 
ouvrage, il m'invitait à remonter dans ma voiture : « Et 
comment, lui dis-je, la ferez-vous descendre seulement 
jusqu'à la rivière? comment In ferei-vous rester ensuite 
sur votre méchant radeau qui peut à peine la contenir et 
qui plongera sous son poids? — Comment? avec ces deux 
outils, me <lit-il en me montrant son fouot et cent paysans 
bion nerveux qu'il avait anien»'s de l'autre rive : n'ayez 
ni d'inquiétude; je leur ferais porter l'univers sur leurs 
lules; si le radeau s'enfonce, tous ces gaillards savent 
.'er, ils soutiendront; si vous perdiez une épingle, ils 
raient tous pendus. » 

Le nom de Dieu, prononce d'aboi i do plusi<>tirs 

let, fut If '-H travailleurs. Ils <1 

il à brus II •• jusque sur le boi 

.'•Iques coup» de pioche montraient à 
! de lalu^. Je les vis au moment d'étr- . > 

is le poids de ma berline qu'ils descendirent sur le 
..iJeau; elle ne put y être placée que sur la diagonale et, 
pour la contenir dans cette assiette, on Ht coucher quatre 
de ces malheureux sous tes roues, dont le moindre mou- 
vement eût conduit tout l'équipage au fond de la rivière. 

Aux étapes, Ali-aga « rassemble les vivres avec le 
même outil dont il construisait des radeaux ». Le 
baron de Tott est un peu honteux : 



22 LA REVOLUTION TURQUE 

« Votre dextérité au passage du Pruth et la bonne chère 
que vous nous faites ne me laisserait rien à désirer, mon 
cher Ali-aga, si vous battiez un peu moins ces pauvres 
Moldaves ou si vous ne les battiez que lorsqu'ils vous déso- 
béissent. — Que leur importe que ce soit avant ou après, 
puisqu'il faut les battre; ne vaut-il pas mieux en finir que 
de perdre du temps? — Comment? perdre du temps ! est-ce 
donc en faire bon emploi que de battre sans raison des 
malheureux dont la bonne volonté, la force et la soumis- 
sion exécutent l'impossible? — Quoi, Monsieur! vous parlez 
turc, vous avez habité Constantinople, vous connaissez les 
[chrétiens] et vous ignorez que les Moldaves ne font rien 
qu'après qu'on les a assommés? — Mon cher Ali, les mor- 
ceaux que vous me procurez à coups de bâtons me restent 
au gosier : laissez-les moi payer; c'est tout ce que je 
désire. — Votre argent ne vous procurera pas même du 
pain; je connais les Moldaves; ils veulent être battus. 
D'ailleurs je suis chargé de vous faire défrayer partout et 
ces coquins d'Infidèles sont assez riches pour supporter les 
plus fortes charges; celle-ci leur paraît légère; ils seront 
contents pourvu qu'on les batte. » 

Le généreux baron, faisant néanmoins rexpérience, 
offre de l'argent aux Moldaves pour être ravitaillé; 
mais ces malheureux ne voient en cette offre qu'un 
piège ; il faut revenir à l'outil d'Ali-aga, si Ton ne veut 
pas mourir de faim dans ces Principautés « privi- 
légiées » : 

Régis depuis longtemps par leurs princes sur la foi des 
traités, ces peuples ne devraient connaître le despotisme que 
par la mutation de leurs souverains au gré de la Porte 
ottomane. La Moldavie, soumise dans l'origine à une très 
petite redevance, ainsi que la Valachie, jouissait alors d'une 
ombre de liberté. Mais le marchand fut élevé à la princi- 
pauté; tout intriguant s'y crut des droits et ces malheu- 
reuses provinces, mises fréquemment à l'enchère, gémi- 
rent bientôt sous la vexation la plus cruelle. Une taxe 



LA HKFORMK 23 

annuelle, devenue iniraoïlérée par ces enclières, des sommes 
énormes, emprunlt^es par l'inféodé pour obtenir l'inféoda- 
Uon, des intérêts de 25 p. 100, d'autres sommes journelle- 
ment employées pour écarter l'intrigue du prétendant, le 
fdste de ces nouveaux parvenus et l'empressement avide de 
ces maîtres éphémères sont autant de causesqui concourent 
pour dévaster les deux plus belles provinces de l'empire 
ottoman*. 

La réforme à la turque depuis Osman II a par 
iiiÀlanls porté remède aux vices de l'administration 
centrale, aux concussions des plus hauts fonction- 
naires; elle na fait qu aggraver les abus de l'exploi- 
tation provinciale, les exactions des pachas, les 
violences de tous les odicicrs, les souffrances des 
musulmans autant que des chrétiens. Aux sujets et 
aux vassaux, aux chrétiens et aux musulmans, aux 
raïas et aux nipahis, la réforme à la turque n'apporte 
qu'une augnu'ntation des charges fiscales et militai- 
res : sans mieux conlrôl«»r ses pachas, le Sultan leur 
• Ifinande seulement plus de soldats et plusde revenus. 

Méforme et révolte deviennent corollaires. De Mol- 
davie en Kgypte et de l'Irak en Bosnie, il n'est plus 
<i< |)rovince où quelque bande de rebelles ne ticnnela 
riitnpiigne : la caravane du hadj (|)èlerinnge de la 
M«'<que) est ran«;onnée, les chameaux qui portent 

!;i Kaaba les offrandes du Khalife, enlevés; les 
laves chrétiens emmènent à Malle la gali^^re-amiral. 

In dernier réformateur à la turque, le grand-vi/.ir 
Hiigib-pacha, essaie de renouer la tradition des 
Ktiprulis (170."»), pt Mustapha III (I7:»7-177I) rcncou- 
rnge. Mais la cohue des hauts mangeurs s'insurge, 

1. iVTott, V. '.,.„,,.. I. |. It.T. 



24 LA REVOLUTION TURQUE 

tandis que la tourbe des voleurs — à chaque réforme, 
on reverra le môme incendie — met le feu à Stamboul : 

L'activité du Grand Seigneur trouva [d'abord] un aliment 
dans les lois somptuaires. Les monnaies et la vérification 
des comptes du trésor roccupèrent bientôt tout entier. Il 
retrancha aussi des abus de dépense de son harem; il y 
fixa l'entretien annuel des femmes. Le Kislar aga (eunuque 
nègre) perdit toute l'importance de sa charge, en perdant 
l'administration des vakoufs, dont le vizir fut chargé. Mais 
une spéculation fit altérer les monnaies. Les revenus de 
l'empire n'en furent points accrus. Les pachas, qui gou- 
vernent les provinces en même temps qu'ils en sont les 
fermiers, n'en furent pas moins avides. L'œil du souverain 
devint seulement plus attentif à les dépouiller du produit 
de leurs rapines. Les vexations continuèrent et le danger 
de paraître riche n'arrêta que la prodigalité, qui restitue. 
Les artisans manquèrent d'ouvrage et le désœuvrement, 
joint au besoin, porta le peuple au crime. L'espoir du pil- 
lage et l'ardeur de se venger des riches multiplièrent les 
incendies. Les conndaks, — espèce d'artifice qui ne consiste 
qu'à placer au milieu d'un petit faisceau d'éclats de bois 
de pin, un morceau d'amadou enveloppé de mèches soufrées, 
— sont le moyen que les incendiaires emploient le plus 
ordinairement. Cela suffit pour causer les plus terribles 
ravages dans une ville dont les maisons, bâties en bois et 
peintes à l'huile d'aspic, otîrent une extrême facilité au 
premier malfaiteur '. 

Ragib fonde une bibliothèque où il réunit 
douze cents manuscrits arabes et persans. « Mais 
rien ne fondera l'instruction des Turcs, ajoute le 
baron de Tott, tant que les difficultés de la langue 
en fixeront les bornes au seul talent de lire et 
d'écrire : quand la vie d'un homme suffit à peine 

1. De Tott, Mémoires, 1, p. 81. 



LA REFORME 25 

pour apprendre à bien lire, que lui rcste-t-il pour 
<}ïoi<ir SOS c t res et pour profiler de ce qu'il aura 
lu ' .' Un certain Ibrahim avait ouvert une impri- 
merie; « mais la typof^raphie ne pouvait atteindre à 
l'art de>; liaisons; on la méprisa: Ibrahim ferma bou- 
tique. 

Le suiiiui II iurmateur, maître absolu dans sa capi- 
tale et son armée, n'est plus obéi des provinces : 

^iiltan Mouslapba continuait à s'occuper des finances en 
dépouillant soigneusement les comptes et en s'appropriant 
par la voie des confiscations ce que les prévaricateurs 
avaient volé. Dt-jà Sa liaulesse jouissait de la satisfaction 
d'avoir complété plusieurs hasnés (dix mille bourses, 
valant près de 15 millions de livres) et de les avoir mis 
sous scellé... Il résolut «rattoiiter à la fortune du pacha de 
Bagdad. I^ conduite indi'pcndantc de ce gouverneur offrait 
plus d'un prétexte. Un capidji-hnchi, porteur en apparence 
d'un tétiioigudgc de bienveillance, mais essentiellement 
muni d'un ordre adressé aux juges du divnn de Bagdad 
pour abattre la tête du pacha, se rendit auprès de lui. Le 
gouverneur, attentif à tous les émissaires de Con.stanti- 
nople, fil visiter le cati • " avant son entrée au divan, 
tmuva l'ordre dont il ur, lui fit coup«r la tète et 

oya celte tête au (ïraud Sei^^eur pour toute répooM *. 

Kt voici la guerre : non seulentent du Caucase A 
1 Adriatique, Autrichiens et Russes forcent les fron- 
tières de l'empire; mais conduite par des ofGciers 
anglais, une flotte russe arrive dans r.\rchipel, fait 
révolter les tics Ioniennes, la Morée et Candie, brûle 
è Tchesmé, en face de Chio, la flotte ottomane, 
iM*>nace les Dardanelles (1770). 

Ile ToU. Mémoires, I, p. 0. 

- M.W.. p lu-ns. 



II 



Ces défaites de 1770 imposent à Mustapha III Tidée 
de la réforme à Teuropéenne : contre les puissances 
chrétiennes, il sent que la Turquie n'est plus de 
taille à lutter, que les institutions de Mahomet et de 
Soliman ont fait leur temps, qu'il faut emprunter à 
l'Europe ses armes et ses moyens de gouverner. Son 
conseiller européen, le baron de Tott, raconte en 
ses Mémoires que cet actif et énergique souverain, 
qui songeait à percer l'isthme de Suez, voulait, 
quand la paix serait faite, tout redresser dans la 
corruption de l'empire, « attaquer tous les vices de 
son gouvernement : j'ai lieu de présumer qu'il eût 
sacrifié jusqu'à celui de son despotisme'. « 

On commence par la réforme de l'artillerie. La 
Porte entretient quarante mille iopdjis répandus, 
comme les janissaires, dans la capitale et les pro- 
vinces. « Un billet, essamé, dont chaque soldat est 
proteur, lui garantit sa paie, soit qu'il le présente 
en personne, soit qu'il l'envoie par procureur; dans 
tous les cas, il ne rejoint ses drapeaux que faute 
de pouvoir mieux faire et seulement pour participer 

1. De Tott, Mémoires, II. p. 193. 



LA REFORME 27 

.... *^lin<;r iv.->crvc à ceux qui veulent bien résider à 
la chambrée » (de Toit). Avec deux petites pièces de 
quatre, prises jadis sur les Russes, de Toit instruit 
cinquante canonniers. Dès le début, il manque 
déchouer parce que les fouloirs sont en poil de 
cochon. L'énergie de l'instructeur l'emporte : 

Le Grand Seigneur donna ordre aussildt de faire 
parvenir à son année les canonniers instruits et toutes 
les choses nécessaires à cette nouTelle invention. On se 
cont<>nta d'obéir à la lettre. Plusieurs balles de toile 
.inglaise, achetées pour faire des sacs à cartouches, 
fournirent de jolis habits d'été à ceux qui inspectaient le 
travail; cinquante pièces de quatre, mal fondues, mais 
accompai^oécs de nouveaux fouloirs, furent embarquées 
sans affûts, parce que l'ordre n'en avait point parlé. Les 
cinquante canonniers eurent ordre de les accompagner à 
Varna, où ils durent laisser lears canons en.ublés sur le 
rivage, faute de moyen de les trausporter. Et ce fut tout 
le fruit <\<- Il ponctualité des ministres du Grand 
Seigneur '. 

1)0 Tott fabrique des pontons, fond des canons en 
prenant VEncyclopédit comme guide : — « c'était la 
première fonte que j'eusse vue ». Un hatli-humayoun 
(édil suprême) lui conlie la création d'un corps d'ar- 
j lilleurs et d'une école d'artillerie, où le cheikh-ui- 
ialnm vient en personne déclarer licite l'usage de la 
baïonnette, arme des Infidèles. Une autre école de 
mnlhi'inatiques est ouverte, spécialement destinée A 
la marine : 

Plusieurs capitaines de vaisseau à bart>e blanche, en se 
joignant aux autres écoliers déjà d'an ftge mûr, me 

I !'•• l.'!l. U ,,,, li,p. tt. 



28 LA REVOLUTION TURQUE 

dispensaient de défendre les espiègleries; au bout de 
trois mois, ils étaient en état d'a|ipliquer sur le terrain 
les quatre problèmes de la trigonométrie rectiligne; c'était 
assez pour des écoliers de soixante ans; j'étais convenu 
avec sultan Moustapha que cette instruction serait perfec- 
tionnée par la pratique et que deux frégates constamment 
armées évolueraient dans le canal qui sépare Conslantinopie 
et les îles des Princes. 

La réforme navale est arrêtée par la hauteur des 
turbans qui gênent la manœuvre. Et Mustapha III 
meurt (1774). Son frère Abd-ul-Hamid I" enjoint 
dans son premier édit « de soigner les établisse- 
ments de son prédécesseur » et prend plaisir aux 
exercices de sa nouvelle armée. Mais le harem et les 
embarras du trésor imposent tout aussitôt la paix 
de Kaïnardji (1774) : 

Le gouvernement turc, concentré dans la capitale, fut 
bientôt rendu à ses anciens errements. On continuait ce- 
pendant les anciens établissements que j'avais fondés; 
mais les fonderies, l'école d'artillerie et celle des mathéma- 
tiques n'offrant plus à mon activité que des objets à suivre 
sans espoir de les augmenter, je me déterminai à revenir 
en France, sans cependant annoncer à la Porte un abandon 
qu'elle ne paraissait pas désii^er; elle me pria même de 
nommer aux différents établissements des vekils (lieute- 
nants). Le Grand Seigneur me fit revêtir, loi'sque je pris 
congé, d'une très belle pelisse de martre zibeline. Mais je 
reçus des adieux auxquels je fus plus sensible. Le bâtiment, 
qui devait me conduire à Smyrne, avait déjà levé l'ancre et 
déployait ses voiles, lorsque plusieurs bateaux l'abordèrent. 
Je me vis alors entouré de tous mes élèves, chacun un 
livi'e ou un instrument à la main. « Avant de nous quitter, 
me disaient-ils avec attendrissement, donnez-nous au moins 
une dernière leçon ; elle se gravera mieux dans notre 
mémoire que toutes les autres. » Celui-ci ouvrait son livre 



TA UEFORMB 29 

(".lii i.v|.ii.iùt;t 1' ' ' ' • • *■-•:-('; celui-là, avec 
une longue bail -n sextan pour 
prendre hauteur; uu autre me laiia.it des questions sur 
le rjuartier de réduction et tous m'ar''omi>;i£:nèrent jus- 
qu'à plus de deux : iinr <ni • , séparâmes 
avec un attendri*- i',!,' , Ir-s Turcs 
; as sujet.^ 



- .- , . -. iVr,,rM)<» à leuropécnne montre en 

raccourci ce qui toutes celles qui viendront 

après. Les défaites, la menace instante tl une invasion 
ou d'un»' JnltM'vention »'{r;iiiLo''it«s nciivcnl iiii in«lant 
• ■iM!> Njaitiv. ,1,- r.-!ii:i.i[i 

aux proj(;i.s dc-s Murupecns; initc d abord, le fana- 
lisnio {)()pulaire consent: les premiers résultats exci- 
tent p.irluuf If- iHiiiiir- nuImi!!'-. ^l;(i- sil.'.l qu»- !>' 
danj^'er s éloigne, la rérormr i'>t abandonner ; ^m 
le papier ou sur le terrain, les ordoniiances «1 1* - 
établissements sul>>-i-lcnf , coni!: ;iiii>n- du 

baron de'i'ott. qui s Cidisfiit dans le satue de\arna. 
La cn{>ita!f voil f|ii«'l<]ue<5 tinifnnnes et quelques 

t'hah^^- iju 'Il jMii- . ;i - m.lll^fll !■- .I< qu MTfll t S«"ul«V 

nient de ikhinciux moyens de tvrafuiie t'{ font 
ensuite payer au rata l'inquiétude t|ii i i»* 

'I «voir à subir les ordre*? de l'hifid ■!<■ 



.1 - danubi<aiè. -lipulc 

-ilivaiit Ir-i Ci' ,,ut les 

Prii sella 

10 puunuul parier eu lour faveur m, et la 
. i-l « d'avoir éirard à ces reprénenlaliona ». 



30 LA REVOLUTION TURQUE 

De nouveau, contre cette intrusion des Russes, la 
réforme à Teuropéenne de Tarmée et de la marine 
apparaît aux Turcs et à leurs amis d'alors, les Fran 
çais, comme l'indispensable précaution. Abd-ul 
Hamid h' (1775-1789) laisse faire. Mais, TAngleterrt 
lui promettant « l'assistance de tous ses vaisseaux », 
il reprend la guerre contre la Russie, qui déjà tieni 
l'empire turc pour son bien et le partage avec l'Au 
triche (1784-1789) : la Valachie, la Moldavie et k 
Serbie tombent sous la main des deux alliés. Pai 
fortune, la Révolution française donne aux roi; 
d'autres soucis; la Porte récupère les Principauté; 
aux traités de Sistova et de Yassy (1790 et 1792) 
Alors Sélim III (1789-1809) et son ministre kutchui 
Hussein-pacha, le petil Hussein, réforment l'armée 
et la marine. 

Les forteresses réparées, des ingénieurs, officiers 
instructeurs, soldats et ouvriers appelés de Suède e 
de France, les écoles de marine et d'artillerie réta 
blies, une bibliothèque française avec YEncyclo 
pédie, le français enseigné, des livres et manuels d( 
toutes sortes traduits, une flotte construite suivan 
les derniers modèles, des corps organisés et dressé; 
à l'européenne, un bataillon de renégats enrôlés e 
commandés par Vinglis pacha Campbell, un commen 
cément de conscription essayé en Karamanie et une 
petite armée à l'ordonnance nouvelle, nizam djehid 
mise en campagne : tant d'efforts eussent peut-être 
abouti, si l'expédition de Bonaparte en Egypte 
(1798-1800), puis les coups de main des Anglaii 
sur Constantinople et sur Alexandrie (1806 et 1807 
n'eussent réveillé le fanatisme populaire. Contre k 
réforme, éclatent les révoltes provinciales, qui er 



LA REFORME 31 

sont l'accompagnement obligé : les Serbes s'agitent; 
le pacha de Widdin se rend presque indépendant; 
la Roumélie est au pouvoir de « grandes compa- 
gnies ». Contre le Sultan f/iaour, le janissaire 
demande un felva de déposition : « Un padichah, qui 
par sa conduite et ses lois viole les principes du Chéri 
(loi religieuse), mérite-t-il de rester sur le trône? » 
Le mufti répond : « Cela ne se peut; mais Allah sait 
ce qui est le mieux ». On massacre les réforma- 
teurs et leurs partisans. Puis Sélim est déposé, 
assassiné : la V'ieille Turquie met en sa place Mus- 
tapha IV, qui règne six mois (juillet 180d-jan- 
vier 1809). 

Mais les officiers formés par les écoles tiennent 
pour les modes nouvelles; sur le Danube, une cons- 
piration militaire s'oi^nisc : révolte déclarée, marche 
contre Stamboul, prise du sérail, massacres, pillages, 
déposition de Mustapha, proclamation de Mahmoud II 
(janvier 1H09). Les conjurés sont les maîtres; leur 
chef est nommé grand-vizir; Mahmoud est acquift, 
dit-on, aux idées de Sélim; dans un conseil de Tem- 
pire, dans un divan solennel, le grand-vizir expose la 
nécessité d'une complète refonte de l'armée, qui 
tf le premier souci des réformateurs. Discours- 
Lrramnu' : 

l'ei»uiui' •• .• l'ius de vénération que moi pour ce glo- 
rieux corp» <lesjani:isair«s, auquel j'ai l'honneur d'apparié- 
oir. Il serait invincible à présent comme il l'était autrefois, 
si ties abus pcrnicioux ne 8*y élaienl ^lisst^ r{ nVn avaient 
alléré les admirables institutions, liais le> au lieu 

<i'«Hre donnés au courage et au mérite, - lus; les 

ca.seme8 sont désertées; les exercices prescrits par les 
ordonnances sont oubii<'->> ]>'>i janissaires de garde ou de 



32 LA REVOLUTION TURQUE 

patrouille rançonnent les raïas, au lieu de veiller à la sécu- 
rité publique. Résultats : une crasse ignorance de l'art mi- 
litaire; une indiscipline complète; l'inutilité de ce corps 
glorieux qui a fait trembler l'univers; les billets de solde 
et de pensions détournés et rachetés à vil prix par les 
Juifs.., Le Sultan, notre redoutable maître, qui travaille à 
rendre à cet empire sa gloire et sa puissance, sent qu'il est 
indispen.sable de revenir aux anciennes institutions. 

Pour ce retour aux « ancienne.s institutions », le 
grand-vizir propose et le divan ratifie sept mesures, 
parmi lesquelles « l'adoption immédiate dans toutes 
Jes troupes ottomanes des armes perfectionnées et 
de la tactique savante des Infidèles, — mesure sanc- 
tionnée par les fetvas ». Dix mois de réformes (jan- 
vier-novembre 1809). Puis la Vieille Turquie et le 
janissaire tuent ce grand-vizir patriote et remettent 
véritablement tout en l'état ancien. 

Il en résulte dix-sept ans de revers (1809-1826) : 
défaites et traités désastreux, insurrections des 
Arabes Wahabites, des Serbes et des Monténégrins, 
empiétements de Méhémet-Ali en Egypte, révolte 
d'Ali de Tebelen en Épire, soulèvements de la Morée, 
des Principautés danubiennes et des raïas ortho- 
doxes dans toute la Roumélie, indépendance grec- 
que. L'Europe parle enfin d'intervenir. La Vieille 
Turquie se décide alors à sacrifier le janissaire; les 
ulémas eux-mêmes demandent la réforme, qui seule 
pourra sauver l'empire (1826). De nouveau, un divan 
solennel est réuni chez le cheikh-ul-islam ; le grand- 
vizir fait accepter son plan : 

Autrefois les janissaires étaient des soldats. La désorga- 
nisation s'étant mise en ce corps, nos ennemis n'ont pas 
manqué cette occasion de nous nuire : ils ont osé porter 



LA IIKFOIIME 3»3 

leurs mains impures sur la blancheur éclatante de l'œuf 
de l'honneur musulman. Vengeance, peuple de Mahomet!... 
Unissons nos efforts pour élever devant notre pays le rem- 
part d'une armée aussi instruite que brave... La force est 
aujourd'hui dans l'étude et la pratique des arts militaires. 
Le Coran dit : <« Employez contre les Infidèles tous les 
moyens qui sont en votre pouvoir... » 

I.os janissaires résistent : ils sont exterminés; 
quatre cent mille figuraient sur les registres de solde; 
quarante mille environ ser>'aient elTeclivement dans 
la capitale et les provinces; dix mille peut-être sont 
mis à mort. Une année à l'ordonnance, l'armée du 
nizam, est recrutée, que la guerre contre la Russie 
met à répreuve (48^1829). Cette armée nouvelle 
ne peut fermer la roule de la capitale aux Infidèles; 
ib passent le Danube, le Balkan, prennent Andrinople 
et ne signent la paix en cette ville que moyennant 
privilèges et protection russe aux Principautés danu- 
hionnos, autonomie aux Serbes, indépendance aux 
Grecs. Cette armée nouvelle inquiète pourtant les 
Russes : « Le Tsar, écrit Pozzo di Borgo, a mis le 
syt«tèmc turc & l'épreuve et l'a trouvé dans un com- 
mencement d'organisation qu'il n'avait pas eue jus- 
qu'ici; si le Sultan a pu nous opposer une résistance 
plus vive et plus régulière, alors qu'il avait à peine 
réuni les éléments de son nouveau plan de réformes 
et d'améliorations, combien l'aurions-nous trouvé 
plus formidable s'il avait eu le temps de lui donner 
plus de solidité! » 

1^ suppression des janissaires engage en des 
réformes plus étendues Mahmoud, que l'exemple et 
les méthodes de Pierre le Crand ont séduit : avec 
l'arni»''«>. c'est radmiuislration, l'iNliu-ntinn, le C08> 

1<)« TVKQOt. 



34 LA REVOLUTION TURQUE 

lume, les mœurs, la vie publique et privée qu'il veut, 
de force, renouveler, — Textérieur plus que le fond : 
il supprime le turban, adopte l'habit à la franque, 
frappe des monnaies à son effigie malgré la défense 
coranique. Rien ne l'arrête, ni les grands incendies 
de Stamboul et de Péra, ni les résistances de la foule, 
ni les prédications des fanatiques qui l'insultent en 
public : « Padichah giaour, tu attires la malédiction 
du Prophète sur nous tous ». Il entend « mettre 
sous la protection de son ombre les peuples et les 
raïas de ses provinces, faire luire la lumière d'équité 
et de miséricorde, imposer la plus complète har- 
monie entre tous ses sujets, sans distinction d'ori- 
gine ni de culte ». Au système féodal et à la man- 
gerie, il voudrait substituer une bureaucratie à 
l'européenne. 

Mourad III (1574-1596) avait déjà tenté une sorte 
de centralisation de l'empire par l'institution des 
eyalets et des livas, grands et petits gouvernements, 
qui soumettaient tous les peuples, musulmans et 
chrétiens, et tous les sujets, raïas ou possesseurs 
de fiefs, civils ou militaires, laïques ou religieux, 
aux officiers impériaux, pachas, moulcsselims, uoï- 
vodes, etc. Mais la vénalité turque a mis ces gouver- 
nements aux enchères et chacun des grands pachas 
s'est taillé une royauté effective, avec son armée par- 
ticulière, qui le met à l'abri de la révocation et du 
lacet. De Tott, qui nous a raconté plus haut la 
révolte du pacha de Bagdad, ajoute : 

D'autres lentalives ne furent pas plus heureuses et ces 
exemples, imités pur d'autres pachas moins riches et moins 
éloignés, réduisirent la Porte à la seule ressource d'assas- 
siner ou d'empoisonner ceux de ses officiers qu'elle voulait 



LA REFORME 35 

Ijuair.... Ceux des pachas et autres vexateurs, qui, par une 
rétribution habit»ielle d'une partie de leure rapines, savent 
assouvir l'avidité de la Sublime Porte, jouissent de la por- 
tion qu'ils se réservent avec une sorte de sécurité. 

Plus le pouvoir du Grand Seigneur est étendu, moins il 
est facile de limiter celui des officiers qui le représentent. 
Les pachas sont les gouverneurs et les fermiers de leurs 
pachaliks; ils donnent à chaque district des gouverneurs 
et des fermiers particuliers; ceux-ci distribuent dans chaque 
canton d'autres sous-fermiers non moins despotes, de 
manière que, dans cette cruelle hiérarchie, chaque subal- 
terne perçoit le double de ce dont il est comptable. 

D'Ohsson, dans son Tableau général de l'empire 
ottoman, é<Til m lfi()6 : 

Un pacha, ayaiu acquis à prix d'or le gouvernement 
[annuel] dune province, met à pressurer ses habitants 
autant de précipitation que d'audace, car il est incertain de 
Conserver son office et presque assuré de l'impunité... 
I-<- faste de ces satrapes les entraîne à commettre des 
iniquités : la maison dun pacha à trois queues est com- 
posée d'au moins cinq cents personnes; il en est qui 
entretiennent à leur service plus de deux mille individus, 
indépendamment de leurs gardes; leur harem est composé 
dun grand nombre de femmes; ils ont dans leurs écuries 
Icux à trois cents chevaux. Ils paient d'ailleurs des droits 
considérables, à leur nomination et ii la Un de chaque 
iinné<>, s'ils sont continués dans leur office. Ils faut qu'ils 
donnent [à Constantinople] de l'argent pour obtenir leur 
dttce, pour s'y maintenir et pour faire éiari. r \>-^ plaintes 
jue provoquent leurs injustice»... 

('haque province supporte ses dépenses kx .n- n, les frai» 
le son administration, ceux que nécessitent l'entretien de 
es plaifs forles, h; transport des vivres et munitions, le 
•as>ai;f des troupes. Le» taxes imposées sur le peuple »e 
nulliplient sous le nom de su/iyon^, acarii, ischtirat, etc.. 
outes comprises sous le nom de djebayat ou ttkialif 



36 LA RÉVOLUTION TURQUE 

sehaoca, impôts vexatoires, qu'on leur donne parce qu'ils ne 
sont pas autorisés par la loi religieuse. Les fréquents 
déplacements des pachas les obligent à passer sans cesse 
d'une contrée à l'autre et le pays est tenu de leur fournir 
ce dont ils ont besoin; il faut encore leur offrir des pré- 
sents ainsi qu'aux principaux de leur suite... Les effets du 
despotisme se manifestent d'une façon frappante dans la 
misère des provinces. Les habitants quittent les lieux qui 
les ont vus naître, les chrétiens pour chercher un asile 
hors des frontières de l'empire, les mahométans pour se 
retirer dans la capitale où la tyrannie est moins acca- 
blante. 

Gousinery, en son Voyage dans la Macédoine^ 
(p. 46-48), raconte : 

Abdi-pacha avait un moyen de répandre l'épouvante 
partout où il était destiné à gouverner : c'était de faire 
périr subitement, lors de son installation, un certain 
nombre de victimes, coupables ou innocentes. Le jour de 
son entrée à Salonique, après avoir fait placer quatre 
pièces de canon devant la porte de son palais, il manda le 
commandant de la tour des janissaires et l'interrogea sur 
le nombre et sur les délits de ceux qui s'y trouvaient ren- 
fermés. Ils étaient au nombre de neuf et coupables seule- 
ment d'indiscipline civile, genre de faute qui méritait à 
peine vingt jours de réclusion. A neul heures du soir, il 
les fit tous étrangler, sans autre forme de procès. Cette 
exécution fut suivie, selon l'usage, de neuf coups de canon, 
qui répandirent la consternation dans la ville. 

A Aïdin-GuzelHissar, l'ancienne ïralles, en Lydie, un 
Turc vint lui proposer une somme très considérable à 
toucher chaque mois, si Son Excellence consentait à lui 
remellve des bouiourouUUs (ordonnances) signés en blan'\ 
pour avoir le droit de faire la police dans toute l'étendue 

1. Voyage dans la Macédoine, par M. E.-M. Gousinery, ancien 
consul général à Salonique, Paris, 1831. 



LA ItKFOKME 37 

son dt'parlemcnt. Le pacha consentit...; l'homme en 
profila d'une manière atroce, II rôdait partout; les empri- 
sonnements et les avanies se succédaient rapidement; les 
réclamations auprès du pacha demeuraient sans efTet. Il 
vit un jour un marchand de l'île de Scio doiintr de l'argent 
à des enfants turcs qui se battaient pour une jietite mon- 
naie que l'un d'eux avait trouvée : afin de calmer la dis- 
pute, le marchand avait donné une monnaie semblable 
au plus faible des dt-u.x enfants. Sur-le-champ, une dénon- 
ciation grave fut portée contre lui; il fut arrêté sur l'accu- 
sation d'avoir donné de l'argent à des enfants turcs pour 
les pervertir. Les Sciotes, alarmés et craignant que l'avanie 
ne devint générale pour le corps de leur nation, termi- 
nèrent l'alTaire moyennant six milles piastres ou mille 
francs environ. 

Le pacha, après six mois de séjour, se trouvant à la 
veille de partir, appela son agent et lui demanda s'il avait 
bien profilé de son emploi; celui-ci répondit par mille 
bénédictions et par des prières qu'il faisait h Dieu pour la 
prospérité de Son Excellence. Le pacha, feignant alors de 
se mettre en cob'-re, lui dit qu'il n'avait jamais vu un scé- 
lérat de sol» espèce, qu'il fallait que la mort en purgeAl la 
terre, et, sans différer, il donna ordre qu'on lui tranchiU 
la tête, ce (|ui fui exécuté suus les fenêtres et sous les yeux 
de Son Excellence, qui s'empara de tous les biens de son 

i w..i ., -i.-U 1 aux a\auif.> des puchas, nombre de 
musulmans ('•(aient (Mitres dans Vodjah des janis- 
saires : ils (igurnionl du moins sur les contrôles de 
celle franc-maçonnerie militaire afin d'en obtenir les 
privilcjifcs ou la protection. I.es proprit'tnires de 
biMU-Uces surtout, tenus nu service en temps de 
guerre, s'ariiliaienl à celle confrérie qui ne leur 
im[K)sail aucune charge nouvelle. Le massacre des 
janissaires dans la «'apilale «•tant suivi du massacre 
dans l(-s pr(>\in<M's. la plupart des grands seigneurs, 



38 LA REVOLUTION TURQUE 

beys et dérébeys (beys de la vallée), disparaissent et 
le pouvoir des pachas-gouverneurs y gagne d'autant. 

Mahmoud en réduit le nombre afin d'en mieux 
surveiller la gestion : au lieu de disposer à leur gré 
de toutes choses dans leurs gouvernements, les 
pachas ne seront plus que les agents du pouvoir 
central, « les yeux et les mains » du sultan. Mais ils 
continuent de cumuler tous les pouvoirs militaires, 
administratifs, judiciaires et financiers; ce sont des 
vice-rois, fort mal contrôlés par la capitale et dont 
l'opposition féodale d'autrefois ne contrebalance plus 
la tyrannie; leurs subordonnés, civils et militaires, 
pénètrent partout, interviennent en toutes les affaires 
publiques et privées; et les fonctions, grandes et 
petites, continuant à être vendues, la mangerie ne 
fait qu'empirer. 

Les féodaux, par intérêt personnel, défendaient 
quelquefois leurs raïas et, les tondant de près, per- 
daient tout à lès égorger. Le nouveau fonctionnaire, 
pressé de rentrer dans ses avances et de faire for- 
tune, écorche, égorge même pour mieux tondre. 
C'étaient les chrétiens des villes qui avaient le plus 
à souffrir de la Vieille Turquie : la surveillance des 
consuls européens désormais les protège, et ce sont 
les paysans musulmans et chrétiens, au fond des 
campagnes, qui deviennent la proie du mangeur. Or 
la Turquie n'étant toujours qu'une contrée agricole, 
c'est sur le seul producteur de richesse publique que 
le nouveau système s'appesantit; et le paysan chré- 
tien pouvant s'enfuir ou se révolter dans les mon- 
tagnes où l'a confiné la conquête, c'est sur le 
musulman des plaines que tombe la charge pour 
l'écraser. Au cours du xix" siècle^ l'effet le plus sûr 



LA REFORME 39 

cette bureaucratie est de ruiner et de dépeupler 
les villages musulmans, surtout les villages propre- 
ment turcs, sur lesquels pèse en outre tout le fardeau 
de la conscription ; car les Arabes et les autres peu- 
ples islamisés, Druzes, Kurdes, Albanais, Poraaks et 
Bosniaques, savent défendre leurs privilèges et même 
se faire payer en argent et en puissance, leur rétive 
fidélité. 

En limitant le pouvoir politique cl social des 
ulémas, en abattant la féodalité turque, en appau- 
vrissant le cultivateur musulman, la réforme de 
Mahmoud ébranle les plus sûrs appuis de la con- 
quête, et l'on comprend que, de toute la force de son 
inertie, l'islam, représenté par les gens de religion, 
selTorcc d'annuler les effets du nouveau régime : 

Mahmoud rencontrait à chaque pas d'insurmontables pré- 
jugés relii;ieux et nationaux, qui lui interdisaient Temploi 
de spt^cialiâtes du dehors... En cherchant autour de lui des 
coopéraleurs réellement capables et expériinenl»^s, on n'en 
trouvait auriiii. Pris individuellement, les gens bien inten- 
tionnés, honorables et même patriotes, se rencontraient en 
'•; mais, s'il fallait agir, l'ignorance était chez 
que chei les autres et, lorsqu'ils arrivaient 
ftu pouvoir, linlérét ou la peur paralysait en eux toute 
•••"•rgie .. Le comte d'Orlof disait alors : « Plus j'observe 
Turcs, plus je suis convaincu qu'ils succomberont sous 
I ' ' ' ur propre incapacité' ». 



CoUo réforme aurait du moins profité au |X)uvoir 

<1(' In F*orte, si une longue paix à l'intérieur et à 

lérieur eût tourné les efforts de l'autorité centrale 

vers la pacification des provinces, si les révolutions 

I. R. Rn^lhArdt, Iji Turquit et le Tanzimat, I, p. 24. 



40 LA REVOLUTION TURQUE 

(1830-1848) de TEurope n'étaient pas venues encou- 
rager les espoirs des raïas, ou si de nouveau l'énergie 
albanaise eût repris la tâche des Kuprulis. Mais c'est 
contre la Porte que maintenant l'Albanais travaille : 
ce que n'a pu réussir en Albanie Ali de Tebelen, 
un autre Albanais, Méhémet-Ali, l'exécute en Egypte. 
La révolte de Méhémet-Ali, ses campagnes en 
Syrie et en Asie Mineure (1832-1834), l'arrivée jusqu'à 
Brousse de son fils Ibrahim victorieux, la faveur 
dont l'Occident semble accompagner les armées de 
ce rebelle, jettent Mahmoud dans les bras de Péters- 
bourg. L'alliance olTensive et défensive d'Unkiar- 
Skelessi donne au Tsar le droit d'intervenir dans les 
troubles de l'empire, et le Pierre-le-Grand des Turcs 
meurt deux jours après que son armée a été complè- 
tement défaite par Ibrahim à Nézib (29 juin 1839), 
malgré les instructeurs prussiens qu'il lui a donnés; 
c'est en cette qualité que de Moltke faisait là ses 
premières armes : 

La réforme, écrit de Moltke, a consisté surtout en choses 
extérieures, en noms et en projets. On a fait une armée 
sur le modèle européen, avec des tuniques russes, un 
règlement français, des fusils belges, des turbans turcs, 
des selles hongroises, des sabres anglais et des instructeurs 
de toutes nations, une armée formée de timariotes, de 
soldats à vie et de landwehr à service indéterminé, où 
les chefs sont des recrues, et les recrues, des ennemis 
de la veille. 



Abd-ul-Medjid succède à Mahmoud (1839-1861). 
Le grand-vizir de Mahmoud, Rechid-pacha, reste au 
pouvoir et l'Europe occidentale prend en main le 



LA REFORME 4i 

salul lie 1 ciii[)ire contre les rébellions intérieures et 
contre les ambitions du Habsbourg et du HomanofT. 
Mais la réforme devient la condition de Tintégrilé. 
Abd-uI-Medjid, dès son avènement, promulgue son 
halti cherif des Tanzimai (pluriel du mot arabe 
tanzim, organisation) : 

Dans les premiers temps de la monarchie ottomane, les 
préceptes glorieux du Coran et les lois de l'empire étaient 
une règle toujours honorée : l'empire croissait en force et 
en grandeur cl tous les sujets, sans exception, avaient 
l'aisance et lu prospéril»^. Depuis cent cinquante ans, on a 
cessé de se conformer au code sacr»^ des lois et aux règle- 
ments qui en découlent ; la force et la prospérité se sont 
changées en faiblesse et en appauvrissement : un empire 
perd toute stabilité quand il cesse d'observer ses lois. 

IMein de confiance dans le secours du Très- Haut, appuyé 
sur rintt.'n-«'.s3ion de noire Prophète, Nous jugeons conve- 
nable de chercher par des institutions nouvelles à procurer 
aux provinces le bienfait d'une bonne administration. 

N'oilù le problème bien posé : dans cet État miii- 
tiàirc. le pouvoir central, fondé sur la force, est 
facile à organiser dès qu'un Sultan ou un grand- 
vizir énergique rétablit la discipline et l'ordre Jinan- 
cier: mais <lans cet empire bariolé de provinces 
sujettes, privilégiées et tributaires, «< le bienfait d'une 
bonne administration », seul, peut mainleoir l'unité, 
comme, seul, il peut maintenir (|uel({ue résignation 
d«'s chrétiensau joug do cette théocratie musulmane. 
Durant plus d'un demi-siècle, c'est la bonne admi- 
nistration des provinces que le Turc et l'EurojM» 
vont poursuivre : au bout de soixante-dix ans 
(Ih;i«J-Iih)H), on peut dire que le problème n'a pas 
r M 1.1 moindre solution. 



42 LA REVOLUTION TURQUE 

Promulguées solennellement, en présence et 
comme sous la garantie morale des ambassadeurs et 
d'un fils de roi des Français, les Tanzimal du 
3 novembre 1839 « doivent porter sur trois points 
principaux » : 

1"^ les garanties qui assurent à Nos sujets une parfaite 
sécurité quant à la vie, à leur honneur et à leur fortune; 

1" un mode régulier d'asseoir et de prélever les impôts; 

3° un mode également régulier pour la levée des soldats 
et la durée de leur service. 

Pour l'honneur, la fortune et la vie : 

Tant qu'un jugement régulier ne sera pas intervenu, 
personne ne pourra secrètement ou publiquement faire 
périr quelqu'un par le poison ou tout autre moyen; 
chacun possédera des propriétés de toute nature et en 
disposera avec la plus entière liberté; les héritiers inno- 
cents d'un criminel ne seront point privés de leurs droits 
légaux et les biens du criminel ne seront point confisqués. 
Ces concessions impériales s'étendent à tous nos sujets : 
de quelque religion ou secte qu'ils puissent être, ils en 
jouiront tous sans exception. 

Pour les impôts : 

Quoique l'empire soit délivré, depuis quelque temps, du 
fléau des monopoles, un usage funeste subsiste, celui des 
concessions vénales, connues sous le nom d'iltizam. Dans 
ce système, l'administration civile et financière d'une 
localité est livrée à l'arbitraire d'un seul homme, c'est-à- 
dire quelquefois à la main de fer des passions les plus 
violentes et les plus cupides. Il est nécessaire que désormais 
chaque membre de la société ottomane soit taxé pour une 
quotité d'impôt et que rien au delà ne puisse être exigé 
de lui. Il faut aussi que des lois spéciales fixent et limitent 
les dépenses de nos armées de terre et de mer. 



LA REFORME 43 

iir l'armée : 

Il i-st deyenu nécessaire d^élablir des lois pour régler 
l'.s conlincents que devra fournir chaque localité cl pour 
éduire à quatre ou cinq ans le temps du service. Car 
'est à la fois faire une chose injuste et porter un coup 
nortel à l'agriculture et à l'industrie que de prendre, sans 
gard à la population respective des lieux, dans l'un plus, 
ans l'autre moins d'hommes qu'ils n'en peuvent fournir, 
le même que c'est réduire les soldats au désespoir et 
ontribuer à la dépopulation du pays que de les retenir 
oute la vie au service. 

hjiulres points seront « réglés par le concours 
rojMnions éclairées; Notre conseil de justice, aug- 
nenté de nouveaux membres autant qu'il sera néces- 
«ire et auquel se réuniront Nos ministres et Nos 
udahles de l'empire, s'assemblera à l'elTet d'ét;tblir 
les lois; chacun dans ces assemblées exposera libre- 
nentses idées et donnera son avis ». Incidemment, 
'abus le plus criant est, d'un trait de plume, sup- 
)riiné : les fonctionnaires recevront un traitement 
"égulier et personne ne mangera plus : 

lime tous les fonctionnaires de l'empire reçoivent 
id'hui un traitement convenable et qu'un régularisera 
'|)oinl)Mn**nt.s de ceux dont les fonctions ne seraient 
iflisammenl rétribuées, une loi rigoureuse sera portée 
1 • le tralic de la faveur et des charges, rouchiet, que 

0. loi divine réprouve et qui est une des principales 

anses de décadence de l'empire. 

'..:■. halli-chérif de lH39est un précieux document : 

Il décrit avec sagacité les « principales causes de 

■lence »>, Hlizam, rouchvfl^ etc. Tous les haitê 

i -uivront ne feront que répéter cette description 

lu mal, sans imposer le remède. 



44 LA REVOLUTION TURQUE 

Le grand-vizir reçoit Tordre de veiller à l'entière 
exécution de ce haili-chérif; le Sultan prononce 
« la malédiction céleste sur tous ceux qui oseraient 
en enfreindre les stipulations »; il fait jurer aux 
ulémas, cheikhs, imans, pachas, généraux et fonc- 
tionnaires, — comme il jure lui-même, — d'observer 
les lois et règlements et de ne prononcer sur aucun 
rapport, public ou secret, de la capitale ou des pro- 
vinces, sans l'avoir soumis aux lois constituées. Il 
jure en plus « d'accorder le suffrage impérial à 
toutes les mesures qui seront arrêtées plus tard 
dans le grand conseil à la majorité des voix ». 

Par des ordonnances, subséquentes (1845, 1849, 
1850), une université ottomane est créée et des tribu- 
naux mixtes de commerce, mi-partie chrétiens, 
mi-partie musulmans. Surtout par une troisième 
ou quatrième Ordonnance Nouvelle, Nizam DJehid 
(1843), l'armée est une fois encore organisée... Mais 
le grand-vizir réformateur, Rechid-pacha, est destitué 
(1841), rappelé (1846), disgracié (1848) et remis en 
place (1849), au gré des colères ou des craintes du 
parti religieux : la Turquie nouvelle connaît la 
même instabilité du pouvoir central que la Vieille 
Turquie. 

Cette grande réforme à l'européenne sert du moins 
à gagner l'amitié des puissances, surtout de l'Angle- 
terre. Pour sauver la Turquie de l'invasion égyp- 
tienne, Londres se coalise avec l'Autriche, la Russie 
et la Prusse (15 juillet 1840); la flotte anglaise en 
Syrie et en Egypte impose à Méhémet-Ali le traité 
de novembre 1840 : l'Arabie, la Syrie et la Crète, 
annexées récemment au pachalik du Caire, sont ren- 
dues aux Turcs; Méhémet-Ali ne garde que l'Egypte. 



LA REFORME 45 

Mais ce rebelle abattu, dix autres apparaissent : 
durant tout le xix* siècle, la révolte provinciale con- 
tinue d'être la conséquence inévitable des réformes. 
La seule annonce d'un régime nouveau, relève 
les espoirs des chrétiens, diminue leur patience 
aux maux héréditaires, exaspère leurs rancunes, les 
encourage aux réclamations justes ou exagérées. 
Inversement cette annonce, inquiétant les intérêts et 
blessant l'orgueil des musulmans, les incite, dans 
tout l'empire, à l'exercice plus rigoureux des abus 
traditionnels qu'ils appellent leurs droits ou, dans 
certaines régions, à la défense de leurs privilèges : 
en 1844, révolte des Albanais, qui ne veulent pas du 
service militaire; de 1840 à 1845, cinq années de 
massacres au Liban; en 1848, révolution des Prin- 
cipautés danubiennes; en 1849, révolte des musul- 
mans de Bosnie, qui défendent leurs iimars contre 
les percepteurs de dîmes; dans toute la Turquie 
d'Europe, discussions, rixes, assassinats, vengeances 
échangées; en Asie, rébellion des Kurdes et des 
Arabes. Au bout, le massacre ou l'insurrection des 
chrétiens amène une intervention des puissances. 
En 1845, les Anglais débarquent en Syrie. En 1848, 
les Turcs franchissant le Danube, les Russes entrent 
en Moldavie; la convention de Balta-Liman (1849) 
installe une occupation mixte, turque et russe, mais 
livre en vérité le Danube au passage du Tsar. 

De nouveau les puissances occidentales s'émeu- 
vent : la querelle des Lieux Saints survenant entre 
catholiques et orthodoxes, Paris et Londres s'unis- 
sent, et la guerre de Crimée sauve la Turquie (1854- 
1855). Le traité de Paris proclame l'indépendance et 
l'intangible intégrité de l'empire ottoman, interdit 



46 LA REVOLUTION TURQUE 

à n'importe quelle puissance d'intervenir dans ses 
affaires intérieures, ferme les détroits à tous vais- 
seaux de guerre étrangers, interdit tout arsenal dans 
la mer Noire, neutralise les bouches du Danube, sup- 
prime le protectorat russe sur la Serbie et les Prin- 
cipautés, bref refait une Turquie souveraine et non 
plus vassale de Pétersbourg. 

Mais à la tyrannie russe succède la surveillance 
occidentale. Contre les Russes, les Turcs n'ont 
obtenu Tintervention de l'Occident que sous pro- 
messe de nouvelles réformes. En mai 1853, la Russie 
exigeant « des garanties solides et invariables dans 
l'intérêt de l'Église orthodoxe », c'est à toutes les 
communautés non musulmanes que le Sultan a 
renouvelé leurs privilèges * : 

Depuis mon avènement, mon gouvernement impérial, 
se ralliant à mes intentions sincèrement bienveillantes 
et à mes vœux réels, et remplissant les devoirs impérieux 
de la royauté et de la souveraineté aussi bien que les 
saintes obligations du Califat, n'a pas cessé d'appliquer 
ses efforts à assurer aux sujets de toutes les classes une 
protection particulièrement efficace et à leur garantir la 
jouissance complète des privilèges dont ils ont été investis 
de tous les temps pour l'exercice de leur culte et l'admi- 
nistration de leurs intérêts ecclésiastiques. 

En février-mars 1854, la France et l'Angleterre 
envoyant leur ultimatum à Pétersbourg et signant 
avec la Porte leur traité d'alliance, le Sultan a renou- 
velé ses engagements : égalité de tous les sujets 
devant la loi ; admissibilité de tous à toutes les fonc- 



1. Voir ces textes dans A. SchopofT, Les Réformes et la Protection 
des chrétiens. 



LA REFORME 47 

lions, sans distinction de culte; témoignage en justice 
accordé aux chrétiens: tribunaux mixtes; abolition 
du kharadj. En mai 1855, une proclamation de la 
Porte décrète la levée d'un contingent chrétien : 

l.e service militaire étant un devoir pour tous les 
sujets de l'empire, les sujets non musulmans qui n'y 
contribuaient pas fourniront un contingent. Eu égard au 
chiffre des populations musulmanes et à leur habitude de 
manier les armes, la plus grande partie des forces mili- 
taires sera toujours composée de musulmans. 

En février 1856, quand les alliés signent au congrès 
de Vienne les préliminaires de paix avec la Russie, 
parait le hatti-humayoun de Gulhané (18 février 1856) 
que les ambassadeurs à Constantinople ont, depuis 
un mois, examiné, revu, corrigé, et cette « charte de 
la Turquie nouvelle » n'est que la reproduction d'un 
mémorandum remis par eux à la fin de janvier. 

En 38 articles, ce hatii-humayoun de 1856 confirme 
et développe le halti- chéri f de 1839 : liberté de culte 
et privilèges ecclésiastiques (art. ii-xii); égalité de 
tous les sujets et admission à tous les emplois (xiii- 
xiv) ; liberté d'enseignement (xv) ; tribunaux mixtes, 
réforme judiciaire et pénitentiaire (xvi-xxiii) ; réforme 
fiscale militaire et administrative (xxiv-xxxii) ; grand 
conseil de l'empire (xxxrv -xxxv) ; banques, rouies, 
canaux (xxxv-xxxvii) : 

Art. XXXI. — Aux allocations affectées aux travaux 
publics viendront se joindre les impositions spéciales, 
qui seront prélevées sur les provinces appelées^ à jouir de 
rétablissement de voies de communication. 

Art. XXXVI. — Les dispositions de la loi sur la corrup- 
tion, la concussion et la malversation seront appliquées. 



48 LA REVOLUTION TURQUE 

à tous Nos sujets, à quelque classe qu'ils appartiennent 
et quelles que soient leurs fonctions. 

Art. XXXVIII, — On devra s'attacher sans cesse à aviser 
scrupuleusement aux moyens de mettre à profit les 
sciences, les connaissances et les capitaux de l'Europe. 

De ce haiti-hiimayoun, les seuls derniers mots du 
dernier article seront respectés : « les capitaux de 
l'Europe » vont tenir une place chaque jour gran- 
dissante dans l'empire; la Finance deviendra, en face 
du Palais, de la Porte et des Églises, l'une des puis- 
sances de l'État. Mais l'article XXXI mérite aussi 
qu'on s'y arrête : les travaux publics vont compléter 
le système de concussions, corruptions et malversa- 
tions, que déplore l'article XXXVI ; désormais, les 
routes s'ajoutant à la justice, à l'armée et aux 
impôts, la Turquie aura ses « Quatre Mangeries », 
— comme d'autres États ont leurs Quatre Contri- 
butions, — et jusqu'à nous ce système va durer. 

Les réformes de Mahmoud et d'Abd-ul-Medjid 
n'ont rien changé au régime turc; les réformes d'Abd- 
ul-Aziz et d'Abd-ul-Hamid l'aggraveront en le codi- 
fiant. Les voyageurs des xvi" et xvii" siècles, Belon, 
Tournefort et Paul Lucas, s'ils revenaient aujour- 
d'hui, retrouveraient les vieilles « mangeries » dont 
ils se plaignaient si vivement : l'Empire n'est tou- 
jours qu'une terre conquise, dont le Turc ne fait 
qu'extraire le maximum de revenus. 

Seul le conquérant, le Turc de race, a droit aux 
biens de ce monde, à la vie matérielle, au pain quoti- 
dien; l'indigène, converti à l'islam, obtient par tolé- 
rance sa part de butin. Mais, en dehors du Turc et du 
musulman, malgré tous les décrets, lois, règlements 
et traités internationaux, le sujet ottoman reste lail- 



LA REFORME 49 

lable et corvéable : depuis le grand-vizir jusqu'au 
dernier des gendarmes, le personnel de la Porte ne 
vit que pour « manger », et si l'on veut résumer cet 
Art de manger en négligeant les recettes accessoires, 
qui, depuis le simple faux en écritures publiques, 
vont jusqu'au vol avec effraction, il est Quatre Man- 
geries : l'armée, la justice, les routes et l'impôt. 

Tout musulman dans l'empire doit sept années de 
service militaire. L'enrôlement des chrétiens, souvent 
décrété, n'a jamais été requis. Mais les montagnards 
musulmans d'Europe et d'Asie refusent cet impôt du 
sang. Les seuls paysans des plaines anatoliennes sont 
enrôlés : l'état civil n'existant nulle part, il est facile 
aux agents de la Porte de prendre ou d'exempter 
qui bon leur plaît, c'est-à-dire qui bien les paie. Le 
musulman pauvre est donc enrôlé, puis maintenu 
sous les drapeaux le double ou le triple de son temps 
réglementaire, et même, il est repris une seconde 
fois après libération, s'il faut combler les vides que 
causent les exemptions vendues à d'autres. 

Installé dans les garnisons lointaines d'Europe, 
d'Arabie ou d'Afrique, il est laissé sans solde, sans 
habits, sans souliers, sans pain : le ministre, les 
préfets et les officiers pillent les caisses, les magasins 
et les arsenaux même. Déguenillé, affamé, rongé de 
fièvre et de syphilis, le malheureux soldat est acculé 
au brigandage ou à la révolte. En district musulman, 
il crève longtemps de faim avant de piller l'habitant. 
En district chrétien, toute caserne devient le fléau du 
pays à trois lieues à la ronde. 

Un Livre bleu de 1856, sur les malheurs du soldat 

1. Voir mon livre Pro Macedoniâ. 

LA BÉTOLCTIOH TCROUE. * 



oO LA RÉVOLUTION TURQUE 

turc et les malversations du haut commandement, 
peuvent nous expliquer encore la révolution mili- 
taire de Macédoine en 1908. Dans la Revue des Deux 
Mondes du 25 mai 1860, M. de Saint-Priest résumait 
ces rapports anglais : 

J'admire, écrit le général William, la patience avec 
laquelle cette race endurante et sobre d'Asie supporte des 
souffrances qui deviendraient partout ailleurs un sujet de 
continuelles mutineries. I>a nourriture du soldat est 
pitoyable. La solde est arriérée de dix-huit, vingt et vingt- 
deux mois : on vit au jour le jour. Le maréchal donne 
l'exemple de la malversation; la connivence des généraux, 
des colonels et des comptables, avec lesquels il partage, lui 
permet d'envoyer des états entachés de fraudes énormes : 
les rations sont délivrées sur le pied de 33 000 hommes, 
tandis qu'il n'en existe que 17 000 sous les drapeaux. Le 
maréchal a fait vendre les dépouilles de 12 000 soldats 
morts dans les hôpitaux... Les généraux et les colonels 
touchent en argent la valeur des rations ou, s'ils sont 
obligés de les prendre en nature, ils la font vendre, puis 
ils envoient des corvées couper les moissons et démolir les 
villages pour en retirer du bois... 

Après les soldats, les juges. Outre les moyens vul- 
gaires et, pour ainsi dire, internationaux de la chicane 
en tous pays, les Turcs ont une habileté spéciale dans 
l'emploi de faux témoins. C'est l'intérêt des juges 
qui le veut : sans faux témoins, comment juger à sa 
guise? Et c'est aussi la solidarité religieuse; les mu- 
sulmans sont toujours crus sur parole; dans la con- 
currence mortelle que leur font l'industrie euro- 
péenne et le commerce des chrétiens indigènes, le 
faux témoignage est un peu réservé aux musulmans 
des villes comme un dernier gagne-pain. 

De Tott écrivait à la fin du xviir siècle : 



LA REFORME 5i 

Tout doit être jugé sur la déposition des témoins : c'est 
la première loi du législateur arabe. On ne peut se pré- 
senter en justice, sans que le défendeur et le demandeur 
en soient également pourvus : il n'y a donc pas de procès 
sans faux témoins. L'art du juge consiste à deviner, par 
des interrogations captieuses, à laquelle des deux parties 
il doit adjuger le droit d'afûrmer, et ce premier jugement 
décide le procès. Si une partie nie, Tautre est admise à 
prouver, de sorte que, conduit en justice par un homme 
que je n'ai jamais vu pour lui payer une somme que je 
ne lui ai jamais due, je serai contraint de la lui payer sur 
la déposition de deux témoins qui afûrmeront ma dette. 
Quel est le moyen de défense qui me reste? ce serait de 
convenir que j'ai dû, mais d'assurer que j'ai payé : si le 
cadi n'est pas gagné, il m'adjugera les témoins; j'en 
trouverai bientôt moi-même; il ne m'en coûtera qu'une 
rétribution fort modique pour ces gens, qui auront pris la 
peine de parjurer pour moi, et le droit de 10 p. 100 au 
juge qui m'a fait gagner ma cause ; c'est toujours celui 
qui gagne qui paie les frais. 

Le témoignage des chrétiens est admis aujourd'hui. 
Mais les musulmans gardent le privilège d'être crus. 
A chaque tribunal est donc attachée une bande de 
faux témoins, qui se tiennent sous les platanes du 
café le plus voisin. Le faux témoin est payé par le 
plaideur. Il rend au juge une part de ses honoraires. 
Mais le serment d'un homme bien posé ne valant 
guère plus de vingt à trente piastres (quatre à six 
francs), le juge là-dessus ne touche que peu de chose 
et, puisque la Porte ne lui paie jamais ses appointe- 
ments, il lui faut des revenus, que les afl'aires de 
mœurs contre les chrétiens, les affaires de propriétés 
contre tous les justiciables lui fournissent. Après cin- 
quante ans de réformes européennes, notre consul 
à Uskub peut encore écrire, le 26 mai 1905 : 



52 LA REVOLUTION TURQUE 

L'exécution du programme de Mûrzstega presque doublé 
le nombre des tribunaux en Macédoine, et les traitements 
du personnel judiciaire appartenant aux nouveaux tribu- 
naux ont été relevés. Prenons le traitement exceptionnel- 
lement élevé du personnel d'un des nouveaux tribunaux : 
le président du tribunal a 1,200 piastres par mois, le sub- 
stitut 1,000 piastres, le juge d'instruction 600 piastres, ce 
qui, converti en francs, donne des traitements annuels de 
3,312 francs, 2,700 francs et 1,650 francs. Dans un pays 
où, pour quiconque ne mène pas la vie du paysan, l'exis- 
tence, par la rareté des choses de première nécessité, 
devient très onéreuse, ces traitements sont plus qu'insuf- 
fisants et l'on devine les moyens que continuent à employer 
les magistrats pour augmenter leurs ressources. 

Survient l'ingénieur des routes et Tentrepreneur 
de corvées. L'Europe affirme que la Turquie ne 
saurait se passer de routes. Le Turc est donc obligé 
d'en faire, et il emploie le moyen le plus commode et 
le moins cotiteux : la corvée. Quelques jours de corvée 
par an ne ruineraient pas un village, et quelques 
milliers de corvéables auraient vite établi une 
chaussée. Depuis cinquante ans donc, sans trop 
charger le pays, on aurait pu achever le réseau de 
l'Empire. 

Mais quand une route est projetée entre deux 
régions, les préfets distribuent la corvée assez ingé- 
nieusement pour que les paysans de l'une aient leur 
chantier de travail dans l'autre. Les corvéables se 
plaignent. Aussitôt le préfet parle de révolte et 
envoie les gendarmes ou la troupe en garnisaires 
dans les villages mécontents. Les corvéables sont 
battus, pillés, quelquefois brûlés ou pendus, jusqu'à 
ce qu'ils se résignent à comprendre les désirs du 
préfet et à racheter leurs semaines de corvée. 



LA RÉFORME 53 

Ils versent l'argent, que le préfet partage avec les 
gens de la Porte ou avec les gens du Palais. Chaque 
année, la comédie recommence. Au bout de cin- 
quante ans, la route n'est pas faite ; mais les préfets 
en ont touché dix à vingt fois le prix. 

Pour la « mangerie » des impôts, le Livre jaune de 
1902 sur les affaires de Macédoine (55 et 56) — je ne 
veux citer que les témoignages officiels et je choisis 
les plus récents — donne quelques bons exemples : 

Quiconque a des attaches influentes ou sait, en y 
mettant le prix, s'assurer la bienveillance des agents du 
fisc, voit sa maison de trois étages estimée pour rien, 
alors qu'une baraque est taxée tout à fait hors de pro- 
portion. Au lieu d'encaisser le montant de l'impôt à son 
échéance, le fisc ne donne durant de longues années 
aucun signe de vie et attend le moment où le propriétaire 
se dispose à vendre, à louer ou à faire réparer son 
immeuble. En face d'une longue liste d'impôts arriérés, le 
contribuable préfère transiger : un gros pourboire sert de 
préliminaire à l'entente, dont le fisc seul supportera la 
charge. De même pour la taxe sur les bénéfices présumés, 
sur les traitements et salaires. 

Quant aux dimes ^pour lesquelles subsiste toujours le 
système des fermages', la loi ordonne que les adjudica- 
tions soient faites séparément pour chaque village. Mais 
les enchères sont souvent rendues illusoires par l'in- 
fluence de personnages qui savent écarter toute concur- 
rence au détriment du Trésor. Le cultivateur ne gagne 
rien à ces rabais. Je connais des cas dans lesquels il a 
fallu payer 30 p. 100 de la récolte; une personne digne 
de foi {la supérieure d'un couvent cathoUque; a constaté 
que le fermier de la dîme mesurait chez elle sa part de 
céréales avec une fausse mesure ; les paysans du voisinage 
n'ont osé soulever aucune protestation. Le cultivateur n'a 
pas le droit de rentrer sa récolte avant que le fermier soit 
venu compter les gerbes qui lui reviennent. Les moissons, 



54 LA REVOLUTION TURQUE 

ainsi laissées en plein champ, se détériorent, et le dîmier 
sait en profiter pour acheter le tout h vil prix. 

Le 29 mars 190G, les habitants d'un village macé- 
donien exposent à Tinspecteur des réformes, Ililmi- 
pacha, la situation de leur petite communauté : 

Excellence, 

Les soussignés, maire et conseillers du village de Boukh, 
caza de Florina, chargés par le conseil du village, avons 
l'honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence 
ce qui suit : 

i° Notre village a 243 maisons et une population de 
2 258 habitants, dont 1193 hommes et 1065 femmes. 
25 hommes sont partis sans esprit de retour; reste 1 168 
habitants mâles pour lesquels le village est obligé, d'après 
la loi, de payer la taxe d'exonération militaire à raison des 
50 piastres par homme, soit en tout 58 400 piastres. Or 
l'autorité locale nous communique un mazbata (aiTêté) 
qui fixe la taxe à 05 850 piastres et ajoute 3 951 piastres de 
centimes additionnels; 

2° L'impôt sur la propriété bâtie {verghi) de 9 854 piastres 
est aussi exagéré, parce que nous sommes obligés de le 
payer deux ou trois fois pour diverses bâtisses, qui furent 
construites à diverses époques sur les mêmes fondements 
et que beaucoup de moulins ont été abandonnés depuis 
fort longtemps, pour lesquels le verghi est encore exigé 
et perru ; 

3° La patente de meunier [tcmethu) se monte à 300 piastres 
alors que les revenus et bénéfices ne dépassent pas cette 
somme; 

4° La dîme pour l'année écoulée se montait à 40 550 
piastres; dans le passé elle était souvent affermée pour 
85 000 piastres, ce qui prouve clairement combien le 
système de TafTermage nous est préjudiciable; 

S'' Outre l'ancienne taxe sur le bétail [beglik), de 
5 piastres par tète de mouton et de chèvre, depuis l'année 
dernière nous devons acquitter 10 piastres par tête de 



LA IlEFORML 55 

cheval, mule et vache, pour les ânes. 3 piastres, et pour 
les porcs, 13 [ia-!i'S : nous serons bieiUnt nliljyés de 
renoncer à notre principal moyen d'existence — l'éle- 
vage ; 

6" L'an dernier, nous avons été obligés de verser 
1080 piastres de secoui-s pour l'hôpital de Florina et 
1 400 piastres pour la réparation de postes militaires; soit 
en tout 2 480 piastres, 

Li Minime des divers droits que nous acquittons se 
monte entre 150 000 et 200000 piastres par an, pour un 

; TÎllage qui a été, il y a deux ans, totalement incendié et 
détruit. 

I Chaque nouvelle année nous trouve en présence de 
nouveaux déficils et nous crée de nouvelles dettes. Beau- 
coup de villageois se sont expatriés et continuent de 

^.s'expatrier dans les pays les plus lointains; le jour n'est 
pas loin où nous serons tous obligés de faire la même chose, 
si le gouvernement impérial ne daigne pas prendre à 
temps des mesures pour Tallégement de nos charges. 

Aux raangeries gouvernementales s'ajoutent les 
'< avanies » dont le musulman, surtout dans les cam- 
pagnes, garde le bénéfice aux dépens du chrétien et 
qui vont de l'insulte amicale au meurtre, au viol et 
au pillage : en terre d'islam, l'Infidèle devrait se 
trouver heureux d'avoir parfois la vie sauve. La féo- 
dalité politique a disparu ; mais la féodalité sociale 
persiste; le bey, qui n'a plus son fief, conserve — 
surtout en Turquie d'Europe — ses grands tchiflicks 
(fermes), qu'il arrondit et qu'il exploite en petit sou- 
verain '. Le métayer, surtout quand il est chrétien, 
reste serf, astreint à la corv ée particulière, aux dons 
et cadeaux, au moulin banal. 

1. Voir là-dessuâ Draganof, La Macédoine et les Réformes, p. 48 
et suivantes, et René Pinon, L'Europe et l'Empire ottoman, p. 153. 



56 LA RÉVOLUTION TURQUE 

Le métayage est une des principales causes de la misère 
de la population chrétienne : il donne lieu, de la part du 
bey, à un arbitraire et à des abus que personne ne peut 
atteindre. 

Le bey, pi'opriétaire, donne la terre qu'il partage en lots, 
d'après le nombre des familles dans le tchiflick (une famille 
cultive de 60 à 100 dulums, d'après le nombre de ses 
membres). Le bey prête les semences et donne le loge- 
ment. Le fruit, après défalcation de la dîme, est partagé a 
parties égales entre le propriétaire et le laboureur. Ce par- 
tage peut procurer un bénéfice variant de 18 à 2b p. dOO 
du capital au bey, qui ne s'en contente pas, le plus souvent : 
en vrai maître absolu, il exploite le travail de son métayer 
d'après son bon plaisir et parvient, par la menace et par 
la violence, à lui arracher la meilleure partie de ce qui 
lui revient. Dans plusieurs régions les beys ont mis à la 
charge du cultivateur seul la dîme de tout le produit. Le 
métayer est obligé : 

a) de transporter la part du bey où celui-ci le voudra : 
Très souvent le bey vend sa récolle à 80 ou 100 kilomètres 
de distance du village; le cultivateur est forcé de la livrer 
à destination. Le bétail et tous les instruments appar- 
tiennent au métayer et c'est lui qui en a toutes les charges ; 

b) chaque métayer doit livrer à son bey quatre chars de 
bois de chauffage par an; 

c) le métayer est tenu de travailler gratuitement dix 
jours par an sur les champs propres du bey, si le bey s'en 
réserve en dehors des champs affermés ou s'il en possède 
dans un autre village ; 

d) si le bey possède un moulin, ce qui arrive souvent, 
l'entretien ainsi que tout le travail pour la conduite des 
eaux sont à la charge des métayers, contre le droit d'y 
moudre gratuitement le pain qu'ils consomment; 

e) le garde champêtre, à l'aide duquel le bey terrorise 
les villageois, est payé presque toujours exclusivement par 
les métayers. 

Ces obligations et beaucoup d'autres de même nature, 
qui varient d'après les circonstances et les caprices du 



LA REFORME 57 

bey, mettent les villageois à la merci du bey : quoique 
très limités dans leurs maigres besoins, ils contractent 
envers leurs beys des dettes qui les réduisent presque en 
esclavage. 

La situation des domestiques à gages est encore plus 
misérable. Les domestiques, ou, comme on les appelle, 
les << garçons de ferme », sont presque toujours mariés et 
porcs de familles nombreuses. Ils n'ont ni abri, ni demeure, 
ni rien qui puisse leur assurer une existence d'homme. Ils 
ne peuvent devenir métayers, parce qu'ils ne possèdent 
point de bétail. Ils reçoivent des gages annuels, qui se 
montent de 80 à 100 kilés de grains (blé, seigle et maïs 
mélangés), 100 à 120 piastres d'argent (25 à 30 francs) de 3 
à 3 litres de pétrole, une dizaine d'okes de haricots pour 
le travail du père, de la femme et de tous les enfants en 
! bas âge, dont le travail n'est jamais rétribué. Ces gages 
représentent tous les revenus de la famille, lorsque le bey 
tient sa parole. Mais le garçon de ferme est quelquefois 

I renvoyé avant la lin de l'année, sans obtenir le gage cor- 
respondant. Il doit alors vagabonder avec toute sa famille 
et vivre de charité jusqu'à ce qu'il trouve une autre place, 
aussi peu hospitalière et peu sûre *. 

Dans presque toutes les provinces, en outre, les 
montagnards islamisés installent la même exploita- 
tion des cultures chrétiennes que les Albanais en 
haute Macédoine, les Kurdes en Arménie ou les 
Druzes au Liban : le villageois chrétien doit acquérir 
par un versement annuel la protection ou, du moins, 
la neutralité de « son » aga musulman, défrayer 
celui-ci à chaque visite, subvenir à ses fantaisies, 
à ses détresses dargent ou de récolte. Et je ne dis 
rien des complaisances que l'aga souvent exige de 
ses chrétiennes. En terre d'islam, où tout appartient 

1. Draganor, La Macédoine et les Réformes, p. 51 et 52. 



58 LA RÉVOLUTION TURQUE 

légalement au khalife, la propriété chrétienne semble 
toujours une anomalie, une simple tolérance dont le 
bénéficiaire doit acheter par des sacrifices quotidiens 
la précaire emphythéose. En 18M, un Grec passé 
à rislam et revenu à sa religion, est exécuté à 
Biredjik, suivant la loi qui punit de mort tout 
musulman renégat ou seulement blasphémateur. 
L'Angleterre demande l'abrogation de cette loi : « Si 
vous voulez rester en Europe, dit lord Strattford à 
Rifaat-pacha, vous ne le pouvez qu'à condition d'ar- 
rêter l'effusion du sang religieux. — En politique, 
répond le ministre turc, nous serons pleins de défé- 
rence pour les conseils de l'Europe; en matière reli- 
gieuse, nous avons besoin de toute notre indépen- 
dance. La religion est la base de nos lois, le principe 
de notre gouvernement; le Sultan ne saurait pas 
plus y toucher que nous. » 

Et voilà, en fin de compte, l'obstacle insurmon- 
table au succès de toutes les réformes : quand le 
Turc dans l'État voudrait changer la condition poli- 
tique de ses raias, il serait impuissant dans l'islam 
à modifier leur condition sociale ; quand il leur assu- 
rerait la libre jouissance de tous les droits civils et 
électoraux, il ne pourrait pas faire que le musulman 
ne réclamât, comme son droit à lui, la pratique des 
rançonnements et des abus traditionnels et que le 
chrétien n'eût des raisons quotidiennes de se plaindre 
et de se révolter. 



m 



Au Congrès de Paris (mars 1836), les puissances 
clarenl « apprécier l'importance du hatti-humayoun, 
oemment émané de la volonté souveraine du 
Miltan: cet acte, dont chaque paragraphe atteste 
hautement les intentions bienveillantes du Souve- 
rain, réalise et dépasse même toutes leurs espé- 
rances* ». L'Europe décide d'en faire mention au 
traité de paix, mais en des termes qui ne limitent 
ni dans le présent ni dans l'avenir la pleine indé- 
pendance de la Turquie. Article IX du traité de Paris 
(30 mars 1856) : 

S. M. I. le Sultan, dans sa constante sollicitude pour le 
bien-être de ses sujets, ayant octroyé un firman qui, en 
améliorant leur sort sans distinction de religion ni de 
race, consacre ses généreuses intentions envers les popu- 
lations chrétiennes de son empire, el voulant donner un 
témoignage de ses sentiments à cet égard, a résolu de 
communiquer aux Puissances contractantes le dit ûrman 
spontanément émané de sa volonté souveraine. 

Les Puissances contractantes constatent la haute valeur 
de cette communication. Il est bien entendu qu'elle ne 
saurait, en aucun cas, donner le droit aux dites puissances 

1. Protocole, n" 14. 



60 LA REVOLUTION TURQUE 

de s'immiscer soit collectivement, soit séparément dans 
les rapports de S. M. I. le Sultan avec ses sujets, ni dans 
l'administration intérieure de son empire. 

Trois années se passent: les réclamations territo- 
riales du Monténégro, la révolte de la Crète (1858) et 
le massacre des chrétiens à Djeddah (13 juillet 1838), 
la panique financière, Tarrèt du commerce et les 
menaces de famine sont les seuls effets de ces pro- 
messes. Un complot contre le sultan réformateur 
échoue à la dernière minute. Le 5 octobre 1839, un 
mémorandum des puissances contractantes exprime 
« le regret de voir que la Turquie ne s'aide pas par 
elle-même, qu'elle ne procède pas à une application 
graduelle et soutenue des réformes, qu'une suffi- 
sante impulsion ne se manifeste pas pour atteindre 
le but marqué par le firman de 1856 ». 

Troubles au Liban; indépendance monténégrine; 
murmures de l'armée, privée de solde; rébellion de 
Stamboul, privée de pain; troubles en Turquie d'Eu- 
rope où l'exemple de l'unité italienne encourage les 
espoirs des nationalités (mai 1860). La Russie, qui 
commence sa politique panslaviste, demande une 
enquête internationale sur la situation des chrétiens 
en Bosnie, Herzégovine et Bulgarie. Londres, qui ne 
veut pas d'ingérence spéciale dans ces provinces 
slaves, n'en proclame pas moins la nécessité d'un 
complet changement ; 

Il est impossible de faire des vastes territoires de l'em- 
pire une ferme livrée à l'exploitation des pachas. Cette 
exploitation ne peut pas continuer au profit exclusif de 
la race conquérante... Sans doute l'habitude des affaires, 
une ancienne suprématie et même un certain tact, une 



LA RÉFORME 61 

certaine force instinctive donnent à la race des Osmanlis 
une position [privilégiée] sur les autres races de l'empire. 
Mais il ne faut pas que les Turcs s'endorment sur leur 
possession actuelle, ni qu'ils s'exagèrent le rôle que cette 
possession leur attribue. Pour rester à la tête du pays, il 
faut faire preuve de qualités supérieures. 

Paris voudrait qu'une note collective « réveillât 
l'apathie de la Porte, en témoignant de la sollici- 
tude de l'Europe, comme de sa volonté de voir enfin 
se réaliser des réformes souvent promises et tou- 
jours attendues » : les ambassadeurs seraient « auto- 
risés à ouvrir avec les ministres ottomans des pour- 
parlers sur l'application graduelle du halti-humayoun 
et l'exécution pratique de ses principales dispo- 
sitions ». 

On se met d'accord pour une tournée du grand-vizir 
dans les provinces européennes. Kabrizli-pacha, muni 
de pleins pouvoirs, débarque à Varna : les grands 
massacres de Syrie le rappellent; l'expédition des 
Français et l'établissement d'une province privilégiée 
sous la garantie des puissances présagent le tout 
proche avenir dont la continuation des troubles 
menace la Turquie. Londres et son turcophile ambas- 
sadeur ne voient de salut pour l'empire que dans un 
contrôle direct ou indirect, mais efficace de l'Europe : 

Un conseil à la fois délibératif, exécutif et judiciaire, 
aurait pour mandat principal de veiller à l'application des 
réformes; il se composerait de douze membres nommés 
pour cinq ans, choisis parmi les fonctionnaires du rang le 
plus élevé et dont quelques-uns seraient chrétiens. 

Une partie des conseillers, investis de pouvoirs très 
étendus, seraient accrédités dans les provinces en qualité 
de hauts commissaires; chacun d'eux aurait à surveiller 



62 LA REVOLUTION TURQUE 

une circonscription déterminée. Les autres, résidant à 
Constantinople, prononceraient sur toutes les affaires dont 
leurs collègues ambulants les auraient saisis. Les ambas- 
sades pourrah'nt déférer à leur jugement les fonctionnaires 
dont elles auraient à se plaindre, et il leur serait loisible 
d'assister par leurs drogmans à Venquête qu'elles auraient 
ainsi provoquée. 

Le nouveau conseil prendrait à tâche d'organiser tout 
d'abord une bonne police, de réformer les tribunaux, 
d'abolir le système des dîmes, d'instituer des écoles qui 
seraient ouvertes à tous, d'adjoindre partout aux gou- 
verneurs des mustechars (vice-gouverneurs) chrétiens qui 
de trois en trois mois adresseraient au conseil un rapport 
faisant connaître les vœux et les plaintes de leurs coreli- 
gionnaires 1, 

Les rivalités des puissances, surtout la défiance 
qui s'est mise entre Londres et Paris, empêchent de 
réaliser ce projet efficace. La Porte s'en tire par l'ins- 
pection d'un général en Turquie d'Europe et par la 
promesse (février 1861) de réformer les dîmes, les 
autres impôts ruraux et la police provinciale. 

La mort d'Abd-ul-Medjid (25 juin 1861) permet de 
ne rien exécuter. 

Les puissances continuent leurs discussions théo- 
riques : Paris tient pour la réforme centralisatrice et 
persiste à croire que « le haili-humayoun renferme 
tous les éléments d'une rég-énération ». L'Autriche 
se rallie à l'opinion du prince GortschakolTqui ne voit 
de remède que dans le retour aux privilèg^es et au 

1. Engelhardt, La Turquie et le Tanzimat. p. 170. 



LA RKFORME 63 

statut particuliei* de chaque province. Le tolérant 
et versatile Abd-ul-Medjid n'a pas eu l'énergie de 
son père Mahmoud, et ses prodigalités ont com- 
mencé de livrer l'empire à la finance internationale : 
le trousseau de Tune de ses filles a coûté 180 mil- 
lions de piastres, 40 millions de francs. 

La finance devient la véritable maîtresse sous son 
frère et successeur Abd-ul-Aziz. Ombrageux despote, 
Abd-ul-Aziz (1861-1876) n'a même pas les qualités 
négatives de son frère, et la Russie panslaviste, 
mettant à profit l'abaissement de l'Autriche (1866) 
active sa propagande de schisme bulgare, accélère 
les effets des causes dissolvantes, tandis que les 
difficultés financières exigent de nouveaux impôts 
et, diminuant ou supprimant la solde des fonction- 
naires, augmentent d'autant les mangeries. Hatt 
impérial du 21 février 1863 : 

Les ufTaires financières de l'empire ne marchant pas 
dans une bonne voie, il existe un déficit immense. J'ai 
ordonné de supprimer les 5 000 bourses mensuelles, qui 
formaient la réserve de la liste civile, et de réduire les 
sommes allouées aux sultanes... J'ordonne que les cadres 
des fonctionnaires soient revus et que les employas 
inutiles soient renvoyés, suivant l'équité. Les appointe- 
ments exagérés des fonctionnaires qui ne sont pas dans le 
besoin doivent être réduits. 

J'ordonne aussi que l'on s'applique à donner aux revenus 
de l'État l'augmentation dont ils sont susceptibles. Il est 
du devoir de chaque vali, caïmakam, moudir et autres 
employés des provinces d'effectuer en temps opportun les 
recouvrements des revenus publics. Mais il se trouve 
parmi ces fonctionnaires une fouie d'hommes sans capa- 
cité... Je désire toutefois que, dans ces recouvrements, on 
ne commette point de vexation et que, par la création de 



64 LA RÉVOLUTION TURQUE 

taxes mal fondées, le peuple ne soit point réduit aux 
privations et à la misère. 

En 1864, une première Loi des Vilayets réforme 
l'administration provinciale. On calque l'organisation 
française des départements, sandjaks, arrondisse- 
ments, cazas, et communes, nahiés, avec préfets, 
moutessarifs, sous-préfets, caïmakams, maires, mouk- 
tars, et conseils administratifs dont quelques mem- 
bres sont élus tant parmi les musulmans que parmi 
les chrétiens : des valis, gouverneurs-g-énéraux de 
provinces, vilayets, sont maintenus entre les préfets 
et la Porte. Une organisation judiciaire, à la fran- 
çaise pareillement, installe des tribunaux échelonnés, 
de la cour du vilayet au tribunal de caza : pour 
cette justice aussi, des membres élus siégeront, 
chrétiens et musulmans en nombre égal. L'impartial 
Engelhardt, ayant suivi de près l'application de cette 
loi, écrit : 

Suivant la lettre de la loi, les populations participent à 
la gestion de leurs intérêts, en concourant à l'institution | 
des fonctionnaires préposés aux deux services de l'admi- i 
nistration locale. Le principe démocratique de l'élection j 
est dûment reconnu. Mais le nouveau système est encore j 
bien loin d'assurer aux chrétiens l'égalité et le libre exer- 
cice de leurs droits. Le vote du raïa ne lui offre point f 
encore un moyen d'initiative légale et d'émancipation civile ■ 
et politique. Les comités électoraux, qui dressent la liste f 
des éligibles, sont composés en majorité de musulmans I 
(art. 67, 74, 77) ; le triage définitif des candidats appartient j 
à l'autorité musulmane. Dans ces conditions, le suffrage, 
qui donne de suffisantes garanties aux contribuables maho- 
métans, peut être un leurre pour les électeurs chrétiens, 
obligés de restreindre leurs votes aux candidats agréés par 
une majorité musulmane... 



LA REFORME 65 

1^ prépondérance invariablement assurée à la classe 
iiiahométane est devenue exorbitante dans les circonscrip- 
ions où la population chrétienne est le plus considérable 
et où cette population, en raison de son importance, s'ad- 
ministrait précédemment elle-même. C'est ainsi que le con- 
seil siégeant à Andrinople comprend onze membres musul- 
mans pour une agglomération de 4 000 musulmans, tandis 
que les autres habitants au nombre de 60 000 n'ont que trois 
conseillers de leur religion. Une répartition analogue se 
remarque dans le sandjak de Janina, en Bosnie et dans les 
lies de l'Archipel. 

L'égalité relative n'est point non plus observée dans les 
cours civiles et criminelles. Ces coure, sauf celles de com- 
merce, doivent être partout présidées par des ulémas... 
V.n réalité, peut-on compter sur lindépendance de magis- 
trats qui ne sont pas et ne peuvent être inamovibles et 
dont les fonctions sont d'ailleurs accessibles à quicopque, 
ayant cinq cents piastres et jouissant d'un certain crédit, 
sait lire et écrire? 

... Je ne m'arrêterai pas aux paragraphes du statut qui 
attribuent au vali un pouvoir presque discrétionnaire dans 
les différents services placés sous ses ordres directs *. 

Autre appréciation d'un témoin : 

Veut-on se faire une idée vraie de ce qu'est la libre élec- 
tion en Turquie"? Notons, d'abord, que c'est l'élection 
censitaire, et non pas le suffrage universel. Pour être élec- 
teur dans la commune, il faut payer 50 piastres de contri- 
butions directes par an; pour être maire ou conseiller 
municipal, un cens double; pour être éli^ble aux conseils, 
150 piastres de contributions directes, et 5C0 piastres pour 
devenir éligible au conseil général du vilayet. 

Quant au procédé employé pour l'élection elle-même, le 
gouverneur- général, le mufti, le cadi, le receveur des 
finances et le secrétaire général de la province, tous cinq 

i. La Turquie et le Tanzimat, t. I, pp. 195, 196 et 167. 

LA nÊVOLUTIOK TUHOLB. 5 



66 LA REVOLUTION TURQUE 

musulmans et fonctionnaires du gouvernement, assistés 
des chefs religieux des communautés non-musulmanes, se 
réunissent en comité électoral et choisissent sur la liste des 
éligibles des musulmans et des non-musulmans en nombre 
égal; cette liste est envoyée à tous les conseils locaux qui 
ont la faculté d'éliminer le tiers de la liste, et le conseil de 
département, après avoir reçu de chaque canton la liste 
ainsi épurée, la transmet au gouverneur-général, qui à son 
tour, élimine la moitié des candidats restants et nomme, 
de l'autre moitié, les membres du conseil d'arrondissement 
et des tribunaux. 

Toutes les élections se font d'après le même procédé. 
Le conseil du vilayet se compose des S premiers fonction- 
naires, tous musulmans, de 2 musulmans et 2 non-musul- 
mans élus, en tout de 7 musulmans et de 2 non-musulmans. 
Les conseils de sandjak renferment, outre le mutessarif, 
comme président, 4 membres musulmans et fonctionnaires 
du gouvernement, le métropolitain et le rabbin, là où il 
y en a, et 4 membres e'/ws dont2 non-musulmans; au total, 
7 musulmans, sur 2 ou sur 4 non-musulmans, selon les loca- 
lités. Les conseils cantonaux sont formés de 5 membres 
musulmans sur 2 ou parfois 3 non-musulmans. 

Le seul résultat de cette réforme est de restreindre 
les garanties des chrétiens, en « implantant les admi- 
nistrations mixtes, c'est-à-dire à majorité musul- 
mane, en des régions ou des villes où l'élément 
musulman est peu nombreux ou même manque 
totalement ». Même résultat de la réforme judiciaire : 

L'institution des vilayets affecte de régulariser l'admi- 
nistration judiciaire ; elle crée des cours civiles, des cours 
criminelles, de première instance et d'appel. Dans chacun de 
ces tribunaux prétendus mixtes, les membres sont élus sui- 
vant le même procédé : le gouverneur prépare et dispose ; 
la majorité des membres appartient au culte mahométan; 
le chrétien en cause trouve rarement justice. Ce qui n'est 
pas moins grave, c'est que ces tribunaux mixtes sont exclu- 



LA REFORME 67 

sivemenl compétents entre chrétiens, qui, avant cette loi, 
n'avaient en pareilles causes d'autres juges que leurs core- 
ligionnaires *. 

Toute cette réforme centralisatrice aggrave donc la 
situation des chrétiens, sans diminuer les mange- 
ries des fonctionnaires ni la tyrannie quotidienne des 
musulmans. Elle a pour conséquence naturelle la 
rébellion provinciale , qu'attisent les prédications 
panslavistes de la Russie et les menées nationalistes 
des Roumains, des Serbes, des Monténégrins et des 
Grecs : tous les petits peuples affranchis révent de 
jouer dans les Balkans le rôle qui vient en Italie 
déchoir au glorieux Piémont. Les défaites de l'Au- 
triche (i866) enlèvent à la Porte son plus proche 
soutien. L'insurrection crétoise (août 1866) inflige à 
l'armée turque défaites et capitulations. Malgré les 
efforts des ministres patriotes, Fuad et Ali pachas, 
l'empire se dissout : une grande Slavie en Europe, 
une grande Grèce en Anatolie semblent poindre. Au 
début de 1867, l'Europe reconnaît la nécessité d'une 
intervention pacifique, mais pressante. 

En une Note sur le halti-humayoun *, Paris plaide 
la réforme centralisatrice : 

Le hatti humayoun renferme trente-cinq articles. Les 
I seize premiers, qui ont pour objet l'organisation des clergés 
I non-musulmans et la tolérance religieuse, sont générale- 
ment appliqués. L'application des dix-neuf autres articles 
a, au contraire, échoué devant l'inertie du gouvernement 

1. Un Français, Études pratiques sur la question f Orient, Paris, 
Î69, p. 33-39; cité par 0. Focief, p. 61. 

i 2. Voir, pour ces différents textes, A. Schopoff, Le* Bé/ormes, 
S 85 et suivantes. 



68 LA REVOLUTION TURQUE 

turc. H faudrait soumettre à la Porte, autant dans son 
intérêt que dans celui des races chrétiennes et au nom 
des engagements pris envers l'Europe les points suivants. 

Suit une liste de 16 articles : admission réelle 
des chrétiens aux fonctions de l'État; organisation 
d'un système d'instruction publique; séparation de 
l'ordre administratif et judiciaire; publicité des juge- 
ments; réforme des prisons, de la police, des biens 
vakoufs, des hypothèques, de la perception des im- 
pôts; travaux publics, mines, chemins de fer; budget 
général et budgets spéciaux. 

Vienne, point par point, montre les difficultés 
pratiques de ce plan généreux. Du système actuel. 
Vienne nadmire que la durée : 

Le plus étonnant qu'on peut voir ici, c'est une armée 
qui n'est pas payée pendant de longs mois et qui reste 
obéissante, dévouée, et où les cas d'indiscipline sont 
rares; ce sont des employés qui, réduits à la misère par la 
retenue de leurs gages, continuent sans murmurer leur 
service; c'est un peuple qui, ruiné par les spéculateurs du 
dehors et par les nécessités du dedans, divisé par races et 
religions et par des efforts subvei-sifs incessants, reste 
dans sa grande masse tranquille ; c'est enfin un gouverne- 
ment qui, sans être poussé d'en bas, se met à la tête d'une 
révolution sociale, dont la nécessité est encore loin d'être 
comprise par la grande majointé des populations. 

A Pétersbourg : « Je n'aime pas votre /za///-j 
humayoun, dit le prince Gortschakofî à l'ambassî 
deur turc ; c'est une lettre de change, émise il y 
dix ans et non soldée; selon moi, il n'y a de consol^ 
dation possible pour l'empire ottoman que dai 
l'autonomie des chrétiens ». Un long Mémoire rusa 



LA RÉFORME 69 

sur les Re' formes en Turquie du 24 mars 1867 expose 
aux cabinets la même opinion du prince : 

Le présent travail a pour objet de constater que la plu- 
part des dispositions du hatti-humayoun. relatives aux 
conditions sociale, politique, administrative et économique 
des populations chrétiennes de l'empire ottoman, n'ont 
pas été appliquées et qu'elles ne semblent pas pouvoir 
l'être de manière à satisfaire aux besoins vitaux de ces 
populations ainsi qu'aux exigences du repos général. 

Londres entreprend de vérifier les affirmations de 
Pétersbourg: ses consuls font une enquête sur la 
réalité et l'étendue des maux dont se plaignent les 
chrétiens. Réponses des consuls : 

Salonique. — Les stipulations du hatti-humayoun sur les 
relations de la Porte avec ses sujets chrétiens n'ont 
jamais été légalement appliquées, à la seule exception des 
promesses concernant la liberté religieuse, qui ont été 
fidèlement tenues; toutes les autres stipulations sont res- 
tées ou complètement ignorées ou lettre morte. Le principal 
grief des chrétiens, la non-admission de leurs témoignages 
devant les tribunaux civils, n'a été écarté qu'en apparence; 
dans les cours mixtes, la proportion entre chrétiens et 
musulmans est telle que les décisions ne dépendent que 
des Turcs. I^ mauvaise administration de la justice con- 
stitue un grand mal dont les chrétiens sont en droit de se 
plaindre. 

ilonastir. — Dans tous les tribunaux, les non-musul- 
mans ne sont que personnages muets; la plupart du temps 
on ne demande leur avis qu'après que tous les membres 
musulmans ont exprimé le leur, et alors ils sont assez 
prudents, s'ils estiment leur sécurité, pour ne pas être d'une 
opinion contraire. Les chrétiens apposent leurs cachets à 
des documents, souvent sans même en connaître la teneur : 
ils peuvent exprimer leur dissentiment; mais comme ils 
ne siègent que dans la proportion d'un chrétion pour trois 



70 LA REVOLUTION TURQUE 

musulmans, ils sont minorité permanente et cela ne sert 
qu'à les exposer aux rancunes des membres turcs. Presque 
tous les membres des tribunaux mixtes sont accessibles à 
la concussion. Un grand nombre de chrétiens ont été assas- 
sinés les dernières dix années, et presque toujours par 
des musulmans, dans un but de vengeance ou de pillage : 
les témoignages des chrétiens ont été considérés comme 
insuffisants; les accusés ont été mis en liberté et leur pre- 
mière pensée a été de se venger de l'humiliation que leur 
avaient fait subir les raias. 



« Dans tout procès comme dans toute plainte 
portée aux autorités, ceux qui sont à même de 
donner de l'argent ont certitude d'obtenir une sen- 
tence favorable, et quand tel n'est pas le cas, les 
juges tiennent l'affaire en suspens », ajoute le vice- 
consul de Monastir. Le vice-consul de Cavalla cons- 
tate également que les juges chrétiens des nouveaux 
tribunaux « sont des personnages muets, obligés 
d'acquiescer humblement aux opinions des membres 
musulmans qui constituent la majorité; qu'il n'y a 
aucune liberté de débats; que le témoignage des 
chrétiens n'est pas considéré comme valable ». 

Cavalla. — Les juges, mollahs et cadis, ne sont payés 
que par des revenus casuels; leur cynique et systématique 
corruption n'est reconnue par personne plus franchement 
que par les Turcs eux-mêmes. 

En 1864, deux chrétiens furent accusés devant la cour 
criminelle d'avoir assassiné un musulman. Les témoins à 
décharge, étant chrétiens, ne furent pas écoutés, tandis 
qu'un parent de la personne soi-disant assassinée siégeait 
au nombre des juges : un meurtre juridique s'accomplit 
sur l'une des victimes, l'autre fut emprisonnée. Les mem- 
bres de cette cour criminelle sont maintenus jusqu'à pré- 



LA REFORME 71 

ntet le chef de radministration, qui avait approuvé et 
Aiûé ces procédés, fut peu de temps après promu à un 
l»iste supérieur dans la province chrétienne du Liban. 
Chypre. — L'infériorité sociale des chrétiens se manifeste 
us deux rapports importants. En premier lieu, ils ne 
ni pas équitablement représentés dîms les cours judi- 
iires; secondement, leurs témoignages ne sont jamais 
irais contre des mahométans. 

Kustendjé. — Aucun sujet du Sultan ne peut être empri- 
nné sans un masbata (sentence) : cette loi est observée 
ur ce qui est des musulmans; mais on arrête les ràias et 
n les jette en prison sans jugement ni interrogatoire, 
selon le caprice des autorités locales et pour aussi long- 
temps que bon leur semble. 
Dans le district de Toullcha, gouverné par un caïmakam 
i où siègent les tribunaux mixtes, un chrétien avait 
perdu, l'hiver passé, trois chevaux que s'était appropriés 
un musulman d'un autre village. Devant le cadi et le 
medjlis (cour provinciale mixte), le plaignant fut requis 
de prouver par témoins que les chevaux lui appartenaient : 
tous les habitants de son village affirmèrent sous serment 
que ces chevaux étaient à lui. On le somma néanmoins de 
faire témoigner deux Turcs. Il représenta qu'il n'y avait 
pas de Turcs établis dans son village. Pas de Turcs, pas de 
chevaux! Il fut obligé d'acheter, moyennant trois livres 
sterling, le témoignage de deux musulmans, qui affirmè- 
rent que ces chevaux lui appartenaient, quoiqu'il fût 
parfaitement connu de tous les membres du tribunal 
que ces témoins ne connaissaient ni cet homme ni ses 
chevaux. 
Smyme. — Les privilèges religieux de la population 
iirétienne ont été respectés dans le district même de la 
ville; mais dans l'intérieur de l'Asie Mineure ils ne le sont 
pas; les chrétiens sont traités avec un mépris qui se mani- 
feste ouvertement en paroles et en actions, et contre 
lequel il n'y a aucun recours en justice... Pour ce qui est 
de la position sociale des chrétiens, jusqu'à présent ils 
n'ont pas été admis dans l'armée, mais ils sont obligés de 



72 LA REVOLUTION TURQUE 

payer une taxe d'exonération bien plus onéreuse que le 
kharatch '. 

La conclusion des consuls anglais est la même 
que celle du prince Gortschakoff : 

Quelles que soient les intentions du gouvernement, ses 
mesures sont éludées et privées de toute signification par 
la mauvaise volonté des autorités locales. Devant un tri- 
bunal, si un Turc est partie plaignante ou défendante, le 
témoignage des chrétiens, fût-on en état d'en produire cin- 
quante, n'est pas admis : il faut acheter le témoignage de 
deux musulmans... Si le plaignant en veut appeler, on lui 
oppose tant d'obstacles et de délais que d'ordinaire il 
retire sa plainte, après des dépenses considérables, des 
vexations et des tracas de tout genre... Les impôts ne sont 
pas lourds; équitablement répartis, ils ne seraient pas 
écrasants ; mais tout le poids en retombe sur les pauvres et 
particulièrement sur les paysans rafas... 

Et Mustapha Fazil-pacha ajoute dans son célèbre 
rapport au Sultan, qui paraît en cette même 
année 1867 : 

L'Europe s'imagine que les chrétiens seuls sont soumis 
à l'arbitraire, aux souffrances, aux avilissements de toute 
nature qui naissent de l'oppression. Il n'en est rien. Les 
musulmans, précisément parce qu'aucune puissance étran- 
gère ne s'intéresse à eux, sont peut-être plus indignement 
spoliés, plus courbés sous le joug. Vos sujets de tout culte 
sont partagés en deux classes : ceux qui oppriment sans 
frein, et ceux qui sont opprimés sans pitié. Ceux-là trou- 
vent, dans le pouvoir illimité que vous exercez et qu'ils 
s'arrogent, une tentation à tous les vices. Ceux-ci se dégra- 



1. On trouvera l'analyse de ces rapports et d'autres encore dans! 
0. Focief, La Justice turque et les Réformes, p. 47 et suivantes. 



LA REFORME 73 

dent eux-mêmes au contact pernicieux de leurs maîtres : 
obligés sans cesse de se soumettre à des caprices odieux, 
ne pouvant même faire parvenir jusqu'au pied du trône 
leurs plaintes légitimes, — car leurs tyrans verraient la 
pire des séditions dans cet appel respectueux à" votre pou- 
voir, — ils contractent Ihabitude d'une incroyable lâcheté 
morale. 



Deux systèmes sont présentés, l'un par la France, 
l'autre par la Russie. Paris veut, à la façon napoléo- 
nienne, fondre en un seul peuple toutes les races et 
religions de l'empire, les amalgamer par la commu- 
nauté d'instruction, l'égalité des droits et la solida- 
rité des intérêts. Pélersbourg veut scinder le pro- 
blème : au Khalife, maître absolu des corps et des 
âmes, on laissera la disposition complète de ses mu- 
sulmans; au Sultan, souverain des chrétientés, l'Eu- 
rope imposera des conditions et, puisque « l'expé- 
rience a prouvé que des réformes, émanant de l'ini- 
tiative du gouvernement turc et abandonnées à son 
exécution irresponsable, sont insuffisantes et ineffi- 
caces, il en résulte pour les puissances l'obligation 
morale d'aviser à des moyens plus pratiques, non 
seulement pour les recommander ou en constater la 
valeur, mais pour veiller d'un commun accord à leur 
stricte et loyale application ». 

Pétersbourg voudrait donc qu' « en des délibéra- 
tions communes, chaque puissance apportât son 
contingent de lumières » ; un Mémorandum sur les Ré- 
formes donne un premier rayon des lumières russes : 

Le principe d'autonomie devrait servir de base fonda- 



74 LA RÉVOLUTION TURQUE 

mentale à l'organisation administrative de toutes les pro- 
vinces de la Turquie d'Europe... 

La Porte et les autres puissances préfèrent le 
remède français, qui, n'améliorant peut-être pas beau- 
coup, n'empire du moins que lentement l'état géné- 
ral du malade ; le remède russe pourrait en amener 
' la fin soudaine : de l'autonomie à l'indépendance, le 
passage est trop facile, trop séduisant. 

On concède aux réclamations russes un statut 
particulier pour la Crète ; aux autres provinces, on 
promet de nouvelles réformes générales, sous la sur- 
veillance d'un Conseil d'Etat à la française, mi-partie 
chrétien, mi-partie musulman : 

Pour moi, — dit le Sultan en inaugurant cette assem- 
blée, — il n'existe aucune distinction entre musulmans et 
chrétiens. La religion et les droits des chrétiens étaient 
sauvegardés jusqu'à ce jour; mais les chrétiens n'étaient 
pas appelés aux grandes fonctions de l'empire; c'était 
l'ancien système. Maintenant la porte de toutes les fonc- 
tions, y compris le grade de vizir, est ouverte aux chrétiens ; 
le seul mérite décidera; comptez sur mes intentions; je 
veux la prospérité de tous mes sujets sans distinction de 
croyances ni de races. 

Ce langage de civilisé lui gagne la confiance de 
l'Europe, qui lui permet d'écraser l'insurrection Cre- 
toise (janvier 1869) et, par l'énergie de Midhat-pacha, 
de terroriser en Bulgarie la propagande panslaviste. 
Fuad-pacha et Ali-pacha reprennent l'œuvre d'Abd- 
ul-Medjid. 

La constitution d'un ministère de l'intérieur, la 
refonte des tribunaux, un essai de code civil, l'auto- 
risation du système métrique, la tentative au lycée 



LA REFORME 75 

de Galata-Séraï d'une éducation à l'européenne, un 
grand plan de chemins de fer et de travaux publics, 
la sécularisation des vakoufs, le droit de propriété 
aux Européens, une nouvelle Loi des Vilayets en 129 
articles (1869-1870) préparent la réforme radicale, 
dont ouvertement discutent fonctionnaires et parti- 
culiers, la réforme libérale et occidentale par excel- 
lence, la réunion d'un parlement où siégeraient les 
élus de toutes les races de Tempire. 

Mais Ali-pacha meurt (septembre 1871), juste au 
moment où la défaite de la France et la conférence de 
Londres (mai 1871) permettent à la Russie de remettre 
la mer Noire et l'entrée du Bosphore sous la menace 
de ses vaisseaux, et le général Ignatieff obtient pour 
ses Bulgares l'institution d'une Église, qui donnera 
un Exarque, une hiérarchie, des écoles et des chefs 
à leur nation. Abd-ul-Aziz n'a plus qu'un souci : 
laisser le trône à son fils Youzouf-Izeddin, au détri- 
ment de ses neveux Mourad, Hamid et Rechad, — 
et un seul désir : trouver chaque semaine quelques 
millions pour une fantaisie de bâtisse ou de harem. 
Des successeurs d'Ali-pacha, un seul, Midhat, grand- 
vizir éphémère (1873), hérite son patriotisme et, 
sinon son habileté, du moins son entêtement; les 
autres ne pensent qu'à se maintenir et à faire fortune, 
en flattant le Maître dans ses manies de prodigalités 
et dans la folle amitié qu'il a pour l'ambassadeur 
russe. Crainte de la puissance russe; espoir de l'aide 
russe pour ses changements dynastiques ; sympathie 
et admiration à l'endroit de l'ambassadeur, qui sait 
humblement, félinement, caresser toutes ses manies: 
Abd-ul-Aziz finit par dire tout haut qu'il n'a qu'un 
seul et véritable ami, le général Ignatieff. 



76 LA REVOLUTION TURQUE 

Et les révoltes provinciales contre la réforme sem- 
blent une fois encore donner raison aux prophéties 
du prince Gortschakoff : 

Chacune de ces mesures, prises isolément, ne laisse pas 
beaucoup à désirer au point de vue de la civilisation, du 
progrès et de l'équité; mais ce qui leur enlève toute portée 
réelle, c'est que dans leur ensemble elles reposent sur une 
base essentiellement défectueuse, c'est-à-dire sur la fusion 
d'éléments qui se repoussent entre eux. Tous les sujets du 
Sultan, sans distinction de culte et d'origine, ne s'accor- 
dent que pour déplorer ces réformes et entraver leur 
application... 

Un Mahmoud énergique et un Conseil d'État napo- 
léonien seraient-ils de force à « créer un ordre de 
choses social, politique et administratif, approprié 
aux exigences respectives des chrétiens et des mu- 
sulmans, et à organiser leur coexistence paral- 
lèle, sans les sacrifier les uns aux autres, en assu- 
rant leur sécurité et leur développement sous l'auto- 
rité commune du Sultan? « Pour être du prince 
Gortschakoff, cette définition du problème turc n'en 
mérite pas moins d'être considérée... Mais Abd-ul- 
Aziz n'est pas Mahmoud et quant à son Conseil 
d'État : 

Quels sont les membres? — écrit un témoin — médecins 
des pachas, hommes d'affaires des sultanes, banquiers des 
pachas, créatures des pachas, ex-serviteurs des pachas, 
transfuges politiques on y trouve tout, excepté des hommes 
d'Etat et des hommes de science ; cherchez les causes qui 
ont dicté la plupart des choix; vous ne découvrirez que la 
protection pour les uns, la corruption pour les autres, des 
motifs inexprimables pour quelques-uns, et vous vous 
animerez de pilié pour les quelques âmes honnêtes qui y 



LA REFORME 77 

sont comme fourvoyées. Un bon tiers de ces membres ne 
-lit ni lire ni écrire, même en turc... Aucune indépendance 
ii'est possible de la part de tels conseillers, ni dans la capi- 
tale, ni dans les provinces; ici et là, la majorité reste par- 
tout aux musulmans. Sur 41 membres du Conseil d'Etat, 
28 sont musulmans, et 13 appartiennent à d'autres cultes, 
quoique les musulmans forment à peine la moitié de la 
population de l'Empire. Sur 13 membres non musulmans, 
4 appartiennent à la communauté grecque; les Bulgares, 
(]ui sont aussi nombreux au moins que les Grecs, n'ont 
qu'un seul des leurs dans ce conseil; un seul Arménien 
grégorien est nommé sur une population de 3 millions 
d'âmes, tandis que la communauté arméno-catholique, qui 
compte une centaine de mille âmes à peine, a fourni 4 des 
siens'. 

Le remède à la française apparaissant au bout de 
huit années (1867-1875) comme inutile, voici venir le 
médecin russe (1875), accompagné de ses deux con- 
frères de Berlin et de Vienne : les Trois Empereurs 
prennent en main le traitement. 

1. Uu Français, Études pratiques sur la question (TOrient, p. 95. 



n'i 



II 

TRENTE ANS AVANT. 



I. La crise de 1874-1873. — Les Trois Empereurs. — Révolte de 
la Bosnie et de l'Herzégovine. — Réformes de 1873. — Mémorandum 
de Berlin. — Les Jeunes Turcs. — Mourad V. — Atrocités bul- 
gares. — Abd-ul-Hamid 11. — Lllimatum. — Midhat-paclia. 

IL Conférence de Constantinople et constitution. — Exil de 
Midhat. — Circulaire Gortschakoll. — Le parlement ottoman. — 
Protocole de Londres. — La guerre. — Le second parlement. — 
Traités de San Stefano et de Berlin. — Le contrôle des puissances. 
— La réforme locale. — Convention de Chypre et réforme asia- 
tique. — Loi des Vilayets. — Midhat rappelé. — Le bon vali. — 
Midhat exilé et étranglé. 



I 



I 



Le 23 décembre 1876, dans la grande salle de 
1 Amirauté qui donne sur la Corne d'Or, les plénipo- 
tentiaires de l'Europe entraient en séance avec les 
plénipotentiaires ottomans. On allait discuter « les 
mesures nécessaires à la pacification et à la réforme 
de l'empire ». 

Deux plénipotentiaires français; deux anglais, dont 
lord Salisbury; deux austro-hongrois; un russe, le 



80 LA REVOLUTION TURQUE 

général Ig-natieff; un italien; un allemand; deux 
turcs enfin, — en tout onze personnages notoires et 
décidés à bien faire accomplissaient les formalités 
d'ouverture pour cette Conférence de Constanti- 
nople que, depuis un an et demi, l'Europe atten- 
dait. 

Un coup de canon retentit. 

Le plénipotentiaire turc, Safvet-Pacha, se leva : 

« Messieurs, le coup de canon que vous venez 
d'entendre est le signal de la promulgation, par 
Sa Majesté le Sultan, d'une constitution garantissant 
les droits et les libertés reconnus à tous les sujets 
de l'empire sans distinction. Je crois qu'en pré- 
sence de ce grand événement, nos travaux sont 
superflus. » 

Le nouveau sultan, Abd-ul-Hamid II, « par la 
faveur du Très-Haut et la volonté de ses sujets », 
avait succédé depuis quatre mois et demi (1''" sep- 
tembre 1876) à son frère Mourad, interné comme fou 
et qui, lui même, avait pris la place de son oncle 
Abd-ul-Aziz renversé, puis suicidé (mai). En Abd-ul- 
Hamid, les Jeunes Turcs pensaient avoir trouvé le 
sultan libéral: Midhat-pacha était grand-vizir; tout 
allait être réformé. Et voici que la constitution et 
le parlement turcs rendaient superflus les soins de 
l'Europe pour la sauvegarde de cet empire que 
la banqueroute et les rébellions avaient mis au 
bord de sa perte, dont les proches voisins n'atten- 
daient plus que la curée, mais qui allait se sauver 
lui-même. 



TRENTE ANS AVANT 81 



En 1874, rAulriche avait rouvert la question 
d'Orient, en offrant un traité de commerce à la 
Roumanie, principauté vassale. L'empire turc pos- 
sédait encore de nom la Roumanie et la Serbie, 
principautés vassales, aussi bien que la Bulgarie, la 
Bosnie, l'Herzégovine et la Roumélie, provinces 
sujettes. Les principautés vassales n'avaient le droit 
de conclure — les textes étaient formels — que « des 
arrangements n'ayant point la forme de traités 
officiels ni de caractère politique ». Mais les récla- 
mations de la Porte s'étaient heurtées à l'entêtement 
de Vienne, que soutenaient Berlin et Pétersbourg, 

Les Trois Empereurs marchaient sous la houlette 
de Bismarck, qui assignait à chacun d'eux son 
terrain de pâture : lislam d'Asie et la Chine aux 
Russes, qui déjà entamaient les Turkestans indépen- 
dant et chinois; l'islam d'Europe et les chrétientés 
balkaniques à l'Autriche; — à l'Allemagne, la France 
contre laquelle on méditait une nouvelle saignée de 
milliards. 

Au début de 1875, après l'intervention du Tsar à 
Berlin (il mai) et sur les instances non moins éner- 
giques de la reine Victoria, Bismarck devait renoncer 
à sa campagne de France et môme en nier le projet. 
Cet échec le brouillait à demi avec Pétersbourg, 
surtout avec le prince Gortschakoff, quMl accusait 
d'avoir tout machiné pour se ménager le rôle 
d'arbitre et capter la reconnaissance des Français. 
Mais cette demi-brouille ne le rendait que plus 
désireux de conserver le dévoûment de Vienne et de 

LA RÉTOLUTIOS TURQUE. 6 



82 LA RÉVOLUTION TURQUE 

détourner, loin de la France, vers quelque sauvetage 
plus proche, les efforts de Pétersbourg. Il se vantait 
d'avoir dit aux Russes : « Puisque vous désirez tant 
une apothéose en France, vous avez encore assez de 
crédit pour obtenir qu'on vous représente sur 
quelque théâtre, en costume mythologique, avec des 
ailes aux épaules, parmi les feux de Bengale »... 

Un autre théâtre s'ouvre à ces désirs d'apothéose. 
En juillet 1875, les Slaves d'Herzégovine se révoltent. 
Le 18 août 1875, les Trois Empereurs interviennent 
et décident la France et l'Italie à imposer la média- 
tion européenne : l'Angleterre doit suivre les autres 
pour modérer leur zèle et « pour obliger le Sultan » 
de son mieux. Mais les insurgés refusent les offres 
des consuls; et les chrétiens de Bosnie se joignent 
à leurs frères d'Herzégovine; et les Bulgares com- 
mencent de se révolter. 

Un premier iradé du 2 octobre 1875 promet des 
réformes, de grandes réformes dans tout l'Empire. 
Seulement, après quinze ans de règne, les prodiga- 
lités d'Abd-ul-Aziz ayant ruiné l'État et, de dix mil- 
lions de francs, porté la dette publique à deux cent 
millions, la Turquie fait banqueroute (7 octobre) : 
pas d'argent, pas de réformes. Pour le compte des 
Trois Empereurs, le chancelier austro-hongrois An- 
drassy prépare (2 novembre) une note comminatoire, 
que le Sultan compte arrêter par un nouvel édit 
réformateur (12 novembre) : 

Mon illustre vizir Mahmoud Nedim pacha! Les Etats 
civilisés doivent consacrer leurs efforts à garantir les 
droits publics, par une stricte application de la justice cà 
tous et l'organisation régulière de l'administration... 

La garantie des droits publics repose sur l'abstention de j 



TRENTE ANS AVANT 83 

toute ingérence du pouvoir exécutif dans l'exercice du 
pouvoir judiciaire, ainsi que sur la défense de la loi contre 
tout abus. Il ne suffit pas d'instituer des tribunaux pour 
qu'ils soient en possession de la confiance générale; il 
faut encore que les membres de ces tribunaux se recom- 
mandent par leur mérite réel, par la pureté de leurs 
mœurs et par leur intégrité. 

L'inamovibilité des juges, sauf révocation pour cause 
légitime, peut seule les rendre dignes de toute confiance. 
Il faut donc que le choix soit fait de manière à commander 
l'estime de tous... Tous nos sujets sont autorisés à élire 
eux-mêmes les membres, musulmans et non-musulmans, 
tant desdits tribunaux que des conseils administratifs... 

La diversité des impôts et contributions ayant amené 
un régime anormal de perception et de répartition, Nous 
ordonnons de rechercher un mode d'unification desdits 
impôts et de le mettre immédiatement en vigueur, de 
manière à alléger les populations de Notre empire... On 
doit prendre les mesures les plus efficaces pour prévenir 
l'arbitraire dans la perception de la dime par l'intermé- 
diaire des fermiers... Nous ordonnons que la police n'ait 
plus à exercer aucune immixtion dans le recouvrement 
des impôts et qu'on désigne des percepteurs choisis par 
la population elle-même, musulmane et non-muisumane... 

Les zaptiés (gendarmes) seront choisis parmi les per- 
sonnes honnêtes et jouissant de la confiance des habitants 
dans chaque localité... 

Il est du devoir de l'autorité d'épargner cà Nos sujets 
toute contrainte et tout abus, tels que la mesure vexatoire 
des corvées, qui étaient appliquées à la construction des 

utes et chaussées et aux autres travaux d'utilité publique, 
: i sujet desquels la population montre tant de zèle et de 
pitriotisme... 

Toutes les classes de nos sujets ayant toujours le libre 

:cès des grades et fonctions publiques suivant leur 
lu^^rite et leur aptitude. Nous confirmons l'admission à 
ces emplois de tous Nos sujets non-musulmans, dont 
l'iutégrité et la capacité auront été reconnues. 



84 LA REVOLUTION TURQUE 

Pour l'impôt d'exonération des services militaires, Nous 
ordonnons que tous ceux de Nos sujets non-musulmans 
soient affranchis de cette contribution, qui n'auraient pas 
atteint l'Age de vingt ans ou dépassé celui de quarante, 
ainsi que les infirmes et les invalides... 

A cet iradé du 15 décembre 1876, — le meilleur 
exposé des trois mangeries, justice, impôts, corvées, 
dont souffrent plus particulièrement les chrétiens, 
— la note Andrassy oppose les remèdes que Vienne 
et Pétersbourg ont imaginés, « à la suite d'un 
échange confidentiel d'idées ». Au lieu des réformes 
promises à tout l'empire, la note réclame quelques 
mesures immédiatement applicables à la Bosnie et 
à l'Herzégovine insurgées. Terminée le 30 dé- 
cembre 1875 et remise le 31 janvier 1876, la note 
a l'adhésion de l'Angleterre, de la France et de 
l'Italie, qui rappellent les engagements du traité de 
Paris. 

Liberté de religion pleine et entière ; abolition du 
fermage des impôts ; réserve des recettes locales aux 
besoins de la Bosnie et de l'Herzégovine; commis- 
sion mixte de chrétiens et de musulmans indigènes 
pour surveiller l'application des derniers iradés ; 
réformes dans l'administration rurale : ces cinq ^ 
demandes n'ont rien que de juste et de réalisable, j 
Mais c'est la première fois que l'Europe unie — i 
l'Angleterre elle-même, espérant toujours plaider la i 
cause turque, donne « son appui à la note autri- 
chienne, parce que, prise comme un tout, cette noie 
est le parti le plus sage que puisse adopter la Tur- 
quie », — l'Europe unie proclame l'obligation de la 
Porte à des réformes pratiques et le droit des puis- 
sances à en poursuivre l'exécution. Ce n'est pas que 



TRENTE ANS AVANT 85 

lunion de l'Europe soit parfaite : entre la Russie qui 
N eut tout céder aux insultés et l'Angleterre qui vou- 
drait tout réserver à la Porte, les puissances s'éche- 
lonnent, l'Autriche et la France au centre, l'Italie 
près de l'Angleterre, l'Allemagne près de la Russie, 
<lont Bismarck veut regagner l'amitié. Mais les progrès 
de la rébellion en Bulgarie, les préparatifs militaires 
1^ la Serbie et l'assassinat des consuls français et 
demanda Salonique (6 mai) renforcent l'union des 
rois Empereurs : réunis à Berlin, les trois chance- 
liers dressent un mémorandum (13 mai) qui non seu- 
lement affirme le « droit moral » des puissances 
à exiger les réformes et à en surveiller l'exécution, 
mais prévoit « la sanction de mesures efficaces, dans 
l'intérêt de la paix générale ». Malgré l'opposition de 
l'Angleterre, la France et l'Italie donnent leurs signa- 
tures à ce mémorandum. 

^Les Jeunes Turcs entrent en scène. 
Depuis qumze ans bientôt, ce parti s'est formé pour 
1 réforme et la défense de la Turquie par elle-même : 
farà da se. Il est sous la direction de Midhat-pacha ', 
ancien gouverneur à poigne du vilayet du Danube 
(Bulgarie actuelle) et de Bagdad, puis grand-vizir 
(1873-1875) tombé en disgrâce. Sir Henry Elliot, qui 
était alors ambassadeur d'Angleterre à Constanti- 
nople, a raconté depuis ^ : 

1. Le fils de Midhat-pacha, Ali Haydar Midhat-bey, vient de 
publier chez Stock, 1908, une apologie de son père : Midhat-pacha, 
sa vie et son œuvre. Ce livre mérite d'être lu, malgré ses inexac- 
titudes chronologiques et ses préventions un peu nationalistes. 

2. Voir Midhat-pacha, sa vie et son œuvre, p. 45. 



86 LA REVOLUTION TURQUE 

Au commencement de décembi-e 1875, Midhat me rendit 
visite et m'expliqua ses projets. L'Empire, me dit-il, allait 
rapidement vers l'abîme; la corruption avait atteint un 
degré jusque-là inconnu; les serviteurs de l'État mouraient 
de faim, tandis que d'innombrables millions étaient versés 
au Palais; seul, un changement complet de système pouvait 
sauver le pays. Midhat n'entrevoyait de remède que dans 
un contrôle sur le Souverain et sur les Ministres qui, — 
notamment en matière financièi'e, — seraient responsables 
devant une Assemblée nationale. Cette assemblée ne 
pourrait être vraiment nationale que si l'on supprimait 
toutes les distinctions de classes et de religions et si l'on 
mettait sur le même pied chrétiens et musulmans. Midhat 
proposait enfin la décentralisation et l'établissement d'un 
contrôle sur les gouverneurs de provinces. Il insista sur 
l'importance des sympathies de la nation britannique 
pour les réformateurs, qui, de leur côté, considéraient 
l'Angleterre comme un exemple à suivre. 

Quand on annonce la rencontre des trois chance- 
liers, une émeute de softas — étudiants en théologie 
et droit musulman — force Abd-ul-Aziz (10 mai) à 
prendre Midhat-pacha comme ministre dirigeant, 
sous un grand-vizir nominal, et comme cheikh-ul- 
islam Hairullah-efrendi,run des chefs du parti réfor- 
mateur. Mais le Sultan continue de vouloir gouverner 
et refuse de réparer la banqueroute par une avance 
de cent cinquante millions sur les deux cents millions 
que possède sa liste civile. Et le mémorandum des 
puissances est annoncé pour le 31 mai. Et les flottes 
arrivent devant Salonique... 

Dans la nuit du 30 mai, un complot militaire ren- 
verse Abd-ul-Aziz. Les Jeunes Turcs appellent au 
trône Mourad V, qui s'engage à conserver les minis- 
tres « patriotes » et à réformer entièrement l'Etat : 



TRENTE AXS AVANT 87 

I^ nécessité impose l;i reconsliluliou lolale de l'Étal sur 
une base solide et juste. Notre désir est que les ministres 
soumettent <i Notre approbation leurs opinions sur les 
moyens et les principes qui, lout en respectant les lois du 
Chéri, doivent régir la rciii\.'anisation de Notre empire de 
manière à procurer à tous nos sujets, sans distinction ni 
restriction d'aucune sorte, une liberté aussi complète que 
possible. 

Devant ce programme, les puissances ne peuvent 
que relarder la remise de leur mémorandum : l'An- 
Gfleierre sort du concert européen et son escadre 
mouille à Besika comme pour fermera l'Europe l'en- 
trée des Dardanelles. Mais les chrétiens d'Herzégo- 
vine votant leur union au Monténégro et les Bosnia- 
ques à la Serbie, Serbes et Monténégrins déclarent 
la guerre à la Porte (juin-juillet) : « dans l'intérêt de 
la paix générale » les empereurs de Russie et d'Au- 
triche se rencontrent à Reichstadt (8 juillet 1876), — 
juste trente-deux ans avant l'entrevue du roi Edouard 
et du Tsar à Reval. 

Les Serbes sont facilement vaincus par l'armée 
turque; les Monténégrins sont d'abord repoussés. 
Mais la Bulgarie s'agitant, la Porte fait appel aux 
bachi-boitzouks Tcherkesses pour assurer les derrières 
de ses armées et les approches de sa capitale : les 
<' atrocités » de ces 6ac^/-6oMro«Â-s deviennent célèbres 
dans toute l'Europe; l'Angleterre elle-même s'en 
émeut; la brochure de Gladstone Bulgarian horrors 
and the question of Ihe Easl force lord Disraeli à 
rompre la maslerly inaclivity dont il se faisait une 
loi envers la « Turquie libérale » ; après avoir déclaré 
le 11 août à la Chambre des Communes que « les 
massacres commis en Bulgarie ne sauraient justifier 



88 LA REVOLUTION TURQUE 

une intervention compromettant Fintégrité de l'em- 
pire ottoman », c'est le gouvernement anglais qui 
prend à cœur le salut de la Serbie vaincue (18 août). 
Les puissances, de nouveau concertées, imposent leur 
médiation et exigent une paix honorable (24-27 août). 
Un nouveau coup d'État renverse alors Mourad V : 

Dans la nuit du 30 au 31 mai, — raconte Midhat-bey, — 
le Prince avait été pris d'une violente crise nerveuse; ce 
symptôme s'accentua au point que Midhat-pacha ne quitta 
pas le nouveau Sultan de trois jours. Les médecins d'abord 
ne considérèrent pas le cas comme grave; ils recomman- 
dèrent un régime qui devait, à bref délai, i^endre la santé 
à Moui'ad V : le docteur Leidersdorff, le célèbi'e spécialiste 
de Vienne, fit un diagnostic favorable. Mais deux événe- 
ments tragiques vinrent compromettre tout espoir d'une 
prompte guérison. 

Le sultan déposé, Abd-ul-Aziz, dont le caractère 
impéineux supportait mal son nouveau sort, avait, une ou 
deux fois, tenté, malgré une vive opposition, de se jeter 
par les fenêtres du palais. Le matin du 5 juin, il demanda 
une paire de ciseaux pour se tailler les ongles et la barbe. 
La Sultane-Validé, sans la moindre méfiance, ordonna 
qu'on portât à son fils les ciseaux qu'il voulait. Quelques 
instants après, les dames de sa suite, en regardant par 
une fenêtre, virent Abd-ul-Aziz, tranquillement assis 
dans un fauteuil, le dos tourné, lorsque soudain sa tête 
s'affaissa en avant. Elles coururent à la porte, essayèrent 
en vain de l'ouvrir. Appréhendant une catastrophe, elles 
coururent en criant vers sa mère pour l'informer de 
leurs soupçons. Celle-ci ordonna de pénétrer de force 
dans la chambre; on trouva Abd-ul-Aziz assis, le sang 
s'échappant par deux blessures aux bras, faites évidem- 
ment avec les ciseaux tombés à terre à son côté. 

Dix jours après cette tragédie, dont la nouvelle avait 
pi'ofondément affecté le sultan Mourad, un autre drame 
survint, plus propre encore à abattre un esprit déjà 
troublé. 



TRENTE ANS AVANT 89 

Ce fut, en plein conseil, le massacre des ministres 
de la Guerre et des Affaires étrangères par un féroce 
Circassien, Hassan-bey, un ancien aide de camp 
dAbd-ul-Aziz qui voulait venger son maître ' : 

1. Cf. le livre de Midhat-bey, p. 58 et suivantes : Le 15 juin, 
Hassan-bey arrivait chez Midhat-pacha; il était dix heures du 
soir; les ministres venaient de commencer leurs délibérations. 
Hassan-bey pénétra dans le vestibule et, aux questions des offi- 
ciers de service, répondit qu'il partait le lendemain pour Bagdad 
et qu'il désirait faire auparavant au séraskier une communica- 
tion importante. On lui fit comprendre que cela était impossible 
à ce moment et qu'il devait attendre la fin du conseil. Le Cir- 
cassien se mit à marcher de long en lar-ge et subitement [envoya 
l'un des valets prévenir le séraskier], puis en proûta pour 
entr'ouvrir d'abord la porte de communication et examiner la 
position que chacun des Ministres occupait dans la pièce, où, 
entrant brusquement, il fit le salut militaire, cria au séraskier 
de ne pas l)ouger et lui tira un coup de revolver en pleine 
poitrine. Pendant que la plupart des ministres, surpris et effarés, 
se précipitaient dans un salon voisin, le ministre de la Marine 
essaya de saisir les bras de l'assassin qui se dégagea en le blessant 
de coups de couteau à la flgure, au cou et aux épaules. Hussein- 
Avni, quoique gravement atteint, gagnait l'escalier, quand, se 
mettant à sa poursuite, Hassan le rattrapa et lui plongea son 
couteau à plusieurs reprises dans le corps. H retourna ensuite au 
salon..., tira contre les battants, saisit un fauteuil qu'il lança 
contre le lustre du grand salon et, d'une bougie ramassée par 
terre, il mit le feu aux draperies. Un serviteur de Midhat-Pacha, 
grâce à sa force herculéenne, parvint à paralyser un instant le 
meurtrier; mais ce dernier, se délivrant de l'étreinte, Tétend raide 
mort, d'un coup de revolver dans l'œil. Le ministre des Affaires 
étrangères s'était évanoui au commencement de cette scène; 
Hassan lui décharge son arme, et le tue roide. 

H y avait heureusement tout proche un poste de zaptiés. 
Deux d'entre eux montèrent l'escalier et sommèrent Hassan de 
se rendre : par la porte entr'ouverte, il fit feu et les blessa. Leurs 
camarades échangeaient encore des balles avec lui, quand arriva 
enfin un piquet de soldats; ils renversèrent la porte qui servait 
de rempart au Circassien et s'emparèrent, non sans résistance, 
de sa personne. Il descendait, entouré de baïonnettes, lorsque 
l'aide de camp du ministre de la Marine se mit à l'injurier : 
Hassan se baisse, tire un revolver de sa botte et l'étend mort. 



90 LA REVOLUTION TURQUE 

L'efTel sur l'esprit de sultan Mourad fut désastreux. L;i 
guérison, qu'avait fait espérer le D"" LeidersdorlT, parut 
indéfiniment ajournée. Deux partis se formèrent parmi 
les ministres et les hauts fonctionnaires, l.e Grand-Vizir, 
Mehmet Ruchdi, Midhat et la majorité de leurs collègues, 
au courant des dispositions favorables du sultan Mourad 
pour la réforme, pensaient qu'il fallait attendre son 
rétablissement. D'autres, ayant à leur tête Damad Mahmoud 
Djelaleddine-pacha, voulaient profiter de l'occasion pour 
s'assurer, dans l'État, une situation prépondérante; ils 
avaient participé au détrônement de sultan Aziz; ils 
étaient néanmoins opposés aux vues constitutionnelles et 
n'aspiraient qu'à la satisfaction de leurs intérêts. 

Damad Mahmoud Djelaleddine, sans convictions arrêtées, 
avait la réputation de n'être pas indifférent à l'argent. 
D'un caractère décidé jusqu'à la brutalité, il ne reculait 
devant aucun moyen. Sa qualité de damad (beau-frère du 
Sultan), outre qu'elle lui donnait une réelle influence au 
Palais, lui assurait en même temps une grande autorité 
dans les conseils de l'État. Deux hommes, bien que ne 
possédant pas encore la notoriété dont ils devaient jouir 
bientôt, furent les instruments fidèles de Mahmoud et 
contribuèrent puissamment au succès de ses plans. 
C'étaient les deux Saïds. 

L'un, beau-frère de Mahmoud, était généralement connu 
sous le nom cVingliss Said- pacha, parce qu'il avait fait son 
éducation militaire à Woolwich. L'autre Saïd, dont il sera 
beaucoup parlé plus loin, à cause de la haute situation 
qu'il a occupée dans l'Empire, était connu sous le surnom 
de Saïd Kutchiik (le petit). 

Derrière ces personnages s'était rangée toute la phalange 
de la l'éaction. Les moyens d'action sui'abondaient. La loi 
n'admet point un souverain d'esprit faible; la cérémonie 
de la Prise du Sai»re, oii le padichah revêt le manteau et 
l'épée d'Osman, n'avait pas eu lieu; le Sultan devait se 
rendre le vendredi au service de la mosquée et recevoir au 
sélamlik; l'abstention de Mourad V jetait le peuple dans 
la consternation et l'inquiétude. Les affaires publiques 



TRENTE ANS AVANT 91 

soufTraient; la nouvelle conslitulion ne pouvait être pro- 
mulguée, et l'ancien régime ne pouvait fonctionner, le 
grand ressort de l'État se trouvant hors de service. Enfin, 
la diplomatie étrangère vint se mêler activement à la 
question. 

L'Europe intervient à nouveau en faveur des 
Serbes. L'Angleterre exige la cessation des atrocités 
bulgares, en alléguant que « l'indignation de l'Eu- 
rope deviendrait irrésistible et qu'une intervention 
hostile à la Turquie s'ensuivrait inévitablement ». 
Le 30 août, l'ambassadeur anglais, sir H. Elliot, 
écrit à son ministre, lord Derby : 

Ayant été informé que la médiation proposée par les 
puissances sera discutée aujourd'hui dans le conseil des 
ministres, j'ai eu une entrevue avec Ruchdi-pacha, Midhat- 
pacha et Safvet-pacha. Je les ai trouvés, spécialement le 
premier, dans un état de grand abattement. Ce conseil 
doit prendre une décision sur la proclamation de Hamid- 
effendi comme sultan à la place de son frère, ce qui, je 
crois, sera décidé demain. Au sujet de la médiation, les 
ministres déclarent qu'ils en délibéreront; mais, dans 
l'état du souverain, aucune décision ne peut être prise 
sur une matière de cette importance. Avec tous les argu- 
ments que j'ai pu trouver, j'ai tdché de les convaincre 
qu'une hésitation de leur part entraînera des consé- 
quences fatales pour l'Empire : si la guerre continue, le 
gouvernement russe sera obligé de se déclarer ouverte- 
ment, et il n'y a pas une puissance en Europe de qui la 
Porte pourra attendre le moindre soutien. En Angleterre, 
le public est tellement surexcité par les atrocités de Bul- 
garie qu'il sera impossible au gouvernement de Sa Majesté 
d'intervenir. 



92 LA REVOLUTION TURQUE 



Le 31 août, INIidhat et le grand-vizir réunissent 
le peuple sur la place de Top-Kapou et lui lisent le 
fetva du cheikh-ul-islam : 

Si le Commandeur des Croyants est atteint d'aliénation 
mentale et si l'exercice de ses fonctions lui devient par 
cela même impossible, peut-il être déposé? Réponse : le 
Chéri dit : oui. 

Écrit par l'humble Hassan IIairullah 

Que Dieu lui accorde sa miséricorde. 

Avant de proclamer le nouveau sultan, les Jeunes 
Turcs lui ont imposé trois conditions : 

I. Il promulguerait sans délai la nouvelle Constitution. 

II. Dans les affaires de l'État, il ne prendrait lavis que 
de ses conseillers responsables. 

III. Des partisans de la constitution seraient nommés 
secrétaires et chef du secrétariat du Palais. 

Abd-ul-Hamid accepte ces conditions. Il est pro- 
clamé (!'''■ septembre). On gagne deux semaines à 
préparer la cérémonie d'investiture : on espère 
encore dans les sarcasmes de lord Disraeli contre 
Gladstone. Abd-ul-Hamid II est investi (15 sep- 
tembre); aux félicitations des notables, il répond : 
« Je n'ai qu'un désir; le progrès de notre pays et la 
paix pour tous mes sujets. Mes actes confirmeront 
mes promesses de réformes. » 

Mais son premier acte est d'appeler au Palais 
comme aides de camp et secrétaires la camarilla 
de Mahmoud Djelaleddine et des Saïds. Et son 



TRENTE ANS AVANT 93 

discours d'avènement, que Midhat avait préparé, 
orné de toutes les formules européennes, Constitu- 
tion, Légalité, Réforme, Progrès, et farci de pro- 
messes rénovatrices : abolition de l'esclavage, écoles 
mixtes, contrôle financier, économies, — ce « dis- 
cours du trône », qu'aurait applaudi un parlement 
britannique et qui prévenait toutes les demandes des 
puissances, — Abd-ul-Hamid en supprime les phrases 
essentielles. Midhat-bey, dans son livre, donne les 
deux versions; les phrases en italiques sont les 
phrases supprimées. Voici quelques passages : 

Confiant dans l'appui du Très-Haut, Nous poursuivrons 
Notre but qui est de fortifier l'Empire et de faire participer 
ous Nos sujets sans exception à tous les bienfaits de la 
liberté, de la paix et de la justice. [Comme la Turquie fait 
partie du concert européen, elle doit, dans le but d'aller de 
; air avec ses voisins dans la voie du progrès, se conformer 
2UX mêmes méthodes; et comme le système constitutionnel est 
un des principaux facteurs du progrès des nations, Nous 
Jéclarons adopter ce mode de gouvernement en tenant compte 
Its lois du Chéri et d^s coutumes de Notre peuple.) 

Si depuis quelque temps la désorganisation qui règne 
dans les affaires de l'État a pris de telles proportions; sj 
la gestion de Nos finances n'a plus la confiance publique; 
si Nos tribunaux n'inspirent plus de respect; si, enfin, 
tous les efforts prodigués en vue d'assurer la liberté et la 
paix à Nos sujets sont demeurés stériles, la faute en est à 
la non-observation des lois et règlements; de là, la néces- 
sité de mettre en première ligne la stricte observation des 
lois, de surveiller les dépenses et les revenus de l'Etat. 
En conséquence, chaque département de l'administration doit 
'abstenir de dépenses inutiles : les dépenses des Palais Imp»:- 
iaux seront réduites au strict nécessaire; la liste civile des 
l'rinces sera diminuée; Nous offrons la somme de 30 000 L. t. 
■i déduire de Notre propre liste civile et fixons les dépenses 
mensuelles de Notre Palais à 30 000 L. t.) 



9i LA REVOLUTION TURQUE 

La nécessité de convoquer une Assemblée générale, 
compatible avec les mœurs, les coutumes et les aptitudes 
de nos populations, se fait de plus en plus sentir... {Dans 
le but d'élaborer des lois constitutionnelles, Nous ordonnons 
que les ministres, les savants docteurs de la loi et tous ceux 
dont le savoir pourrait contribuer à la perfection de l'œuvre 
commune se réunissent en conseil et leur rapport, revu par le 
Conseil des Ministres, sera soumis à Notre approbation....) 

Ayant observé que les puissances européennes ne sont 
parvenues à ce haut degré de prospérité que par elle, 
nous désirons que Nos sujets, à quelque classe qu'ils 
appartiennent, puissent profiter des bienfaits de la science 
[et afin que le progrès du pays produise le bonheur de tous 
Nos sujets sans distinction, et pour leur inculquer ces idées. 
Nous décréions la fondation d'écoles où Vinstruction et 
Véducation seront données en commun à tous)... En outre il 
faut procéder immédiatement à la réforme administrative, 
financière et judiciaire des provinces. 

{L'achat et la vente d'esclaves étant contraires aux pres- 
criptions du Chéri et aux principes de l'humanité et de la 
civilisation, Nous affranch\ssons les esclaves et les eunuques 
de Nos palais et déclarons qu'à partir de ce jour la traite des 
esclaves est formellement interdite dans Notre Empire. Nous 
fixerons une date pour l'affranchissement graduel de tous les 
esclaves.) 

Les Jeunes Turcs, en tolérant cette duperie, ne font 
que s'aliéner les dernières bienveillances de TEurope. 
Après un mois de répit (28 août-28 septembre), les 
ambassadeurs recommencent leurs protestations. 
Projet autrichien, projet anglais, projet russe : trois 
solutions sont offertes. La plus radicale, celle du 
prince Gortschakoff, est une occupation militaire des 
provinces où la révolte et le massacre sévissent, 
tandis que les flottes agiront dans le Bosphore. La 
plus modérée, celle de Londres, est une intervention 



TUKNTi: ANS AVANT 95 

diplomatique à Constantinople, où une Conférence 
décidera de la réforme et de la paix. 

Après deux mois de notes et contre-notes, la pro- 
position de Londres l'emporte; mais les intentions 
des Trois Empereurs restent menaçantes et, le 31 oc- 
tobre, un ultimatum russe exige un armistice de six 
mois pour les Serbes vaincus. La Porte cède. Pour- 
tant Disraeli rappelle à Pétersbourg que le traité de 
Paris et la Conférence de Londres en 1871 ont stipulé 
Tindépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. 
Réplique de la Russie : « La Turquie ayant, la pre- 
mière, violé les engagements du traité de Paris, les 
puissances ne sont plus tenues à respecter l'indépen- 
dance et lintégrité de l'Empire » (19 novembre 1876). 
C'est là-dessus que le concert européen se met 
d'accord pour la Conférence de Constantinople. Abd- 
ul-IIamid revient aux Jeunes Turcs et à la constitu- 
tion (23 novembre 1876) : 

A mon illustre Vizir iHdhat-Pacha, 

Nous avons pris connaissance de la Constitution que 
vous Nous avez communiquée officieusement. Nous y avons 
noté des passages incompatibles avec les mœurs et les 
aptitudes de la nation... Un des objets auxquels Nous atta- 
chons une grande importance est de sauvegarder les droits 
souverains. Nous désirons donc que la Constitution soit 
discutée au Conseil des Ministres et qu'elle subisse des 
retouches dans le sens que Nous venons d'indiquer. 

Les mots « sauvegarder les droits du souverain » 
étaient une allusion à un article 113, sur l'état de 
siège, quAbd-ul-Hamid désirait insérer dans la cons- 
titution. Midhat, soucieux de promulguer cette cons- 
titution le jour où siégerait la Conférence, se laisse 



96 LA REVOLUTION TURQUE 

convertir par les explications du Sultan. Au premier 
secrétaire de Sa Majesté, il répond (26 novembre) : 

Dans l'impossibilité déjà de remercier Sa Majesté de Ses 
bienfaits et des nombreux témoignages de bienveillance 
dont Elle me comble chaque jour et à tout moment, je ne 
sais comment exprimer ma gratitude pour le nouvel et 
insigne honneur que j'ai si peu mérité de recevoir une lettre 
autographe de Sa Majesté, m'invitant à fournir des expli- 
cations sur le texte de la Constitution que j'ai remis offi- 
cieusement à Sa Majesté. Je reconnais moi-même que la 
plupart des articles contenus dans ce rapport demandent à 
être modifiés et transformés... 

Ma fidélité à mon Souverain et mon amour pour mon 
pays m'obligent à émettre l'opinion qu'il y a deux moyens 
de surmonter la crise actuelle. Le premier consiste à 
mettre à exécution, avant la réunion de la Conférence, les 
réformes pour notre organisation intérieure, ainsi que 
nous l'avons déclaré et promis à toutes les puissances; le 
délai assigné à cette mise en vigueur expire au plus tard dans 
trois ou quatre jours. I, 'autre moyen serait d'accepter les 
propositions formulées par les puissances et de se résoudre 
à vivre éternellement sous leur tutelle. Si le premier n'est 
pas adopté ou bien si la promulgation de la constitution est 
retardée jusqu'à la réunion de la Conférence, la seconde 
alternative nous sera imposée. 

MiDHAT. 

Le temps presse en effet. Du 11 au 22 décembre, 
les plénipotentiaires des puissances se réunissent à 
Constantinople. La Russie voulait exclure les Turcs 
que rAngletcrre voulait admettre ; les délégués otto- 
mans ne sont pas invités aux séances préliminaires 
dans lesquelles on arrête le programme suivant : 
statu quo ante hélium avec les Serbes vaincus; ces- 
sions territoriales aux Monténégrins victorieux; auto- 



TRENTE ANS AVANT 97 

nomie de la Bosnie et de l'Herzégovine, de la Bul- 
irie: garanties diverses de cette autonomie mili- 
lire, financière, administrative, religieuse, etc.; 
libertés municipales en Roumélie orientale; occupa- 
lion de ces provinces par les troupes belges jusqu'à 
lexéculion des réformes... 

L'Angleterre a dû se rallier à ce programme. Pour 
tâcher encore de l'émouvoir, le 19 décembre, .Midhat- 
pacha est nommé grand-vizir. L'ambassadeur anglais, 
sir Henry Elliot, pense que tout est sauvé. Il écrit à 
son ministre, lord Derby : 

Constantioople, 19 décembre 1876. 
Mylord, 

Midbat-pacha a été nommé Grand-Vizir à la place de 
Mehmet Ruchdi-pacha. L'importance de cette nomination, 
en ce moment, est très grande : Midbat-pacha est, à n'en 
pas douter, le plus énergique et le plus libéral des hommes 
d'État turcs. C'est un homme d'action, quoique ses déci- 
sions soient parfois trop hâtives. H a toujours soutenu 
l'égalité des musulmans et des chrétiens et désire une 
autorité constitutionnelle, au-dessus du pouvoir du Grand 
Vizir aussi bien qu'au-dessus de celui du Sultan. 11 est 
opposé à la centralisation et disposé, au contraire, à don- 
ner aux populations des provinces une prépondérance con- 
sidérable dans leurs affaires locales. 

Il m'a parfois parlé de son opposition énergique contre 
l'établissement d'institutions spéciales dans les provinces 
slaves; mais c'est un homme qui écoute les avis et peut 
être amené à en voir la nécessité dans les circonstances 
présentes. Il a toujours manifesté le désir de suivre les con- 
seils du gouvernement de Sa Majesté •. 

1. Traduit par Midhat-bey, Midhat-pacha, p. 34. 

LA EÉTOLCnON TCROCE. ' 



98 LA REVOLUTION TURQUE 

Le 23 décembre, les plénipotentiaires turcs 
prennent enfin séance avec leurs collègues euro- 
péens. C'est alors que la constitution est promulguée 
par le premier secrétaire de Sa Hautesse, du haut 
d'une estrade magnifique, aux sons du canon et de 
la musique militaire. Conseil des ministres respon- 
sable. Sénat et Chambre des Députés, liberté de la 
presse, inamovibilité des juges, enseignement pri- 
maire obligatoire : rien ne manque pour « fonder 
dans l'empire le règne de la liberté, de la justice, de 
l'égalité et le triomphe de la civilisation ». 

Hatli-humayoun du 22 décembre 1876. 

Depuis peu, la puissance de Notre empire décline. II ne 
faut point en attribuer la cause à Nos relations extérieures, 
mais au fait que l'on s'est écarté du droit chemin dans 
l'administration des affaires intérieures et au relâchement 
des liens qui rattachent les sujets à l'État. Mon Auguste 
Père, feu le Sultan Abd-ul-Medjid, avait octroyé la plus 
ancienne des réformes, le Tanzimat : il a été, à juste titre, 
considéré comme le régénérateur de l'Empire. Mais c'est à 
Notre règne que la Providence a réservé le soin d'accom- 
plir cette heureuse transformation, qui est la garantie 
suprême du bien-être de Nos peuples. Je rends grâces au 
Ciel d'avoir pu en être l'instrument.... 

C'est pourquoi dans le Ilatt que Nous avons promulgué 
à l'occasion de Notre avènement au trône. Nous avons 
déclaré l'urgence de créer un Parlement. Une commission 
spéciale, formée des plus grands dignitaires, ulémas etf 
fonctionnaires de l'Empire, a élaboré avec soin les bases; 
de Notre constitution, qui a été ensuite étudiée et approu-' 
vée par Notre conseil des Ministres. Cette Charte fonda- ; 
mentale consacre les prérogatives du Souverain, la liberté 
et l'égalité civile et politique des Ottomans devant la loi, 
la responsabilité et les attributions des ministres et des 
fonctionnaires, les droits de contrôle du Parlement, l'in- 



TRENTE ANS AVANT 99 

dépendance complète des tribunaux, l'équilibre réel du 
budget, enOa la décentralisation administrative dans les 
l'iovinces, tout en réservant Taclion décisive et les pou- 
voirs du gouvernement central. 

Tandis que Safvet-pacha annonce à la Conférence 
la grande nouvelle, on lit au peuple ce halli-hu- 
mayoun; on le baise dévotement et Midhat-pacha 
célèbre la bonté du Maître : 

Notre auguste Maître, le sultan Abd-ul-Haraid, vient, 
par cette constitùlion, d'octroyer à tous Ses sujets des 
droits nouveaux qui, comme un flambeau resplendis- 
sant, doivent les éclairer dans la voie du progrès et de la 
civilisation. C'est ce même flambeau qui a conduit, des 
ténèbres de l'ignorance dans le sentier de la lumière, 
les nations de l'Europe dont les libres institutions ont 
ofTerl un exemple salutaire à l'univers entier. 

Celte charte que notre gracieux Souverain daigne nous 
accorder est une œuvre sublime qui fera de Sa Majesté le 
régénérateur de la nation. Nos compatriotes doivent donc 
se féliciter de l'honneur d'être les sujets d'un souverain 
aussi éclairé que le nôtre.... 

Prière du mufti d'Andrinople ; salve de cent un 
coups de canon; cortège d'ulémas, de prêtres 
chrétiens, de softas, de populaire et de drapeaux 
avec linscription Liberté; illuminations et défilés 
aux torches; télégrammes des provinces; visite du 
grand-vizir au patriarche grec; haie d'enfants grecs 
portant des branches de lauriers et chantant l'hymne 
d'un Pindare phanariote à la gloire de Midhal-pacha ; 
réconciliation de la Croix grecque et du Croissant; 
embrassements ; pleurs de joie! 

Abd-ul-Hamid et les Jeunes Turcs estiment que 
les travaux de la Conférence vont être superflus, 



100 LA REVOLUTION TURQUE 

mais les plénipotentiaires des puissances continuent 
de siéger, d'élaborer un programme, et le général 
Ignatielï déclare « que le cabinet de Berlin pousse 
la Russie aux résolutions belliqueuses ». C'est en 
vain que les plénipotentiaires ottomans invoquent 
« la volonté de la nation » et que Midhat-pacha 
implore une dernière fois la bienveillance de TAnglc- 
terre, mère des parlements : 

Télégramme confidentiel (en français) de Midhat- 
pacha à Mnsurus-pacha, ambassadeur ottoman à 
Londres^. 

Depuis quelques jours, l'idée d'un rapprochement direct 
avec la Russie s'est révélée inopinément autour de nous... 
On dit que la Russie ne tiendrait ni à l'autonomie des 
trois provinces, ni aux réformes administratives et gou- 
vernementales. Il nous suffirait, pour détourner les 
dangers d'une guerre, de recourir à sa générosité. Elle ne 
demanderait pas mieux que de laisser la Turquie jouir de 
son indépendance et de son intégrité,... et de nous aider 
de ses conseils, en sa qualité de puissance voisine, directe- 
ment intéressée à la tranquillité de notre pays... 

Menacés d'une guerre dans laquelle ils n'espèrent trouver 
aucun allié; placés en face d'exigences qu'il leur devient 
impossible de concilier avec l'indépendance et l'intégrité 
de l'empire; placés aussi en face de l'exaspération natio- 
nale, les ministres actuels de Sa Majesté, au dernier 
moment, ne prendraient conseil que de leur patriotisme 
mortifié et, dût la guerre entraîner la perte du pays, ils 
pi'éféreraient entrer dans cette voie du désespoir à se prêter 
à des combinaisons tendant à faire de la Turquie une 
province de la Russie... 

Nous conjurons lord Derby de ne pas nous abandonner 
dans les dangers qui nous menacent et qui pourraient 

1. Cité par Midliat-bey, Midhat-pacha, p. III. 



TRENTE ANS AVANT 101 

être détournés, à notre avis, si l'on s'entendait pour ne 
nous demander que des garanties pour des réformes basées 
sur le principe de décentralisation et sur un contrôle des 
populations, conformément au système parlementaire... 

Par lintervention discrète de Londres, mais grâce 
surtout à la fermeté des plénipotentiaires français, 
la Conférence modère ses exigences : elle réduit les 
essions territoriales et l'occupation militaire; elle 
iidoucit le contrôle des réformes. Tandis que le 
1,'énéral IgnatielT annonce « que le gouvernement 
autrichien offre d'appuyer par les armes ces propo- 
sitions et que le prince de Bismarck les encourage 
dans cette voie », un ultimalum des puissances est 
remis à la Porte et ne donne que huit jours de 
réflexion. 

Le 18, Midhat-pacha convoque un divan de 250 
notables, musulmans et chrétiens : après un exposé 
gouvernemental et des discours patriotiques, on 
décide de rejeter le programme des puissances; les 
Grecs et les Arméniens catholiques se distinguent 
par l'ardeur de leur « patriotisme » ; les Grecs lèvent 
même un bataillon de volontaires dont le drapeau 
unit le croissant et la croix et qui marche contre les 
Serbes avec larmée turque. Le 20 janvier, la Porte 
notifie son refus. Les plénipotentiaires et les ambas- 
sadeurs quittent Constantinople. 

Il n'ont pas franchi la frontière que le Sultan et les 
gens du Palais commencent la guerre contre Midhat. 
L'admission des chrétiens dans l'armée, et l'éduca- 
tion en commun de tous les sujets ottomans sont 
deux mesures dont Midhat exige la promulgation 
immédiate; mais la camarilla de Mahmoud et des 
Saïds s'y oppose. Le Sultan concède, puis retire son 



i02 LA REVOLUTION TURQUE 

iradé. Dès le 24 janvier, Midhat adresse au Palais de 
vives remontrances : 

Tous les sincères amis de la Turquie nous engagent, 
comme dernièrement M. Tliiers, à donner à l'Europe dos 
preuves de notre bon vouloir. Aujourd'hui même, une 
dépêche de Musurus-pacha nous fait savoir que lord Derby 
félicite le gouvernement impérial de la dissolution de la 
Conférence : il y voit un succès pour la Turquie... Mais 
lord Derby nous conseille de conclure au plus tôt la paix 
avec la Serbie et de commencer l'application de la consti- 
tution et de celles des mesures, recommandées par la Con- 
férence, qui sont susceptibles d'immédiate réalisation. 
Or, pendant que, prenant en très sérieuse considération 
ces bons conseils, nous travaillons à mettre à exécution les 
réformes, un iradé impérial interdit l'admission des cliré- 
tiens dans les écoles militaires, admission qu'un autre iradé 
avait précédemment autorisée et que tout le monde attendu 
la suite de la constitution. Des entraves de ce genre décou- 
ragent et paralysent les efforts que nous déployons pour 
servir avec dévouement notre pays. 

Le Sultan et les gens du Palais croient que 1(' 
danger s'est évanoui avec la Conférence : la parade 
constitutionnelle ayant satisfait les badauds, on peut 
revenir aux us et coutumes de jadis. L'énergique 
entêtement de Midhat lui fait oublier le respect ser- 
vile auquel le Maître est habitué : 

Sire, 

En promulguant la constitution, nous n'avons eu d'autri 
but que d'abolir l'absolutisme, d'indiquer ses droits et se: 
devoirs à Votre Majesté, de définir et d'établir ceux des 
ministres, d'assurer enfln à la nation une entière liberté 
et de relever le pays par un commun effort. Contraire- 
ment au sort des précédents hatti-humayouns rendus 
depuis bientôt trente ans, le nouveau hait ne doit pas 



TRENTE AXS AVANT 103 

rester lettre morte : il doit recevoir son entière application, 
malgré la crise actuelle; car, en promulguant la constitu- 
tion, nous n'avons voulu ni donner une solution à la ques- 
tion d'Orient, ni chercher à faire une simple démonstration 
de nature à nous concilier les sympathisas de l'Europe qui 

iius est hostile. 

Je suis animé d'un profond respect pour la personne de 
Votre Majesté. Mais je dois m'abstenir, Sire, d'obéir à vos 

rdres toutes les fois qu'ils ne sont pas conformes aux 

iitérêts de la nation. Je redoute la voix de ma conscience, 
envers laquelle j'ai pris l'engagement formel de conformer 
tues actes à ce qui peut assurer le salut et la prospérité de 
a patrie. 

Conclusion de cette noble lettre du 30 janvier, — 
juste neuf jours après la rupture de la Conférence : 

Voilà bientôt neuf jours, Sire, que vous vous abstenez 
de faire droit à mes requêtes. Vous refuser votre sanction 
à des lois indispensables au bonheur du pays et sans les- 
quelles notre entreprise demeurera stérile. Alors que vos 
ministres s'efforcent de restaurer l'édifice gouvernemental 
qui, à grand'peine, a échappé à la ruine, je puis dire que 
Votre Majesté travaille à le détruire. 

Le Sultan désormais n'a plus qu'un désir : Midhat 
l'a délivré des puissances; il faut maintenant se 
délivrer du libérateur. Midhat, craignant les surprises, 
évite de se rendre au Palais. Mais, un soir, on vient 
lui annoncer que les iradés promis sont signés et 
qu'Abd-ul-Hamid tient à les lui remettre. Midhat se 
laisse emmener. Il arrive au Palais. Longue attente. 
Arrestation. En pleine nuit, on l'embarque sur le 
yacht impérial Izzeddine, qui le débarque quelques 
jours après à Brindisi, en exil (4-11 février) : Abd-ul- 
Hamid invoque son article 113 contre « ce person- 
nage coupable de trahison ». 



II 



On sait la suite. Par la circulaire GortschakofT du 
31 janvier 1877, la Russie offre aux puissances une 
intervention collective, faute de laquelle le Tsar se 
chargera de tout régler. Le général Ignatieff fait une 
tournée en Europe pour répéter aux chancelleries 
que la Porte ayant, la première, violé le traité de 
Paris, Tindépendance et l'intégrité de la Turquie 
ne sont plus que vains mots. Pour se concilier l'An- 
gleterre qui hésite encore, Abd-ul-Hamid réunit le 
Parlement (19 mars). Discours du trône : 

Messieurs les Sénateurs, 
Messieurs les Députes, 

C'est avec la plus vive satisfaction que j'ouvre le Parle- 
ment de mon Empire, qui se réunit aujourd'hui pour la 
première fois. Vous savez que la grandeur et la force des 
États, aussi bien que des peuples, reposent sur la Justice... 

Les progrès obtenus par les États civilisés, la sécurité 
et la richesse dont ils jouissent, sont le fruit de la parti- 
cipation de tous à l'établissement des lois et à Tadminis- 
tration des affaires publiques. J'ai cru nécessaire de 
rechercher pour nous aussi les moyens d'arriver au progrès 
en donnant pour base à notre système de législation le 
suffrage général du pays et c'est dans ce but que j'ai pro- 
mulgué la Constitution... 



TRENTE ANS AVANT 105 

Dans la présente session, vous serez saisis de [nombreux] 
projets : règlement intérieur de la Chambre, loi électorale, 
loi générale concernant les vilayets et l'administration des 
communes, loi municipale, code de procédure civile, lois 
relatives à la réorganisation des tribunaux, au mode 
d'avancement et de mise à la retraite des juges, aux attri- 
butions et au droit à la retraite de tous les fonctionnaires 
publics en général, lois sur la presse et la Cour des 
Comptes, et enfin la loi sur le budget... 

L'Angleterre émue annonce qu'elle va rétablir son 
ambassadeur (20 mars). Mais le parlement ottoman 
est mis sous la présidence dun adversaire de Midhat 
et dos idées constitutionnelles, Ahmed Vekif-effendi, 
qui « dirige les débats avec beaucoup de zèle, 
donne son opinion personnelle et la discute, bref 
oublie que le rôle d'un président de Chambre est 
bien plus celui d'un chef d'orchestre que celui d'un 
soliste* » et qui sait parler aux opposants : Soussoun 
(tais-toi). — Evet, effendi (oui, monsieur), répond à 
tous ses discours la majorité docile. Dans l'estime 
populaire, ce parlement devient l'assemblée des 
Evel, effendi. La minorité pourtant, surtout la mino- 
rité chrétienne, a des orateurs et des audacieux, qui 
se laissent aller aux libres paroles : 

Mes prédécesseurs, disait le Discours du Trône, n'ont 
jamais porté atteinte à la liberté de conscience et de 
culte; par une conséquence de ce principe de haute jus- 
tice, mes dévouées populations ont pu conserver leur 
caractère national, leur langue et leur religion. 



1. Journal des Débats, 5 avril 1877, cilé par Paul Fesch, Constan- 
tinople aux derniers jours d'Abd-ui-IIamid, dont le chapitre le 
Parlement ottoman est le meilleur exposé de celte crise. 



106 LA RÉVOLUTION TURQUE 

Dans r Adresse, le rapporteur musulman, qui repro- 
duit la phrase du Discours, omet le mot « langue » ; 
un député grec de Constantinople proteste : 

— Nous ne pouvons admettre l'omission d"un mot qui 
représente le privilège le plus précieux. Notre langue, à 
nous Grecs, est notre bien ; il serait illogique et même peu 
respectueux envers Sa Majesté de passer sous silence un 
fait qu'Elle vient, Elle-même, de sanctionner à nouveau. 

Le Président. — Là n'est pas la question : nous ne con- 
naissons pas ici d'autre langue que le turc. 

Les députés. — Très bien! parfaitement bien! 

Un député arménien appuie la motion da Grec. 

Le Président. — Là n'est pas la question. D'ailleurs, je 
consulte la Chambre pour savoir si son sentiment est con- 
forme au mien. 

Les député!!. — Evet, effendi. Evet, effendi. 

C'est à la politique extérieure que le Palais essaie 
de limiter ces discussions parlementaires. Avec la 
Serbie vaincue, on a conclu la paix en cédant aux 
instances de l'Angleterre (l*"" mars) : stalu qiio ante 
hélium ; évacuation du territoire serbe en douze jours ; 
amnistie générale, etc. ; de ses victoires serbes, le 
Turc ne récolte rien. Le Monténégro victorieux a, par 
contre, des exigences que la Russie a faites siennes, 
et qu'après les discours de Gladstone, l'Angleterre 
n'ose pas combattre. Durant quatre semaines, le 
général Ignatieff fait le tour des chancelleries. Enfin 
le 31 mars, les six puissances signent à Londres un 
protocole, où l'accord semble fait pour exiger de la 
Porte la paix avec le Monténégro et la prompte réa- 
lisation des réformes sous la surveillance d'agents 
européens. Si « l'état de choses actuel, incompatible 



TRENTE ANS AVANT 107 

avec l'intérêt de l'Europe en général », est maintenu, 
les puissances « se réservent d'aviser en commun 
aux moyens qu'elles jugeront les plus propres à 
assurer le bien-être des populations chrétiennes et 
les intérêts de la paix générale ». 

Ce protocole de Londres est rerais le 3 avril : la 
Porte se retranche encore derrière « la volonté 
de la nation » et défère au parlement les condi- 
tions de la paix. Elles paraissent acceptables à la 
minorité chrétienne : l'empire abandonnerait à la 
principauté une vingtaine de communes slaves, mon- 
ténégrines de religion et de langue. Le ministre des 
Affaires étrangères explique que le refus, c'est la 
guerre avec la Russie et que la Turquie est sans 
alliance, sans ressources. Mais les patriotes turcs, 
les fanatiques musulmans et surtout les Albanais 
ne veulent rien entendre : 

Vous parlez, dit un Kurde, de difficultés financières; 
comment vous croire devant le luxe étalé, les uniformes 
brillants, les maisons splendides, les riches équipages? 
Venez chez nous pour voir la misère. Comme nos gens 
de là-bas, je n'avais que de vieux habits; ici, devant tant 
de splendeur, j'en ai eu honte et à grand'peine j'ai acheté, 
et d'occasion encore, l'habit que voilà; eh bien! s'il le 
faut pour le salut de mon pays, pour que personne 
n'intervienne en nos affaires, je le revendrai, cet habit; je 
reprendrai mes vieux vêtements. 

Le Président demande si « la Chambre s'en remet 
à la sagesse et au patriotisme du ministère pour con- 
tinuer les négociations » ; dix-huit députés grecs et 
arméniens acceptent; la majorité refuse et le gou- 
vernement « considère comme de son devoir d'obéir 
à la volonté du pays ». 



108 LA REVOLUTION TURQUE 

Par une circulaire du 9 avril, la Porte proteste 
donc contre les résolutions prises à Londres « sans 
son concours » et qu'on prétend lui imposer « con- 
trairement à rindépendance de la Turquie ». Le 
Parlement approuve « à l'unanimité cette circulaire 
de la Sublime Porte, parce qu'elle est de nature à 
raffermir les droits et l'indépendance du gouver- 
nement impérial, ce qui est le désir de tous les 
fidèles serviteurs de l'empire ». 

En réponse, Pétersbourg publie, le 19 avril, la cir- 
culaire du prince Gortschakoff : la Porte refusant 
d'exécuter ses promesses de réformes, la guerre est 
rendue nécessaire par l'obligation où se trouve la 
Russie de remplir son devoir envers les populations 
chrétiennes. Le 24 avril, — le jour môme où le Tsar 
signe à Kitchineff le manifeste pour l'ouverture des 
hostilités, — paraît la réplique de la Porte : la Turquie 
refuse, non pas les réformes, mais seulement une sur- 
veillance humiliante et un contrôle « incompatible 
avec l'indépendance » que lui ont garantie les Etats 
signataires du traité de Paris. 

Entre temps, on a fait discuter à la Chambre otto- 
mane une quatrième ou cinquième « Loi des vilayets », 
pour la réorganisation des conseils locaux. 

Dans ces conseils, dit le projet, siégeront six 
députés, trois musulmans, trois non-musulmans, — 
ce qui donnera partout la majorité aux musulmans, 
puisque les fonctionnaires siègent de droit. Les chré- 
tiens protestent, en invoquant la constitution qui 
réunit tous les sujets sous le nom d'Ottomans sans 
reconnaître les différences de religion : des nouveaux 
conseils, puisqu'on exclut les chefs religieux des 
communautés chrétiennes, ils demandent qu'on 



TRENTE ANS AVANT 109 

exclue aussi les muftis, chefs des communautés 
musulmanes : « Sachez, dit le Président, que le 
mufti n'a pas un caractère religieux, bien que cette 
opinion fausse soit très répandue : il est le meemour 
du kanoun, le représentant de la Loi ». 

Contre l'avis des chrétiens, le projet gouverne- 
mental est voté. Mais survient le manifeste du Tsar 
(25 avril) et la déclaration de guerre. On veut unir 
les chrétiens à l'enthousiasme patriotique des musul- 
mans et surtout les mêler aux négociations finan- 
cières que Ion ouvre à Londres pour un emprunt 
que garantirait le tribut de l'Egypte : il faut abso- 
lument cinq millions de livres turques, 115 millions 
de francs, avant d'entrer en campagne; on espère 
que les banques de Londres ne refuseront pas un 
emprunt « parlementaire ». Pour la première fois, on 
donne aux chrétiens la responsabilité de la décision : 
une commission de onze membres, — quatre musul- 
mans et sept chrétiens, — est chargée de trouver 
l'argent. Comme les Anglais refusent, la commission 
conseille un emprunt forcé à l'intérieur. 

Sitôt l'emprunt voté, le parlement, — qui pourtant 
a tout approuvé, même les décisions les plus folles, 
et dont la seule réforme « libérale » est une loi sur 
la presse, copiée de notre loi du Second Empire, — 
le parlement est dissous (juillet 1877) : « Retournez 
dans vos provinces, dit le Président; préparez-y les 
élections de façon à envoyer des députés raisonnables 
et au courant des besoins du pays ». 

Ce premier parlement turc, malgré sa crainte du 
gouvernement, avait démontré que l'union entre 
chrétiens et musulmans sur certains intérêts n'était 



110 LA REVOLUTION TURQUE 

pas impossible et que, môme parmi les musulmans, 
une opposition pouvait naître : il avait interpellé sur 
les camps d'Asie, sur les défauts de la mobilisation, 
sur la nomination à une sous-préfecture d'un tchi- 
boukdji (porteur de pipe)... 



Huit mois de guerre (mai-décembre 1877) ; la bra- 
voure et l'obstination des troupes turques ne peuvent 
arrêter la marche des Russes en Europe et en Asie : 
passage du Danube et des Balkans ; prise de Kars et 
siège d'Erzeroum; capitulation de Théi^oïque Osman- 
pacha à Plevna (10 décembre)... Le trésor est épuisé; 
les impôts ne rentrent plus; on négocie en Occident 
un emprunt de cinq millions de livres sterling; 
Abd-ul-Hamid décide d'enrôler dans la garde civique 
chrétiens et musulmans, sans distinction de reli- 
gion, et de rappeler la Chambre, tandis que Midhat- 
pacha, exilé en Europe, tâche d'obtenir la médiation 
anglaise; même, afin de décider l'Angleterre, le 
Sultan se dit tout prêta reprendre Midhat en Turquie : 

Lettre de Kiamil-bey , Grand-Maître des Cérémonies, 
à Midhat-pacha en exil. 

Sa Majesté m'ayant questionné il y a quelque temps sur 
a situation de Votre Altesse, j'ai répondu que, triste et 
abattu, vous meniez une vie errante. Quant à vos moyens 
d'existence j'ai déclaré que vous viviez d'emprunts. Sa 
Majesté, impressionnée au dernier point et loucliée de 
compassion, a versé quelques larmes et a bien voulu, 
pour le moment, faire présent à Votre Altesse d'une 
somme de 1 000 L. T. pour parei" à vos besoins les plus 
urgents. Je me suis permis de faire observer qu'il fallait 



TRENTE ANS AVANT 111 

VOUS demander comment cette somme devait vous être 
envoyée et si Votre Altesse désirait déléguer quelqu'un 
pour toucher cet argent. Ce que je dis là n'est connu 
que de Sa Majesté, de Votre Altesse et de moi, et doit être 
gardé secret. Sa Majesté a même prononcé ces mots : « Le 
pauvre homme a été trompé. » La situation actuelle de 
Votre Altesse se modifierait avantageusement grâce à une 
correspondance suivie avec votre serviteur, ainsi que le 
désire Sa Majesté •• 

Le second parlement est convoqué, dit la Turquie, 
parce que là est « la véritable solution de la question 
dOrienl » : on veut « porter un coup terrible à la 
Russie », tant par « une réconciliation entre chrétiens 
et musulmans de Turquie, qui ruinera les intrigues 
russes dans l'empire », que par « l'exemple donné au 
peuple russe, qui sera amené à revendiquer de 
pareilles institutions ». Ce parlement est élu, non 
d'après le règlement libéral qu'a volé la Chambre 
précédente, mais d'après un décret « provisoire », qui 
met les élections au choix des fonctionnaires. Une 
opposition assez nombreuse s'y glisse néanmoins. 

Le Discours du Trône (13 décembre 1877) '< fait 
appel à tous les sujets pour la conservation des droits 
de l'Empire » et répète que l'unique salut de l'Em- 
pire est dans l'exécution de la constitution. Tout 
de suite, il se trouve des députés pour exiger le 
contrôle parlementaire sur les finances, le juge- 
ment des prévaricateurs, le renvoi des incapables. 
D'autres dénoncent les infamies du régime turc : 
« Dans mon vilayet, dit l'un, les gendarmes pillent 
les populations; les employés des tribunaux volent 
les dépôts qui leur sont confiés, et les fonction- 

1. Cité par &lidbat-bey, p. 150. 



112 LA REVOLUTION TURQUE 

naires appliquent la torture... » Et comme certains 
fanatiques veulent nier ou excuser les atrocités bul- 
gares : « Les faits, dit un autre, ne sont que trop 
manifestes; les ruines sont restées; les cadavres 
sont encore là; demandons au gouvernement une 
enquête immédiate et la punition des coupables ». 
Un groupe réclame Fexclusion de cinq ministres, 
dont Damad iMahmoud Djelaleddine et les deux 
Saïds, la mise en accusation de « ceux qui ont préci- 
pité la ruine de l'empire et des généraux qui ont 
failli devant l'ennemi ». 

Durant les mois de décembre 1877 et janvier 1878, 
l'opposition hausse la voix, à mesure que les néces- 
sités de la médiation et de l'armistice rendent le 
Palais plus désireux de garder cette façade constitu- 
tionnelle, dont l'Angleterre fait une condition de 
son amitié. On discute âprement les gaspillages et 
concussions du ministre de la Marine. Une crise 
ministérielle est presque ouverte. 

Dans les Brigands d'Offenbach, le capitaine 
réforme ses carabiniers en supprimant les trom- 
pettes, qu'il remplace par des tambours... comme 
dans l'infanterie. Les Brigands sont du 10 décem- 
bre 1869; le 3 février 1878, Abd-ul-Hamid supprime 
son grand-vizir et le remplace par un premier 
ministre... comme en Europe. Le Premier choisi 
est Ahmed-Vefik, le président de l'ancienne Cham- 
bre. Il vient déclarer à la nouvelle assemblée : 

Le Sultan veut sincèrement la constitution; c'est pour 
ce motif qu'il a encore abandonné une de ses prérogatives 
en supprimant le poste de grand-vizir. Les nouveaux 
ministres n'auront qu'un bi^t : le salut et le progrès de 
l'Empire. Ils se tiendront constamment à la disposition de 



TRENTE ANS AVANT 113 

la Chambre; mais ils la prient de les excuser si, dans les 
iconstances difficiles que l'on traverse, ils envoient 
;eliiuefois des délégués. 

Sous coyleur d'adresse de remerciements, Tun des 
iiefs de Topposilion soutient que la Chambre seule 

le droit de faire ces chang-ements organiques; 

• mme le Président et la majorité veulent couvrir la 

.ix de cet homme irrespectueux : « Vous parlez 
constamment de votre respect de la constitution; 
respectez donc notre liberté, car en ce moment, c'est 
nous qui la défendons et vous qui voulez la violer ». 
La motion est renvoyée à une commission spéciale 
(5 février). Mais après la prise de Sofia (4 janvier) et 
dAndrinople (20 janvier), les Russes consentent aux 
préliminaires de paix (31 janvier); l'Autriche propose 
la réunion à Vienne d'une Conférence, « en vue de 
contrôler l'harmonie de la future convention russo- 
turque avec les anciens traités » ; et l'Angleterre 
envoie sa flotte dans la Marmara. 

Abd-ul-Hamid peut mettre sa confiance dans les 
rivalités, peut-être dans la guerre ouverte, de tous 
ces réformateurs du dehors ; il n'a plus besoin des 
réformateurs du dedans. Un divan est réuni le 
12 février*. Avec les ministres actuels et anciens 
et les hauts fonctionnaires, le Maître a bien voulu 
appeler cinq membres du parlement, le président, 
deux vice-présidents, un musulman du peuple, 
Ahmed-effendi, et un juif. Il veut que d'avance on 
ratifie tout ce qu'il décidera par la suite d'accorder 
aux Anglais ou aux Russes. Mais il a compté sans 



1. Voir là-dessas Paal Fescb, op, laad., p. 316 et saivaates. 

LA HÉTOLCTIOS TnBQUE. " 



114 LA REVOLUTION TURQUE 

la franchise populaire; tandis que les autres accè- 
dent aux désirs de Sa Majesté, Ahmed-efTendi, chef 
des marchands de doublures, dit effrontément: 

Vous nous demandez notre avis trop tard. C'est quand 
on pouvait éviter le désastre qu'il aurait fallu nous 
consulter sérieusement. La Chambre décline la responsa- 
bilité d'une situation qui a été créée en dehors d'elle. 
D'ailleurs on n'a tenu aucun compte de ses avis ; aucune 
de ses décisions n'a été exécutée. Je le répète : elle décline 
toute responsabilité dans les causes des calamités actuelles. 

Le Sultan ne peut retenir sa colère : « J'étais dans 
Terreur en voulant imiter mon père Abd-ul-Medjid, 
qui chercha la réforme par la persuasion et les insti- 
tutions libérales. Je marcherai sur les traces de mon 
grand-père, le sultan Mahmoud; je comprends, 
comme lui, que l'on ne fera marcher que par la force 
les peuples dont Dieu m'a confié la garde. » 

La reprise des relations avec la Russie et l'arrivée 
à Constantinople du nouvel agent russe, M. Onou, 
influent encore sur les dispositions d'Abd-ul-Hamid. 
Il veut tenir la balance entre Londres et Péters- 
bourg. Or, l'agent russe fait des remontrances sur 
la Turquie constitutionnelle. Le 14 février 1878, le | 
jour où la flotte anglaise arrive au secours de Cons- j 
tantinople, le Premier vient lire à la Chambre un 
message impérial qui la proroge. Le 3 mars, la Porte 
signe avec les Russes le traité de San Stéfano. 

La traité de San Stéfano, élargissant la Serbie, 
a Roumanie, le Monténégro et créant une Grande 
Bulgarie, réduisait à presque rien la Turquie d'Eu- 
rope. Au congrès de Berlin (juin-juillet 1878), les 



TRENTE ANS AVANT H 5 

puissances sauvent une fois encore Tempire, moyen- 
nant la raôrae obligation de réformes qu'avait 
imposée déjà le congrès de Paris (1856). 

Mais en 1856, les puissances étaient soucieuses, 
avant tout, de Tindépendance et de la souveraineté 
de la Porte : pour ne pas y paraître attenter, c'est 
avant la conférence de Paris (25 février) qu'elles 
avaient fait promulguer par Abd-ul-Medjid son 
halli-humayoun (18 février 1856). Il n'en restait pas 
moins que cette charte était une œuvre de l'Europe, 
le salaire du travail que Français et Anglais avaient 
accompli à Sébaslopol : publiée avant la conférence 
de Paris, elle était postérieure aux conférences de 
Vienne (1" février) où avaient été débattus les pré- 
liminaires de paix, et les ambassadeurs en avaient 
sur\eillé la rédaction. 

L'article 9 du traité de Paris se bornait donc à 
constater la haute valeur du halli-humayoun par 
lequel « la Sublime Porte indique les réformes admi- 
nistratives, judiciaires et fiscales qu'elle compte réa- 
liser ». Cet article 9 ajoutait que « la communication 
de ce firman ne donne pas aux puissances le droit de 
s'immiscer soit collectivement, soit séparément, dans 
les rapports de S. M. le Sultan avec ses sujets, ni 
dans l'administration intérieure de son empire ». 

Mais si la Turquie avait été admise « à participer 
aux avantages du droit public et du concert euro- 
péen » ; si les puissances avaient pris l'engagement 
de respecter son indépendance et son intégrité et fait 
de « tout acte de nature à y porter atteinte une 
question générale » ; si, allant plus loin encore, 
l'Angleterre, la France et l'Autriche avaient signé 
leur traité spécial du 15 avril 1856 « considérant 



116 LA REVOLUTION TURQUE 

comme un casus belli toute agression contre cette 
intégrité ou cette indépendance », ce n'était qu'après 
le hatti-humayoun publié et communiqué aux gou- 
vernements, après la promesse répétée du Sultan 
que la réforme serait mise en pratique et maintenue. 
Le droit de l'Europe à en contrôler l'exécution n'était 
pas stipulé; pratiquement il était reconnu et, de 1836 
à 1876, en maintes occasions, les puissances, soit en 
commun, soit en donnant leur mandata l'une d'elles, 
étaient intervenues entre le Sultan et ses Cretois, 
ses Syriens, ses Arabes, ses Druzes, ses Slaves, ses 
Arméniens ou ses Albanais. 

En 1878, les réformes ottomanes entrent dans le 
droit international. L'article 23 du traité de Berlin 
est un engagement formel de la Porte envers les 
puissances contractantes : 

La Sublime Porte s'engage à appliquer scrupuleusement 
dans l'île de Crète le règlement organique de 1868, en y 
apportant les modifications qui seraient jugées équitables. 

Des règlements analogues adaptés aux besoins locaux, 
sauf en ce qui concerne les exemptions d'impôt accordées 
à la Crète, seront également introduits dans les autres 
parties de la Turquie d'Europe pour lesquelles une orga- 
nisation particulière n'a pas été prévue par le présent 
traité. La Sublime Porte chargera des commissions spé- 
ciales, au sein desquelles l'élément indigène sera large- 
ment représenté, d'élaborer les détails de ces nouveaux 
règlements dans chaque province. Ces projets d'organisa- 
tion seront soumis à l'examen de la Sublime Porte qui, 
avant de les mettre en vigueur, prendra l'avis de la com- 
mission européenne, instituée pour la Roumanie orientale. 

Du traité de Paris au traité de Berlin, il faut noter 
une autre différence. De 1856 à 1876, les puissances 



TRENTE ANS AVANT 117 

occidentales, l'Angleterre surtout, avaient rêvé d'une 
réforme intégrale, appliquée à tout l'empire, telle 
que Mahmoud lavait commencée et que le hatli- 
chérifde 1830 lavait développée, telle enfin que le 
halii-humayoun de 4856 l'avait codifiée. 

Européaniser la Turquie par l'effort du gouver- 
nement central; imposer au Sultan dans son empire 
bariolé le rôle d'un Pierre-le-Grand à la mode d'au- 
jourd'hui : belle conception dont l'Angleterre et la 
France semblaient engouées, mais dont le prince 
Gortschakoff signalait en 1867 l'erreur fondamentale. 

Le Sultan est aussi le Khalife, le successeur du 
rrophèle; chef du gouvernement, il est aussi le 
I lief du culte, non seulement le métropolite d'une 
1 eligion nationale, mais le pape d'une Eglise uni- 
verselle, le Commandeur des croyants, l'Ombre de 
Dieu sur la terre, — or c'est contre les droits divins, 
au nom des droits de l'homme, que toute révolution 
ou réforme « libérale » a toujours été faite. Même si 
le Khalife, oublieux de ses devoirs paternels envers 
ses fils de l'islam, voulait sincèrement établir l'éga- 
lité entre tous ses sujets, la résistance quotidienne 
et le mauvais vouloir de ses fonctionnaires, peut-être 
la révolte de ses musulmans lui rendraient la tâche 
impossible : depuis un siècle, en Europe et en Asie, 
toute annonce de réforme a eu comme premier corol- 
laire quelque massacre de chrétiens; pour établir 
la paix au Liban et en Crète, la diplomatie a dû 
conquérir des privilèges spéciaux à ces provinces. 

Les puissances orientales, Autriche et Russie, 
entendaient donc autrement la guérison ottomane : 
ce nétaient point médecins voulant traiter d'en- 
semble l'organisme; c'étaient plutôt chirurgiens 



118 LA REVOLUTION TURQUE 

décidés aux amputations et qui voulaient les pré- 
parer : « Autonomie ou anatomie », disait bruta- 
lement un diplomate russe. 

De toutes les causes de décadence de l'Europe turc, — 
écrivait en 1841 le prince de Metternich à son ambassadeur, 
' — celle qui a complété la source de ses maux, c'est 
l'esprit des réformes à Teuropéenne dont le sultan Sélim 
a jeté les premières bases et que le dernier sultan 
(Mahmoud) a poussées, sans autre appui qu'une profonde 
ignorance et une immense somme d'illusions. Voici ce que 
nous conseillons à la Porte : « Réformez votre adminis- 
tration; mais n'allez pas la renverser pour y substituer 
des formes qui ne vous vont pas... N'empruntez pas à la 
civilisation européenne des institutions qui ne cadrent 
pas avec les vôtres... Restez Turcs; mais alors consultez 
la loi mulsumane et servez-vous de ce qu'elle vous fournit 
de facultés pour être tolérants. Accordez à vos sujets 
chrétiens la plus complète protection; évitez qu'ils soient 
molestés par vos pachas; ne vous mêlez pas de leurs 
affaires religieuses; respectez leurs privilèges. » 

En 1867, à M. de Moustiers, notre ministre des 
Affaires étrangères, qui vantait l'unification des lois, 
la centralisation des pouvoirs et la fusion des races 
comme remèdes infaillibles aux maux de l'empire 
turc, le comte de Beust opposait une conception de 
réformes locales, de privilèges, d'autonomies et de 
self governments qui aboutiraient à des provinces 
quasi indépendantes, relices au trône par le seul lien 
de vassalité. 

Ce n'est que depuis quarante ans au plus — écrivait le 
prince Gortschakoff dans son mémorandum Aq 1867 — que 
les Turcs ont entrepris l'assimilation des nationalités 
chrétiennes qu'ils ont soumises. Croyant faire acte de 



TRENTE ANS AVANT H9 

civilisation européenne en adoptant les théories d'absorp- 
tion et de centralisation, ils ont systématiquement dépouillé 
les populations chrétiennes des droits d'autonomie provin- 
ciale et communale... Il est de fait que c'est précisément 
à dater de cette époque que les troubles intérieurs sont 
devenus, pour ainsi dire, chroniques en Turquie. Il est 
également positif que les provinces où ces changements 
de systèmes se sont manifestés le plus vigoureusement, à 
Candie, en I pire, en Bulgarie et en Bosnie, sont justement 
celles où les troubles sont les plus fréquents, l'autorité du 
Sultan la plus ébranlée, et les souffrances des populations, 
les plus fortes... 

Les anciennes délimitations géographiques de l'empire 
ottoman répondaient aux groupes divers, formés par les 
nationalités conquises. A mesure que les Sultans sou- 
mettaient un peuple, ils le rattachaient à l'empire par un 
lien de vasselage, lui imposaient un tribut, souvent même 
y plaçaient un chef musulman; mais ils maintenaient ses 
limites et son organisation nationale. La création récente 
des vilayels a porté quelque atteinte à l'ancien ordre de 
choses : il importerait d'y revenir en constituant autant 
de provinces qu'il y a de principaux groupes de nationalités 
sous le sceptre du sultan... Le principe d'autonomie 
devrait servir de base fondamentale à l'organisation 
administrative. 

C'est la conception que Pétersbourg avait fait pré- 
valoir pour la Crète en 1867 et qu'en 1875, pareille- 
ment, défendait la note Andrassy... 

La Porte et le sultan Abd-ul-Hamid mettent à profit 
cette contradiction de leurs parties adverses : ils 
opposent aux réclamations russes ou autrichiennes 
la solution anglaise, et réciproquement. Aux exi- 
gences des Trois Empereurs pour l'exécution du 
projet Andrassy, Abd-ul-Hamid a répondu en 1876 par 



120 LA REVOLUTION TURQUE 

roctroi de la constitution : le régime parlementaire 
devait tout rénover, d'un seul coup, dans la capitale 
et dans les provinces. Quand la comédie parlemen- 
taire lui eut gagné la bienveillance, puis l'assistance 
diplomatique et militaire de Londres, Abd-ul-Hamid 
a renvoyé son parlement et c'est par d'autres pro- 
messes qu'il a cherché à capter la bienveillance de 
Pétersbourg. Au traité de San Stéfano, il a promis 
des réformes locales en Arménie, l'autonomie de la 
Bosnie, de l'Herzégovine et de la Grande Bulgarie 
(3 mars 1878). Il savait ne pas risquer grand'chose : 
ni l'Angleterre, ni l'Autriche ne pourrait tolérer 
une telle rupture d'équilibre. Le jour même (3 juin) 
où les représentants de l'Allemagne invitaient les 
cabinets au congrès de Berlin pour « discuter libre- 
ment tout le traité de San Stéfano », Abd-ul-Hamid 
s'acquérait l'alliance de l'Angleterre par les pro- 
messes de réforme intégrale, que la convention de 
Chypre stipulait pour les vilayets d'Asie (4 juin) • 

S. M. le Sultan promet à l'Angleterre d'introduire les 
réformes nécesscaires, à être arrêtées plus tard par les 
deux puissances, ayant trait à la bonne administration et 
à la protection des sujets chrétiens et autres de la Sublime 
Porte qui se trouvent sur les territoires de S. M. le Sultan 
en Asie. 

Cette convention de Chypre touchant les vilayets 
d'Asie était une première dérogation aux théories de 
Londres : ayant besoin de l'appui autrichien dans les 
revendications ou les luttes prochaines contre la 
Russie, l'Angleterre semblait se désintéresser de la 
Turquie d'Europe; pour tous les sujets du Sultan, 
elle n'exigeait plus de réformes qu'en Asie. 



TRENTE ANS AVANT 121 

Autre dérogation : l'Angleterre ne respectait plus 
le dogme de l'intégrité ottomane, tout en voulant 
l'imposer aux autres ; elle promettait son alliance à la 
Porte dans le cas où les Russes lui enlèveraient 
tjuelque territoire asiatique; mais afin d'être « en 
mesure d'assurer l'exécution de son engagement », 
elle commençait par occuper Chypre. 

EtAbd-ul-HamidcédaitChypre aux Anglais, comme 
il avait cédé la Grande Bulgarie aux Russes, comme 
il cédera par la suite la Bosnie et l'Herzégovine aux 
Autrichiens, la Thessalie aux Grecs, la Roumélie aux 
Bulgares, la Crète aux insurgés, comme il eût cédé, 
province par province, tout son empire plutôt que de 
renoncer au despotisme et de réaliser une réforme 
générale ou locale qui pût assurer l'intégrité de ses 
États. 

Au congrès de Berlin (13 juin-13 juillet 1878), la 
conception austro-russe prévaut, avec les autonomies 
Cretoise, bulgare et rouméliote, avec les « commis- 
sions spéciales » et les « règlements adaptés aux 
besoins locaux » dans les autres provinces d'Europe, 
tandis que l'article 61 reprend les stipulations de San 
Stéfano au sujet des Arméniens : 

La Sublime Porte s'engage à réaliser sans plus de relard 
les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins 
locaux dans les provinces habitées par les Arméniens... 
Elle donnera connaissance périodiquement des mesures 
prises à cet effet aux puissances, qui en surveilleront 
l'application. 

Du traité de Berlin devrait donc enfin sortirquelque 
réforme provinciale. Les puissances exigent que l'ar- 
ticle 23 soit exécuté: mais aux mesures diverses 



122 LA REVOLUTION TURQUE 

et spéciales que cet article stipule pour l'Albanie, 
pour la Macédoine et pour les autres vilayets « sui- 
vant les besoins locaux », Abd-ul-Hamid répond en 
1880 par une loi unique, qu'il étend à toute la Tur- 
quie européenne. En trois cent vingt-sept articles, 
cette Loi des Vilayets de la Turquie d'Europe, — la 
cinquième ou sixième loi des vilayets en trente 
années, — réforme d'un seul coup l'administration, la 
justice, les finances, accorde à tous les sujets, sans 
distinction de races ni de cultes, les mêmes droits 
et le môme statut personnel. Quand la Porte, con- 
formément à l'article 23, soumet cette loi à la Com- 
mission européenne de Roumélie : « Les bonnes lois, 
— répondent les commissaires, qui l'adoptent et la 
louent, — n'ont jamais fait défaut en Turquie; c'est 
l'application qui d'ordinaire est insuffisante. » 

Tout pareillement, l'exécution de l'article 61 est 
réclamée par l'Angleterre, qui ne veut pas laisser aux 
Russes la protection des Arméniens et qui, pour son 
commerce, a besoin d'une Arménie prospère. 

Dès le 8 août 1878, lord Salisbury rappelle au Sultan 
la convention de Chypre; réponse dilatoire de la 
Porte (24 octobre) ; ultimatum anglais et envoi d'une 
escadre à Smyrne; le Sultan déclare que, « sans agir 
avec précipitation, il étudie l'exécution prochaine 
des réformes ». En vain l'ambassadeur anglais, le 
turcophile sir H. Layard, essaie de lui remontrer que 
l'Arménie deviendra, faute de réformes, une autre 
Bulgarie ; en vain un ancien officier anglais, Baker- 
pacha, va étudier surplace les abus les plus criants; 
même, quand M. Gladstone et les libéraux, revenus 
au pouvoir, obtiennent des puissances une note col- 
lective (12 juin 1880), qu'ils appuient de paroles 



TRENTE AXS AVANT 123 

sévères à la Chambre des Communes (22 juillet 1880), 
Abd-ul-Hamid sait que, tout occupé de Dulcigno et 
incapable déjà de s'entendre pour cette opération 
toute proche, le concert européen ne suivra pas l'An- 
gleterre au fond de son Anatolie. 

Londres s'attache pourtant à la réforme de l'Asie 
ottomane que traversent ses grandes routes de com- 
merce et que la russification semble guetter. A 
défaut du Sultan et des gens de Constantinople, elle 
met son espoir en quelques gouverneurs de vilayets, 
surtout en Midhat-pacha, que la clémence du Maître 
rappelle d'exil cl autorise d'abord à séjourner en 
Crète. 



Midhat arrive à Candie le 14 septembre 1878; la 
médiation anglaise s'est interposée entre les insurgés, 
qui réclament leur annexion à la Grèce, et les soldats 
turcs qui ne peuvent venir à bout de la révolte. Le 
15 octobre 1878 est conclu le pacte de Halépa. Cette 
charte locale organise l'autonomie Cretoise et aurait 
installé le protectorat moral de l'Angleterre, si Lon- 
dres, craignant une pareille démarche des Russes en 
Arménie, n'eût pas refusé sa garantie, 

Midhat est bientôt envoyé, comme vali de Damas, 
pour réformer la Syrie. 

Dans le livre que jai souvent cité, Midhat-pacha, 
sa vie, son œuvre, Midhat-bey traduit les lettres qu'un 
Anglais, « dont il ne convient pas de publier le nom », 
écrit à Midhat-pacha sur l'invitation de l'ambassa- 
deur britannique : 



124 LA REVOLUTION TURQUE 

Constantinople, 3 octobre 1878. 
Altesse, 

L'ambassadeur depuis quatre mois cherche à agir sur 
l'esprit du Sultan pour amener Sa Majesté à croire à votre 
fidélité et à votre dévouement à son trône... Il m'a chargé 
de vous dire en toute confidence qu'il avait été question de 
vous nommer gouverneur-général de Crète et qu'il avait 
empêché cette nomination, convaincu que vous ne feriez 
rien de hien dans cette île et que l'insurrection augmen- 
tei'ait au lieu de diminuer : il m'a dit son désir de voir 
Votre Altesse occuper un poste beaucoup plus élevé. 

L'ambassadeur entrevoit les grandes difficultés qu'il y a 
à faire des réformes dans le pays sans la coopération de 
Votre Altesse. Votre opinion sur la politique anglaise et 
vos vues sur le moyen d'introduire des réformes seront, 
j'en suis sûr, très appréciées par Son Excellence, et si 
vous jugez convenable d'écrire à l'ambassadeur, vous 
pouvez compter sur mon honneur que personne au 
monde ne connaîtra cette correspondance. 

Le 12 février 1879, le même Anglais écrità Midhal, 
nommé vali de Damas : 

Je vous félicite du succès que vous avez obtenu auprès 
du gouvernement impérial, qui vous a autorisé à exécuter 
des réformes pour améliorer le sort de la province. 

Je n'ai nullement été étonné d'apprendre que vous avez 
trouvé le pays dans un état d'anarchie, bien que votre 
prédécesseur prétende l'avoir laissé heureux, content et 
prospère. Sachant dans quel état sont les vilayets voisins 
de la capitale, comment s'imaginer que les provinces 
éloignées sont mieux organisées? Je ne doute nullement 
que la Syrie profite beaucoup de votre séjour; mais nous 
verrons si on vous permettra de cueillir les fruits de vos 
efforts... 

Sir Henry Layard m'a promis, depuis bien longtemps, 1 
de s'intéresser à Ismail Kémal-bey; Saïd Pacha aussi pré-' 



TRENTK ANS AVANT 125 

tend s'intéresser à lui; mais je crois que personne n'ose 
le proposer au Sultan. Je vous prie, si faire se peut, de 
m'écrire quel-jucs niuts que je puisse remettre à l'ambas- 
sadeur, en exprimant votre désir que ces victimes de la 
défunte constitution soient enfin libérées de leur exil. 

Midhat-pacha se met à l'œuvre avec la hâte un peu 
brouillonne d'un demi-civilisé et le désir de bien 
faire : des écoles et des routes sont construites; la 
sécurité publique est restaurée. Midhat est encou- 
ragé par l'ambassadeur anglais qui lui rend visite. 
Mais à chaque pas il est arrêté par les intrigues du 
Palais. Dès octobre 1879, il offre sa démisssion. 
Réponse du Palais : 

Les succès, de Votre Altesse dans ce vilayet avaient été 
exposés à Sa Majesté par sir H. Layard au retour de son 
voyage. Sa Majesté était sur le point de vous adresser ses 
félicitations et de vous demander quelles étaient les 
mesures dont l'application rencontrait des obstacles. Votre 
décision de vous retirer des affaires publiques, juste au 
moment où l'État est sur le point de récolter les fruits de 
la longue expérience et de la haute compétence de Votre 
Altesse, ne concorde guère avec vos sentiments connus de 
patriotisme, et Sa Majesté ne saurait, actuellement, se 
décider à mettre en disponibilité un serviteur aussi haute- 
ment qualifié... Sa Majesté m'ordonne de prier Votre 
Altesse, si elle a quelque plainte à formuler, de s'adresser 
directement au Palais. 

Midhat-pacha insiste : 

Je remercie humblement Sa Majesté... Ma démission est 
motivée par l'état de ma santé autant que par l'impossi- 
bilité de diriger les affaires de ce vilayet dans son état 
actuel. Tous les services sont en désordre; les localités du 
littoral subissent presque toutes des influences étrangères. 



126 LA REVOLUTION TURQUE 

à l'intérieur des soulèvements paralysent tous nos elforts 
pour assurer aux populations la tranquillité et la justice 
par une administration consciente des exigences locales 
et des besoins des habitants... 

Il n'y a qu'un moyen d'améliorer l'état de cette province, 
c'est d'y nommer un vali capable et honnête auquel il 
serait accordé pleins pouvoirs d'appliquer toutes les 
réformes, administratives, financières et d'utilité publique, 
exigées par les conditions du pays et des populations... 

Abd-ul-Hamid n'ose pas, un an après le traité de 
Berlin, rompre ouvertement avec celui que l'Angle- 
terre tient pour le seul réformateur capable de 
relever l'empire. Nouvelles instances de Midhat en 
un énergique rapport : 

Il y a trente ans, j'avais rempli les fonctions de secré- 
taire-général dans ce vilayet; il y a vingt-sept ans, j'y étais 
venu en mission temporaire. J'avais donc une certaine 
connaissance du pays et de ses habitants. Aussi, quelle fut 
ma surprise, à mon arrivée, de constater un changement 
complet dans l'état administratif et politique de cette pro- 
vince! La France soutient les Libanais; l'Angleterre pro- 
ège les Druzes; les Américains fondent des écoles et des 
établissements hospitaliers dans le Djebel Noussairi, afin 
d'y établir une sphère d influence; les Allemands créent 
de véritables colonies d'émigrants en Palestine; les Espa- 
gnols eux-mêmes paraissent nourrir des projets analogues 
et ont construit à JafTa une école et une église. Toutes ces 
influences sont regrettables; car une partie des chrétiens 
rêve de s'unir au Liban, une autre recherche la protection 
étrangère, pendant que les musulmans sont dans le plus 
complet désarroi... 

Les seuls ordres transmis par l'autorité centrale ont trait 
à des demandes d'argent et d'hommes pour l'armée; il en 
est résulté toute sorte d'abus. Les fonctionnaires de tout 
rang, sauf de rares exceptions, ne cherchent qu'à satis- 
faire leurs propres intérêts et ne paraissent pas se soucier 



TRENTE AXS AVANT 127 

de la sécurité de leurs administrés exposés au meurlre et 
au pillage. Les voleui-s et les brigands restent impunis ou 
sont relâchés, pendant que des innocents sont détenus et 
subissent des peines variant entre huit et onze ans sans 
jugement préalable. L'état financier est déplorable; les 
revenus publics ont diminué de moitié; la dime a épuisé 
le pays; les déprédations de l'armée ont fait le reste... 

Conclusion : 

Il est certain que si tout cela ne cesse vite, les puis- 
sances, sous prétexte d'y introduire des réformes, voudront 
remettre entre les mains de fonctionnaires étrangers 
l'administration des vilayets dAnatolie. Au degré de désor- 
ganisation où nous sommes arrivés, il ne reste qu'à appli- 
quer d'urgence dans toutes les provinces de l'Empire, en 
tenant compte des mœurs et des coutumes de chaque pro- 
vince, les lois qui sont actuellement soumises aux délibé- 
rations du Conseil des Ministres. 

On voit le changement qui s'est fait depuis 1876 
dans l'esprit de Midhat et des diplomates anglais. La 
« défunte constitution » ne leur semble plus le 
remède universel : ils veulent des réformes locales, 
« tenant compte des mœurs et des coutumes de 
chaque province ». Ils ne demandent plus que la 
Turquie élise un parlement; pour l'heure présente, 
il faut à chaque province « un vali capable et honnête 
auquel il serait accordé pleins pouvoirs d'appliquer 
toutes les réformes administratives, financières et 
d'utilité publique, exigées par les conditions du pays 
et des populations. » Aux prises avec les Druzes, les 
Maronites, les Arabes du désert et ceux du Hauran, 
qui, tous, allèguent des coutumes et des privilèges 
et dont l'armée impériale ne peut venir à bout, 
Midhat-pacha est bien obligé de tenir compte des 



128 LA RÉVOLUTION TURQUE 

« nécessités particulières », L'enlèvement d'une fille 
met en guerre Druzes et Hauraniêns. Midhat écrit 
au grand-vizir le 26 octobre 1879 : 

Comme il nous est impossible de rester simples spec- 
tateurs devant trois ou quatre mille liommes en armes, 
' prêts à s'entre-luer, nous avons d'abord envoyé des 
fonctionnaires, des gendarmes et enfm des troupes régu- 
lières pour empêcher le choc des deux partis; nous 
avons ensuite fait venir les cheikhs et leur avons proposé 
de terminer l'afTaire à l'amiable. Mais les Hauraniêns ont 
insisté pour que les Druzes coupables fussent jugés, ou 
bien que le gouvernement les autorisât eux-mêmes, puis- 
qu'ils sont plus nombreux, à marcher contre les Druzes. 
D'autre part, les Druzes prétendent qu'il n'est pas dans 
leurs habitudes d'être traduits en justice, et, dans la 
crainte de créer un précédent, ils refusent de livrer les 
coupables. 

Contre Druzes et Hauraniêns, Midhat déploierait 
volontiers la même énergie que, jadis, dans ses gou- 
vernements de Bagdad et du Danube, contre les agi- 
tateurs panslavistes ou les bédouins. Mais le grand- 
vizir, assagi par les leçons de la guerre turco-russe, 
le ramène à des pensers plus sages : 

L'ambassadeur d'Angleterre est venu nous voir à l'occa- 
sion des événements druzes et nous en a exprimé de 
grands regrets; il a tenu le même langage au ministre 
des Affaires étrangères. C'est un fait généralement connu 
que l'Angleterre offre aux Druzes sa protection morale, 
pendant que la France offre la sienne aux Maronites. 
Gomme les Anglais ne sont guère contents des mesures 
adoptées contre les Druzes, il résulte, des déclarations 
que le consul anglais a faites à Votre Altesse, que la 
France aura à formuler des plaintes si les pillages des 
Druzes continuent à s'exercer contre les Maronites. Bref, 



TRENTE ANS AVANT 129 

quoique la conduite des Druzes soit abominable, il ne 
peut convenir à la raison d'État de les punir actuelle- 
ment : leurs brigandages datent des temps les plus 
reculés, et nous n'avons pas encore trouvé Toccasion 
favorable de les châtier. 

Sans parler des chrétiens de presque tout l'empire, 
les Kurdes en Arménie, les Lazes et les Yourouks en 
Anatolie, les Albanais en Europe sont dans le même 
étal de demi-révolte que Druzes et Hauraniens. A 
moins de transformer les deux Turquies européenne 
et asiatique en un champ de bataille, où le soldat 
turc livrera un combat quotidien à toutes les autres 
races, — surtout aux autres musulmans, — il faut 
transiger avec chacun des groupes ethniques, faire 
la part de leurs exigences et traditions; ou bien, les 
mécontents réclameront l'appui de quelque cabinet 
européen, et l'expérience de 1875-1877 vient de mon- 
trer ce que vaut à l'empire une intervention des 
puissances. 

Comme Midhat renouvelle sa démission, on lui 
promet que la fameuse Loi sur les Vilayets d'Europe 
sera étendue à la Turquie d'Asie. Midhat est per- 
suadé que toutes ces lois d'ensemble ne serviront à 
rien : 

Je reconnais en principe la nécessité et les bienfaits 
les nouvelles lois; mais, ainsi qu'il est mentionné dans le 
Slégramme impérial, me conférant le gouvernement de 

Syrie, il faudrait prendre en considération, dans l'orga- 
lisation nouvelle, les habitudes et les mœurs locales. 

)in de suivre cette méthode, les lois et règlements 
louvellement élaborés semblent destinés à tous les vilayets 
indistinctement et, lorsque je suggère de légères modifi- 

LA BÉVOUmOÎC TCHOCE. 9 



130 LA RÉVOLUTION TURQUE 

cations qui les assoupliraient de manière à me rendre 
l'application plus facile selon les lieux et les circonstances, 
mes observations rencontrent une indifférence aussi com- 
plète que systématique. 

Mais l'heure n est pas propice aux réformes locales : 
par l'exemple de TÉgypte, après celui de la Bul- 
o-arie de la Serbie et des Provinces danubiennes, 
îa Porte voit ce que deviennent ses vilayets dotés 
d'une administration particulière. En moins d'un 
siècle par une série d'améliorations spéciales, ce 
vilayet du Nil est devenu un pachalik héréditaire 
(1811-1839), puis une sorte de royaume vassal (1841- 
1873) sous la garantie de l'Europe qui, par la réforme 
judiciaire (1874) et fiscale (1876), le transforme en un 
condominium franco-anglais (1878-1879) et en exclut 
pratiquement tout contrôle delà puissance suzerame 

(1880-1881). 

■ A tort ou à raison. Abd-ul-Hamid soupçonne 
Midhat de vouloir renouveler en Syrie l'œuvre de 
Mehemet-Ali : les cris de vive Midhat-pacha, que 
poussent les Syriens, et le voyage de sir H. Layard 
dans le vilayet l'inquiètent; les ennemis et certains 
amis imprudents de Midhat vantent le « royaume 
arabe » que le réformateur voudrait organiser autour 
de Damas, « odeur du paradis », ville sainte des 
premiers khalifes. Quand les contrôleurs généraux, 
installés par l'Europe au Caire, exigent la liquidation 
de la dette égyptienne, Midhat est rappelé de Syrie, 
nommé vali de Smyrne, dans la dépendance plus 
proche du Maître. 

Abd-ul-Hamid s'est débarrassé déjà des autres 
coniurésde 1876 ; il a exilé en Anatolie et à la Mecque 
le grand-vizir et le cheikh-ul-idam qui déposèrent 



TREHTE ANS AVAlfT ^^^ 

Abd-ul-Aziz. Il a soumis la Porte aux caprices du 
*^alais; il ne prend plus comme grands-vizirs que ses 
anciens secrétaires qui, lui devant tout, ne lui refu- 
Ta^^ r!^ Pense-t-il. Tout fonctionnaire suspect 
d idées libérales est relégué dans un poste lointain 
Les journaux officieux commencent d accuser Midhat 
d avoir « suicidé » Abd-ul-Aziz. 

A mesure que la querelle égyptienne s'exaspère 
que Londres et Paris entrent en lutte avec « le parti 
national » et menacent d une intervention arJnée, 
Abd-ul-Hamid excite le fanatisme de la foule et le 
patnotisme des pachas contre les suppôts de l'Europe 
Midhat est arrêté, jugé, condamné comme assassin 
d Abd-ul-Aziz (mai-juillet 1881); les représentations 
de 1 Angleterre empêchent qu'on le mette à mort- 
mais 11 est exilé dans les monts d'Arabie, au-dessus 
de la Mecque, à Taïf où, durant deux années, il est 
mis à la torture physique et morale... 

Les Jeunes Turcs, ministres aujourd'hui d'Abd-ul- 
Hamid, devraient relire certaines lettres de cette 
époque, écrites par Midhat-pacha à sa famille et 
publiées par Midhat-bey à la fin de son livre : 

J'ai un abcès à lomoplate droite. Jen souffre beaucouD 
Comme médecin, il n'y a ici qu'un jeune homme sans 
expérience. Mes compagnons d'exil., sans me prévenTr 
prirent sur eux d'adresser une lettre au gouverneur delà 
Mecque, demandant qu'un médecin me fût envoylMJs 
Ils n eurent aucune réponse de ce personnage, qu dïilfurs 
venait de recevoir, par un aide de camp envoyé de Conr 
^ntinople, le firman lui octroyant le grade de maréchaTet 
I ordre de nous faire périr. «"«cuai ei 

i. Le cheikh-nl-lsism Haïroallah effendi Pt 1a« ,î«„, v 
«rere, d-Abd-al-H.„ùd : D.n..d.Mahn,o„d « dI'I.wÎ ^Z'. 



132 LA REVOLUTION TURQUE 

Le vnli choisit pour exécuter cet ordre le major Békir- 
effendi chargé de nous surveiller. Dès son arrivée, Békir 
congédia nos domestiques et nos cuisiniers, supprima 
nos rations, nous dit à tous que nous devions nous 
contenter d'un peu de soupe et de légumes, qui nous 
seraient servis dans une gamelle à l'usage des soldats, et 
nous défendait absolument de nous procurer des vivres en 
dehors de ceux que Ton nous donnerait. Il nous interdit 
également de faire blanchir notre linge, besogne que 
chacun de nous devait accomplir de ses mains. En outre, 
il fit enlever encrier, plume et papier, qui étaient à notre 
disposition, et tout ce qui peut servir à la correspondance. 

Le traitement auquel nous sommes soumis est un moyen 
comme un autre de nous faire disparaître. Car mes 
compagnons sont accoutumés au bien-être et à l'aisance 
même : si la faim les oblige à absorber la maigre pitance 
des soldats, leur estomac ne pourra pas supporter un 
pareil régime, et ils finiront certainement par y succomber, 
mais Dieu sait après combien de souffrances et de 
tourments. 

En mai 1883, — l'Angleterre étant installée en 
Egypte depuis six mois bientôt (juillet-septem- 
bre 1882) et accaparant le monopole de l'administra- 
tion et du contrôle (janvier 1883), — Midhat-pacha 
est étranglé. Son fidèle ami, l'ancien cheikh-ul-islam 
Haïroullah-effendi, écrit à sa famille : 

J'ai l'honneur de présenter mes respectueux et humbles 
hommages à l'épouse et à la fille de Midhat-pacha ainsi 
qu'à son fils Ali Haydar-bey avec l'expression de mes 
profonds regrets et de mes condoléances à l'occasion de 
la mort de notre bien aimé maître. Que le Tout-Puissant 
leur accorde le bonheur sous autant de formes différentes 
qu'il y a de grains de poussière dans la terre qui recouvre 
la dépouille du martyr! 

Vous avez dû apprendre sa mort tragique et les circons- 
tances dans lesquelles elle est survenue. Son Altesse n'a 



TRENTE ANS AVANT 133 

point succombé, comme les journaux Tont annoncé, à la 
maladie dont elle souffrait. Elle a bien eu un anthrax, 
mais de nature bénigne. La vérité est qu'en une même 
nuit et dans le même instant, Midhat-pacha et Damad 
Mahmoud-pacha ont été étranglés. Que la clémence et la 
bénédiction divine soient sur eux! 

I>a moitié des effets de Son Altesse ont été volés par les 
employés; le reste a été envoyé à Constantinople. 

Dans cet envoi, une caissette, étiquetée ivoires 
japonais, objets (fart, contenait la tête du réforma- 
teur : elle fut remise à Abd-ul-Hamid qui, bien sûr 
désormais de sa victoire, put, en place des réformes, 
installer le gouvernement selon son cœur, — le 
régime hamidien '. 

1. Pour le rég^ime hamidien, je ne puis que renvoyer le lecteur 
à mes livres : La Politique du Sultan, La Macédoine, Les Affaires de 
Crète. 



^^^ 



m 

ENTEx^TE AUSTRO-RUSSE 



I. Le statu qao ottoman et la politique de Vienne et de Péters- 
bourg. — Chine et Turquie. — L'abstention russe; le renonce- 
ment aux politiques orthodoxe et panslaviste. — Les étapes de la 
Russie au Levant. — La règle austro-russe. — Obéissance des 
principautés et royaumes balkaniques. — L'écrasement de la 
Macédoine. — L'insurrection de 1902. 

IL — Les puissances occidentales. — Réclamations françaises. 
— Conférence demandée par Londres. — Le programme de 
Vienne. — L'insurrection de 1903. — Révolte albanaise. — In- 
tervention anglaise. — Promesses turques. — Projet de lord 
Lansdowne. — Le programme de Mùrzsteg. 

IIL — Résistance du Sultan. — Guerre russo-japonaise. — 
Accord turco-bulgare. — Anarchie macédonienne. — Intervention 
de Londres. — Réforme financière. — Surtaxe douanière. — La 
politique occidentale. — Affaire marocaine. — Politique panisla- 
mique. — Entrevues de 1907. — La réforme judiciaire. 



I 

D'août 1896 à février 1908, Pétersbourg et Vienne 
s'entendent pour maintenir le statu quo au Levant. 
L'Autriche et la Russie, Berlin et les financiers ont 
un égal besoin de la paix turque. Durant ces onze 
années, le premier ministre austro-hongrois, comte 
de Goluchowski, se débat dans les difficultés in té- 



136 LA RÉVOLUTION TURQUE 

rieures de la double monarchie ; à Vienne, les 
luttes de races rendent impraticable le régime par- 
lementaire; entre Vienne et Buda-Pest, les exigences 
des Hongrois empêchent le renouvellement du Com- 
promis. Durant ces onze années, c'est vers la Chine 
que Nicolas II tourne sa diplomatie, ses ingénieurs, 
puis ses armées. Berlin, qui encourage les plus folles 
entreprises de Pétersbourg, couvre de sa protection 
M. de Goluchowski et le sultan Abd-ul-Hamid : les 
industriels et financiers allemands recueillent à 
Constantinople les bénéfices; mais ils doivent en 
laisser une part aux clients et associés de l'ambas- 
sade française, afin de gagner à la politique de non- 
intervention Fénergique assistance de M. Constans. 
La collaboration de la Bussie, de l'Allemagne et 
de la France pour la revision du traité de Simonoseki 
(avril 1895) marque le vrai début de cette période : 
Pétersbourg fonde alors sa Banque russo-chinoise et 
■émet l'emprunt russo-chinois (juillet 1895). En 1896, 
comme la Chine et le Japon achèvent de signer leurs 
traités de paix et de commerce (21 juillet), Péters- 
bourg met le premier doigt dans l'engrenage mand- 
chourien : grâce au traité Cassini, les rails russes vont 
joindre Irkoutsk à Vladivostock, à travers la Mand- 
chourie chinoise (septembre), et la convention de 
Séoul installe en Corée le protectorat du Tsar (mai- 
juillet). C'est alors que M. de Lobanof pose à Vienne 
les premières définitions de l'entente austro-russe 
(25 août 1896) : afin que rien ne trouble le statu quo 
de l'empire ottoman, Abd-ul-Hamid gardera sa liberté 
d'action dans les massacres arméniens, dans la 
répression de toute révolte macédonienne et dans la 
conduite de toute guerre turco-grecque ou turco-bul- 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 137 

gare que viendraient à causer les affaires de Crète 
ou de Macédoine. 

La Russie au Levant ne voit plus qu'un danger, 
mais immense : Tinstallation d'une Bulgarie armé- 
nienne sur les flancs de sa Transcaucasie. L'apeure- 
rement sénile de M. de Lobanof, Tinexpérience de 
Nicolas II et les complaisances de M. Hanotaux 
envers Abd-ul-Hamid font abandonner toutes les 
traditions moscovites : politique panslaviste aussi 
bien que politique orthodoxe, tout ce que la Russie a 
tenté depuis deux siècles est renié; après les quatre 
étapes de 1770, de i830, de 1860 et de 1878, brusque- 
ment s'arrête la marche des tsars libérateurs. 

En 1770, sous la conduite de pilotes anglais, une 
flotte russe était apparue dans la Méditerranée : on 
avait vu surgir sur les rivages de la Morée et de l'Ana- 
tolie ces envoyés de Dieu que les moines de l'Athos, 
depuis un siècle, promettaient à leurs frères orthodoxes 
et dont la seule annonce avait pu garder à l'obédience 
du Patriarche les peuples des îles et des plaines, que 
la courbache de laga chassait vers la mosquée. 

De 1770 à 1830, l'orthodoxie entière, sans distinc- 
tion de races ni de langues, avait eu un protecteur 
dans le Tsar blanc qui se disait l'héritier de Cons- 
tantin : l'indépendance de la Grèce, l'autonomie de 
la principauté serbe et les privilèges des Provinces 
danubiennes étaient sortis de cette « politique ortho- 
doxe », qui en 1829 avait amené les troupes russes sur 
le Danube et jusqu'au delà du Balkan. 

Mais ce n'étaient point les résultats que les héri- 
tiers de Pierre le Grand avaient escomptés : au- 
devant de Byzance, cette politique dressait un obs- 
tacle. Car, de 1830 à 1860, l'orthodoxie balkanique. 



138 LA REVOLUTION TURQUE 

SOUS la houlette du Patriarche grec, était, de gré 
ou de force, poussée vers « l'Idée » hellénique; vers 
Athènes libérée et non plus vers Moscou libératrice, 
les « chrétiens » étaient dressés par le clergé patriar- 
chiste à tourner leurs espoirs. Au bout de la pénin- 
sule, le royaume grec, échappant à la direction de 
Pétersbourg, passait sous Tinfluence de TOccident. 
Aux frontières mêmes de l'Empire russe, les Pro- 
vinces danubiennes trouvaient, dans leur race et 
leur langue latines, des raisons de lier partie avec le 
même Occident. Entre la Grèce et la Roumanie, 
dans les pays du Balkan, du Rhodope, du Vardar 
et du Pinde, dans cette Slavie continentale qu'en- 
serraient des côtes ou des plaines à demi hellénisées, 
les écoles et le clergé du Patriarche avançaient leurs 
conquêtes; ne restaient inaccessibles à cette péné- 
tration grecque que les districts où la tyrannie 
ottomane n'avait jamais pu s'installer : Monténégro 
et forêts serbes. 

Encore, de 1850 à 1860, à la nouvelle de Sébas- 
topol assiégée, bombardée, prise, au spectacle des 
armées et des diplomaties occidentales venant à la 
rescousse du Turc, ces Slaves perdaient leur foi en 
la toute-puissance de Moscou ; c'était maintenant 
dans la mer russe, contre les rivages et les vaisseaux 
du Tsar, que l'Angleterre pilotait les flottes victo- 
rieuses; c'étaient les puissances occidentales qui, au 
traité de Paris, exigeaient les réformes en faveur 
de tous les chrétiens... 

Vers 1860, après les années de recueillement qui 
suivirent la guerre de Crimée, la diplomatie russe^ 
conçoit un nouveau plan. Au lieu de tous les frèreii 
en religion, de tous les « chrétiens » du PatriarcatJ 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 139 

les seuls frères en Slavie Tintéressent désormais et, 
des deux grandes familles slaves de la péninsule, 
puisque les Serbes de rouest et du nord, dans leurs 
deux principautés de Serbie et du Monténégro, 
ont leurs forteresses de refuge, c'est aux Bulgares 
de Test et du centre que la protection russe veut 
surtout veiller, aux Bulgares atrocement martyrisés 
par le maître turc, adroitement hellénisés par le 
prêtre grec : les Bulgares, répandus de la mer Noire 
au Vardar et du Danube à TArchipel, tiennent les 
passes du Balkan et du Rhodope, la banlieue de Salo- 
nique et les approches de Constantinople ; ils pour- 
ront quelque jour livrer au Tsar de tous les Slaves 
l'accès de la mer Egée et la possession des Détroits. 

De 1860 à 1878, la Russie mène deux campagnes 
victorieuses pour la libération de ses Bulgares : 
l'une diplomatique, à Stamboul, pour leur libération 
religieuse; l'autre militaire, par-dessus le Danube 
et le Balkan, jusqu'à San Stéfano, pour leur libéra- 
tion politique. La première brise le joug de Thellé- 
nisme, détache du Patriarchat l'Église bulgare : ne 
dépendant plus que de son Exarque, le Bulgare peut 
prier, éduquer ses enfants dans la langue des aïeux 
(mars 1870). La seconde campagne brise le joug de 
la Porte et détache de l'empire turc toutes les terres 
bulgares et quelques autres dont les Russes à San 
Stéfano font une Grande Bulgarie, mais dont l'Eu- 
rope à Berlin remet la moitié sous les exactions du 
pacha et sous le couteau de l'Albanais. 

En 1878, même entravée par l'Europe, cette « poli- 
tique panslaviste » aboutit à une Serbie et à un Mon- 
ténégro élargis et indépendants, à une Bulgarie 
vassale, mais autonome, et à une Roumélie privi- 



140 LA REVOLUTION TURQUE 

lég-iée : grands résultats pour les Slaves et pour la 
civilisation! petits bénéfices encore pour les héritiers 
de Pierre le Grand. Car aussitôt délivrés, ces Bul- 
gares, à leur tour, ont leur « Idée » nationale et 
demandent à Vienne, à Berlin, à Londres, partout 
sauf à Moscou, la protection de leur jeune indépen- 
dance : c'est pour eux-mêmes, non pour le Tsar, qu'ils 
entendent vivre; ils mettent leur orgueil à être des 
Slaves, mais aussi des hommes libres, et si la fusion 
de la Roumélie et de la Bulgarie en un seul Etat 
montre la vitalité de cette Slavie (1885), les Bulgait?s 
déploient une égale bravoure contre le Serbe, leur 
frère en panslavisme, et contre le Grec, leur frère 
en orthodoxie. Sur la route de Byzance, Pétersbourg 
a installé un nouvel adversaire. 

Plus cruellement encore que « l'ingratitude » 
grecque, cette « ingratitude » bulgare déroute les 
conseillers du Tsar. Pour de longues années, pour 
toujours peut-être, la descente vers Byzance leur 
semblant compromise, ils veulent pousser vers 
d'autres rivages, et, les suggestions allemandes 
venant en aide, la résistance chinoise paraissant 
d'ailleurs épuisée, c'est dans les mers Égées du 
Pacifique — mer Japonaise, mer Jaune, golfe du 
Petchili, — (ju'ils décident d'aller quérir l'accès des 
océans sans glaces et sans clôture. En 1890, on se 
met en route ; on commence de construire le Transsi- 
bérien. En 1895-96, on coupe au plus court en entre- 
prenant le Transmandchourien ; en 1896-1897, on 
veut aller encore plus vite et substituer le Salonique 
de la mer Jaune, Port-Arthur, au Sébastopol de la 
mer Japonaise, Vladivostock. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 141 

Il fallait à tout prix que rien au Levant n'inter- 
rompît cette œuvre lointaine : à tout prix, le géant 
russe ayant porté son grand corps aux frontières de 
la Chine, il fallait qu'aucune fourmi, par la moindre 
piqûre au talon, ne le forçât à un retour ni même à 
un regard en arrière. Juste à ce moment, le Bulgare 
venait à repentance : après dix années d'ingratitude 
(1886-1896), le prince Ferdinand demandait son 
pardon au couronnement de Nicolas II. En gage de 
dévouement orthodoxe et panslaviste, il rebaptisait 
son petit prince Boris et renouait la fraternelle 
amitié avec les Serbes de Belgrade et de Cet- 
tigné : sous la tutelle russe, une ligue des Slaves 
balkaniques se formait, non pour la libération, 
comme on le disait, des frères encore opprimés, mais 
pour le respect et le maintien de l'oppression 
ottomane. 

Pétersbourg eût donc été tranquille, n'eussent été 
la Crète, la Macédoine et l'Arménie, dont l'une ne 
pouvait se résigner au massacre, tandis que les 
autres recommençaient à parler de liberté : durant 
l'automne de 1896, la Crète s'agitait et une première 
révolte macédonienne obligeait les Turcs à mobi- 
liser pour la défense des lignes ferrées. A ne pas 
interrompre le massacre arménien, à n'activer ni le 
règlement macédonien ni l'émancipation Cretoise, 
M. de Lobanof et M. de Goluchowski se mettaient 
d'accord en août 1896; ces deux amis du Sultan se 
déclaraient les deux voisins « les plus intéressés » à la 
paix levantine et s'engageaient à ne tolérer aucune 
intervention étrangère, aucune rébellion intérieure. 

Sitôt que les malheureux Grecs tendent la main 
aux Cretois massacrés, le syndicat austro-russe 



142 LA REVOLUTION TURQUE 

ameute contre eux les flottes européennes; les géné- 
raux de Guillaume II ramènent les troupes turques 
en Thessalie (avril 1897). Vienne et Pétersbourg 
annoncent aux gouvernements de Belgrade, de Sofia 
et de Gettigné (29 avril) que les deux empereurs, 
s'étant rencontrés à Pétersbourg, sont « fermement 
décidés à maintenir par tous les moyens la paix 
générale et le statu quo », Slaves et orthodoxes com- 
prennent quels bénéfices Pétersbourg espère de cette 
paix générale, quand on apprend l'occupation de 
Port- Arthur (décembre 1897). 

De cette occupation de Port-Arthur au procès du 
général Stœssel (décembre 1897-février 1908), dix 
années s'écoulent. La guerre russo-japonaise (1904- 
1905) coupe en deux cette période; mais pour la 
politique russe au Levant aussi bien qu'en Chine, 
ce n'est pas le début des hostilités (février 190-4) qui 
marque le tournant : deux années avant l'attaque 
japonaise, la guerre était virtuellement déclarée par 
la conclusion de l'alliance entre Londres et Tokio 
(30 janvier 1902), et Pétersbourg commençait dès 
lors, en Europe et en Extrême-Orient, ses préparatifs 
diplomatiques et militaires : la note franco-russe du 
20 mars 1902, le traité russo-chinois du 8 avril, la 
vice-royauté de l'amiral Alexeiefl" et l'occupation 
de Yongampho avaient pour contrepartie les nou- 
velles déclarations austro-russes de février et dé- 
cembre 1902. De 1897 à 1902 et de 1902 à 1908, cette 
période de dix années est ainsi partagée en deux 
moitiés presque égales. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 143 



Les cinq premières années (1897-1902) furent une 
suite ininterrompue de succès. Les victoires de 
Thessalie avaient rendu l'audace au Sultan et la 
confiance à Tislam, abattu le courage des chrétientés 
et permis aux massacreurs de parfaire leur besogne 
arménienne. Les Grecs découragés ne demandaient 
qu'à rentrer dans la domesticité du Turc. La nation 
pardonnait à son roi et à ses princes la prudence 
qu'ils avaient déployée sur les champs de bataille 
et l'activité qu'il avait eue en Bourse durant les 
désastres de la patrie. Le royaume, perdant quelques 
hectares de frontières thessaliennes, gagnait du 
moins un contrôle international qui lui rendait son 
crédit et un budget équilibré : la sage administration 
de M. Zaïmis réparait les conséquences économiques 
de la défaite. La foule passait ses rancœurs sur les 
« intellectuels », qui prétendaient introduire dans la 
religion la langue d'aujourd'hui, traduire l'Évangile 
à l'usage des pallikares (1901). L'espoir de la Crète 
annexée consolait l'orgueil des plus chauvins : pour 
se concilier les faveurs de l'Angleterre, qui jadis 
avait donné les îles Ioniennes, qui maintenant pou- 
vait donner Chypre ou faire obtenir la Crète, les 
descendants des Marothonomaques demandaient au 
Dieu des Armées le prompt écrasement des Boers. 

Les Cretois continuaient la lutte : la ferme honnê- 
teté des amiraux de l'Occident leur conquérait leur 
autonomie (1898). Mais le syndicat austro-russe pre- 
nait sur eux sa revanche, en installant à la Canée le 
prince Georges, que la Russie avait désigné à la 



144 LA REVOLUTION TURQUE 

faveur populaire et qui semblait d'humeur à jouer 
en Crète, non les rois Minos, mais les rois Milan. 

De fait, durant les huit années de son « harmostat » 
(décembre 1898-septembre 1906), ce gros garçon ne 
pensa qu'à sa tournée annuelle dans les casinos 
d'Europe et aux économies qu'il fallait amasser tant 
pour les mois trop courts de cette vie heureuse que 
pour les longues années d'une vieillesse incertaine. 
Il n'eut le temps de songer ni à la mise en valeur du 
pays ni à l'éducation politique du peuple. 

Avertis aussi par le malheur grec, les Slaves et 
autres chrétiens de la péninsule, — non les peuples, 
mais les princes et les gouvernements, — ne deman- 
daient qu'à rester dans la domesticité austro-russe. 
Chaque année, on convoquait les princes à Vienne 
ou à Pétersbourg pour leur répéter la leçon du 
statu quo et de la paix générale : la Russie étant 
chargée du Bulgare, le Serbe était livré à l'Autriche, 
et comme, depuis un quart de siècle, le Roumain s'était 
inféodé au Habsbourg et le Monténégrin au Romanoff, 
les quatre principautés ou royaumes chrétiens étaient 
tenus d'une main ferme. A chacun, suivant l'occur- 
rence. Vienne ou Pétersbourg distribuait remon- 
trances ou cadeaux. 

A Bucharest, le Hohenzollern régnant identifiait les 
intérêts de sa dynastie, de son gouvernement et de 
son peuple avec le service de la Triple Alliance : 
Vienne n'avait que des compliments à décerner au 
plus respectueux des pupilles. De 1886 à 1897, la 
propagande roumaine avait entrepris de réveiller 
l'idée nationale chez les Valaques du Pinde. Parlant 
une langue roumano-latine, ces Zinzares étaient 
passés néanmoins au service de l'hellénisme et, 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 14d 

depuis un siècle, consacraient à la propagande 
grecque aussi bien les efforts et les ressources de 
leurs nombreuses communautés d'Épire et de Macé- 
doine que les legs et bienfaits de leurs riches familles, 
émigrées en Egypte, en Russie, en Autriche, ins- 
tallées dans toutes les places de trafic et de banque. 
Bucharest de 1886 à 1897 avait tenté de remettre la 
main sur ces bienfaiteurs... De 1895 à 1903, cette 
propagande fut systématiquement négligée, presque 
persécutée par le gouvernement roumain. Bucharest 
touchait sa récompense dans le transit du commerce 
autrichien et allemand, qui désormais empruntait les 
Portes de Fer régularisées (septembre 1896) et le port 
de Costantza, devenu tête de ligne pour les paque- 
bots et pour les câbles germaniques vers Constan- 
tinople. 

A Cettigné, les ordres de Pétersbourg rencon- 
traient une respectueuse obéissance. Le mariage 
d'une princesse monténégrine avec l'héritier du trône 
italien (1896) tournait d'ailleurs vers l'Adriatique et 
vers l'Occident les calculs du prince Nicolas. Il 
escomptait pour son peuple un grand rôle politique 
et commercial si Ton pouvait convaincre l'Italie, la 
Russie et la France que l'équilibre de l'Adriatique *, 
l'avenir de la péninsule ottomane et le prestige de la 
Double Alliance étaient engagés dans la construc- 
tion d'un chemin de fer qui rejoindrait le Danube à 
l'Adriatique, la Roumanie au Monténégro, à travers 
la Serbie et le vilayet turc de Kossovo. 
I, Pour s'assurer les revenus que lui vaudraient ces 
rails internationaux, le prince Nicolas ne demandait 

1. Voir le premier exposé de ce plan dans le livre de M. Ch. 
Loiseau paru en 1901 : VÉquilibre Adriatique. 

LA RKTOLOnOH TUBOOE. 10 



146 LA REVOLUTION TURQUE 

qu'à suivre les conseils de Pétersbourg, moyen- 
nant salaire : en 1898, le Tsar lui donnait trente 
mille fusils, dix-mille revolvers et vingt-cinq millions 
de cartouches, avec défense d'en faire usage ; en 1900, 
c'était le titre d'Altesse Royale que lEurope lui 
reconnaissait; en 1902, peut-être lui permit-on d'es- 
pérer que le trône de Serbie, sans héritier, pourrait 
revenir à son troisième fils, Mirko, époux d'une 
Obrénovitch. 

A Belgrade, les gens de Vienne avaient retrouvé 
leur instrument accoutumé. 

Le roi Milan avait abdiqué en 1889, reparu à 
Belgrade en 1891, vendu en 1892 à ses sujets ses 
droits et titres de citoyen serbe, de membre de 
la famille Obrénovitch et de père du roi, menacé de 
rentrer en 1893 et soutiré de son fils ou de son peuple 
plusieurs millions par cette menace (1892-1893). Il 
était revenu le 21 janvier 1894 pour renouveler le 
traité secret qui, en temps de paix, livrait à l'Autriche 
les Serbes de Bosnie, d'Herzégovine, de Croatie et 
de Slavonie, et qui promettait en temps de guerre la 
remise aux troupes autrichiennes des forteresses du 
royaume. Une année durant (janvier 1894-avril 1895), 
Milan avait gouverné et tellement abusé des finances 
publiques et du crédit royal qu'il avait dû reprendre 
le chemin de ses casinos d'Europe. 

Le roi Alexandre donnait alors le pouvoir aux hon- 
nêtes ministères Novakovitch et Simitch; la Serbie 
connaissait deux ans et demi (juillet 1875-jan- 
vier 1898) de régime constitutionnel; l'influence de 
la reine Nathalie faisait prévaloir les tendances 
russophiles et signer un autre traité secret avec le 
Tsar (vers le début de 1896). Aussitôt Milan rêve- 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 147 

nait de Paris s'installer à Vienne et, par tous les 
moyens, tâchait d'y rendre fréquentes les visites du 
roi Alexandre. Ce bon père se faisait le pourvoyeur 
de son fils. Jouant de la menace autrichienne, de 
raffection paternelle et de l'expérience trop com- 
plète, disait-il, qu'il avait des Serbes et de leurs sen- 
timents, il reprenait un tel ascendant sur le faible 
cerveau d'Alexandre qu'à la fin de décembre 1897, 
quelques mois après la proclamation de l'entente 
austro-russe, nommé commandant en chef de l'armée 
serbe, le vaincu de Pirot remettait la main sur le 
gouvernement. 

Durant deux années et demie, la diplomatie autri- 
chienne garda ce correspondant à gages (janvier 1898- 
juin 1900) : le traité secret de Milan livrait la Serbie 
au Habsbourg; le traité secret de Nathalie liait le 
roi au Tsar; le statu quo et la paix générale étaient 
doublement assurés, et si les Serbes s'avisaient de 
n'être pas contents. Milan faisait pendre ou désho- 
norer les chefs du parti national. 

Pendant l'été de 1900, la passion d'Alexandre pour 
M"" Draga Maschin faillit déranger cette combi- 
naison : le père dut céder le pouvoir à la maîtresse 
et regagner ses tripots de Vienne ou de Paris. Mais 
ce que perdait l'Autriche dans Milan, la Russie le 
retrouvait en Draga : Vienne avait livré la Serbie à 
son proxénète ; Pétersbourg la donnait à une femme 
galante, dont le Tsar acceptait d'être le témoin 
nuptial (août 1900). Une satisfaction, du moins, était 
accordée au sentiment national : en Macédoine, un 
archevêque de race serbe, Monseigneur Firmilian, 
était installé par le Patriarche sur le siège d'Uskub 
(1902). 



148 LA RÉVOLUTION TURQUE 

C'est à Sofia seulement que, de 1897 à 1902, l'en- 
tente austro-russe rencontra quelque opposition : 
l'impatient et tortueux génie du prince Ferdinand 
se pliait mal au servage ou au déshonneur. 

Réconcilié avec le Tsar, reconnu par les puis- 
sances, débarrassé de la tyrannie starabouloviste 
(1896), il refusait toute aventure macédonienne ; mais 
ne songeait-il jamais à une Bulgarie indépendante, 
à une principauté, non plus vassale, mais souveraine 
et érigée en royaume? Il allait à Pétersbourg pré- 
senter le filleul du Tsar, le prince Boris, à la Russie 
orthodoxe ; mais il visitait aussi à Belgrade et à Get- 
tigné, appelait de ses toasts une union des Bulgares 
et des Serbes, protestait à Gonstantinople contre les 
atrocités du vilayet de Kossovo (1898). 

Sincèrement dévoué aux intérêts de son peuple, il 
restaurait les finances, construisait le réseau ferré, 
réformait les impôts, mais n'oubliait ni l'armée ni la 
défense maritime, et ses projets sur les Chemins de 
fer Orientaux alarmaient tout à la fois Vienne et 
Pétersbourg (1899). Les chantages et les assassinats 
des révolutionnaires macédoniens amenaient presque 
une rupture entre Bucharest et Sofia (1900); déjà 
l'Autriche ménageait à son protégé roumain une 
entente avec le Grec : les deux rois de Grèce et de 
Roumanie se rencontraient en territoire autrichien, 
à Abbazia (mai 1901). 

Les nécessités d'un emprunt de cent millions de 
francs ramenèrent le prince Ferdinand et ses 
ministres au Tsar, qui avança les quatre millions de 
francs du premier coupon (juillet 1902) et, devant 
une Sobriané russophile, un ministère purement 
zankoviste répudia « toute politique extérieure qui 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 149 

ne servît pas la paix générale et surtout Taniitié 
avec tous les voisins ». Ferdinand retourna à Péters- 
bourg (juin 1902) ; le grand-duc Nicolas vint inau- 
gurer le monument de Chipka (août): sur le champ 
de Plevna, Tamitié bulgaro-rouraaine fut renouée; 
Charles de Roumanie et Ferdinand de Bulgarie dépo- 
sèrent ensemble des couronnes sur le monument 
des Russes (novembre 1902)... 

De 1897 à 1902, la déférence de tous les États bal- 
kaniques envers les protecteurs de Vienne et de 
Pétersbourg fut donc, malgré les incidents, cons- 
tante et unanime ; et les États de l'Europe gardèrent 
une attitude plus déférente encore. 

Les affaires Cretoises avaient rapproché pourtant 
les puissances occidentales : on avait pu croire à la 
fin de 1898 que, mises en confiance par cette honnête 
conduite, l'Angleterre, la France et Tltalie essaie- 
raient peut-être à Salonique de la pression effective 
qui leur avait si bien réussi à Candie. 

Mais Fachoda (septembre 1898) était un souvenir 
encore trop douloureux. A l'entente franco-an- 
glaise, les germanophiles et les impérialistes de 
Londres préféraient les cajoleries de Guillaume II. 
A peine la Crète délivrée (décembre 1898), ils se 
jetaient dans l'affaire sud-africaine En mars 1899, 
M. Cecil Rhodes allait demander à Berlin la tête de 
Krûger quon lui vendait au plus juste prix; comme 
en octobre 1899 les hostilités contre le Transvaal et 
les défaites anglaises commençaient, Guillaume II 
revenait à Londres : tous différends aux Samoa et en 



150 LA REVOLUTION TURQUE 

Afrique réglés, il promettait sa neutralité, au beso^iS' 
son alliance (novembre), en échange du Turc q^ 
l'Angleterre lui abandonnait. Puis, tant que dura 
cette guerre sud-africaine (octobre 1899-juin 1902), 
l'Angleterre eut d'autres soucis que les affaires levan- 
tines; de quel droit, d'ailleurs, aurait-elle interdit au 
Sultan contre les « rebelles » de Macédoine les moyens 
dont elle usait elle-même contre les « rebelles » du 
Transvaal ? 

Restées en tête-à-tête, la France et l'Italie com- 
mencèrent timidement à régler leurs anciennes que- 
relles par la conclusion d'un traité de commerce 
(janvier 1899), puis par une délimitation de leurs 
territoires éthiopiens (janvier 1900). Mais jusqu'à la 
mort du roi Humbert (juillet 1900), les décisions de 
la Triplice dominaient la diplomatie de Rome dans 
toutes les affaires continentales. En novembre 1897, 
d'ailleurs, lors de la visite faite à Monza par le comte 
Goluchowski, l'Italie avait été faite co-participante 
ou du moins co-intéressée du syndicat austro-russe ; 
les promesses alors échangées sont demeurées 
secrètes; en 1899, cependant, M. de Goluchowski 
parlait de notes rédigées et, en 1907, le baron de 
Burian révélait que l'une de ces notes prévoyait 
une autonomie albanaise au cas où le maintien du 
régime turc apparaîtrait comme impossible. 

Victor-Emmanuel arrivant au trône (août 1900), 
la .réconciliation franco-italienne était scellée par 
l'arrangement sur la Tripolitaine (décembre 1901); 
tandis que le duc de Gênes amenait sa flotte à Nice, 
le congrès albanais de Rome semblait présager une 
nouvelle orientation des efforts italiens : mari d'une 
princesse monténégrine, Victor-Emmanuel donnait 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 151 

son attention à 1 rt[uilibre adriatique »; il témoi- 
gnait du plus vif désir de contenter Pétersbourg et 
rendait visite au Tsar (juillet 190:2) quelques jours 
après le renouvellement de la Triplice. 

A Paris, le respect de l'Alliance mettait au service 
de Tentente austro-russe notre diplomatie qui incli- 
nait encore vers ce parti sous les efforts de notre 
ambassadeur à Constantinople : M. Constans avait 
remplacé M. Cambon (février 1899); aux remon- 
trances contre les massacres et aux demandes de 
réformes succédaient les demandes de concessions. 
De 1899 à 1902, les combinaisons financières de 
l'ambassadeur et de ses amis enchaînent notre poli- 
tique : on ne peut entretenir le Sultan d'Arménie 
ou de Macédoine, quand on lui parle de quais, de 
mines et de phares. A la fin de 1901, si l'impatience 
française fait saisir les douanes de Mitylène par une 
division de notre escadre, c'est assurément qu'Abd- 
ul-Hamid refuse à nos établissements scolaires les 
droits issus des capitulations ; mais c'est aussi, et 
surtout, que la Porte néglige ses versements aux 
héritiers Tubini-Lorando. 

Pour les écumeurs de concessions, les temps 
étaient propices : Abd-ul-Hamid, célébrant le jubilé 
de ses vingt-cinq ans de règne, était pris d'une folie 
de grands travaux (septembre 1900) ; il lançait son 
chemin de fer sacré vers la Mecque et voulait pro- 
longer jusqu'à Bagdad, jusqu'au Golfe, les rails ana- 
toliens. Mais les temps étaient critiques aussi pour 
les protégés de M. Constans : les financiers de Berlin 
et de Francfort trouvaient dans leur gouvernement 
un avoué encore plus rapace. Guillaume II lui- 
même était venu à Constantinople réclamer « son » 



152 LA REVOLUTION TURQUE 

Bagdad (octobre 1898); il en obtenait la promesse 
écrite (octobre 1899); le tracé en était établi (fé- 
vrier 1901). Financiers allemands et financiers fran- 
çais se syndiquaient alors pour partager l'aubaine * : 
en Anatolie, rails allemands et rails français arri- 
vaient au contact et les deux compagnies échan- 
geaient des actions et des délégués; sur le Bagdad, 
on négociait pareille entente où les seuls intérêts 
nationaux de la France étaient oubliés (octobre 1901- 
mars 1902)... 

...Ah! les belles années pour l'entente austro- 
russe que ces cinq années 1897-1902 !... En 1902, tout 
change, par la faute des Macédoniens qui, massa- 
crés et pillés, n'apprécient pas les beautés du statu 
qiio et la douceur de la paix générale. 



Les Macédoniens avaient à souffrir de ce pacifique 
état de choses et ils en souffraient grandement : au 
régime turc s'ajoutait, pour la dévastation de la 
Macédoine, le régime hamidien. Régime turc, man- 
gerie; régime hamidien, massacre-. 

Le résultat de la mangerie turque est toujours 
de réduire les peuples à la misère et à la faim. Pen- 
dant des siècles, les races sujettes ont supporté cette 
exploitation avec une patience admirable. Mais, dans 
un pays sillonné de chemins de fer comme l'est 
aujourd'hui la Macédoine, pense-t-on qu'il ait été 
besoin de propagandes étrangères pour ébranler 

1. Voir là-dessus mon livre Le Sultan, l'Islam et les Puissances. 

2. Voir La Macédoine et le vilayet cCAndrinople, Mémoire de l'Or- 
ganisation Intérieure, 1904. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 153 

cette résignation?... Quand la mangerie pousse les 
raïas à bout, au premier signe de mécontentement 
populaire, la police secrète d'Abd-ul-Hamid fomente 
ou invente une conspiration; la gendarmerie prend 
d'assaut les bourgs ou les villages, perquisitionne, 
découvre des armes, fusille les hommes ou les 
emmène prisonniers; les vieux, les femmes et les 
enfants sont dispersés dans la campagne ; bien heu- 
reuses les filles, quand elles ne subissent pas d'autres 
traitements. 

Puis commence, dans les mosquées voisines, une 
prédication qui met en chasse les irréguliers, les 
bachi-bouzouks; dans chaque province, le Sultan a 
une gendarmerie mobile de bachi-bouzouks toujours 
prêts. Il a ses Kurdes en Asie Mineure; en Macé- 
doine, il a ses Albanais. Les Kurdes accomplissent la 
besogne avec obéissance. Les Albanais y ajoutent 
une allégresse et une ingéniosité qui font de la vie 
macédonienne un drame mêlé de comédie. 

Ce drame nous a été longuement raconté par les 
Livres Jaunes et Bleus. Nous savons, à n'en pas 
douter, que, depuis l'année 1895, il n'y a pas eu un 
district de haute Macédoine dans lequel des bandes 
d'Albanais, soutenues par l'autorité turque, n'aient 
pris d'assaut les villages, tué par centaines les 
paysans, razzié des plaines entières et fait disparaître 
des populations qu'en 1890 encore on pouvait dénom- 
brer : tels, par exemple, les Serbes de la Vieille 
Serbie, qui, en 1890, formaient 60 ou 80 villages, 
comptaient une population d'environ 20000 âmes et 
dont aujourd'hui il ne reste que deux bourgs avec 
2000 habitants. 

Mais ces Albanais, très dispos à torturer des 



154 LA RÉVOLUTION TURQUE 

paysans, éventrer des femmes et brûler une récolte, 
sont moins braves quand ils rencontrent quelque 
résistance. On arrive au quatrième stade du régime 
hamidien : après la police secrète, après la gendar- 
merie et les bachi-boiizouks, viennent les soldats. 

Sous prétexte de rébellion à étouffer, on mobilise 
les rédifs (réservistes); on amène d'Asie Mineure de 
malheureux paysans turcs, la plus honnête popula- 
tion qu'on puisse imaginer. Loin de chez eux, exas- 
pérés par les guets-apens de cette guerre civile, 
affamés par le manque de solde, ils ne sont plus au 
bout de quelques semaines que des bandes de loups 
enragés. On voit donc en Macédoine 200000 soldats, 
conduits tantôt par leurs officiers, tantôt par la faim, 
pénétrer jusqu'au fond des montagnes, brûler ou mas- 
sacrer les villages : par l'œuvre des bachi-bouzouks 
dans les plaines et des soldats dans les monts, ces 
vilayets de Macédoine, que j'avais connus si floris- 
sants vers 1890, perdaient en 1902-1903 172 villages, 
et une population paysanne de 180 000 âmes était 
•dispersée dans les forêts ou contrainte de s'exiler. 

Tous les chrétiens de Macédoine, fidèles du Pa- 
triarcat grec ou fidèles de l'Exarchat bulgare, tous 
les peuples raïas, de langue hellénique, serbe, bul- 
gare ou valaque, supportaient les conséquences de 
ce pacifique slalu quo, — mais fort inégalement. 

Les « Patriarchistes » ' de langue grecque ou 
valaque sont installés au bord de l'Archipel, dans les 
ports et les plaines maritimes, ou, le long des lignes 
ferrées, dans les grandes villes de l'intérieur. Ils 

1. Voir mon livre La Turquie et l'Hellénisme contemporain. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 155 

vivent sous la protectrice surveillance des Euro- 
péens, des consuls, négociants, ingénieurs, employés 
de chemins de fer : sous l'œil des Européens, les 
fonctionnaires turcs sont pris de pudeur ou de crainte. 
Un grand nombre de ces Gréco-Valaques sont entrés 
au service des entrepreneurs européens ou de l'admi- 
nistration turque : ils peuvent protéger la masse de 
leurs congénères, que le désastre thessalien a rendue 
plus souple à la courbache et qui ne désire plus que 
la vie et les biens saufs. 

A l'autre bout de la Macédoine, les « Patriar- 
chistes » de langue serbe, noyés dans le cyclone 
albanais ou perdus dans les montagnes d'Uskub et 
de Kossovo, étaient dressés depuis trois siècles à 
tout subir sans révolte : la Meille Serbie, le pays de 
Prizrend et de Prichtina, à moitié vidé de ses habi- 
tants, n'était plus qu'un terrain de jeux pour la furie 
albanaise; M. A. Malet nous a donné, et Ij'ai repro- 
duit, le journal de ces opérations sanglantes tenu offi- 
ciellement par le consulat russe d'Uskub ^ 

Mais entre les deux régions serbe et grecque de 
la Macédoine palriarchiste, Ihinterland est peuplé 
en majorité d'Exarchistes bulgares, qui, sans pro- 
tection étrangère et sans complicités administra- 
tives, ont appris à ne compter que sur eux-mêmes. 
Quatre siècles de servitude ont fait disparaître chez 
ces raîas toute aristocratie de race : ce ne sont 
que vilains, démocratiquement égaux. Trente ans de 
civilisation n'ont pas encore fait émerger une aristo- 
cratie de fortune : ce ne sont que pauvres paysans, 
qui jusqu'à nous laissaient le commerce et l'industrie 

1. Voir le Correspondant du 25 février 1903 et la Revue de Paris 
du 15 mars 1903. 



156 LA RÉVOLUTION TURQUE 

de leurs moindres bazars aux mains des Gréco- 
Valaques, Une aristocratie d'intelligence seulement 
s'était formée, ou plutôt une classe d'intellectuels, 
que recrutaient chaque année les nombreuses écoles, 
primaires et secondaires, de l'Exarque. 

Que pouvaient devenir, au sortir d'une éducation 
européenne, ces jeunes g-ens qui n'avaient dans leurs 
villages aucune industrie où appliquer leurs connais- 
sances, dans leurs familles aucun capital d'où fonder 
quelque industrie? l'administration turque les trai- 
tait en suspects, leur refusait toute permission de 
tenter quelque entreprise et leur fermait systémati- 
quement l'entrée des carrières libérales, la hiérarchie 
des fonctions ottomanes et des administrations étran- 
gères, finances et travaux publics, Dette ottomane. 
Banque ottomane. Régie des tabacs, chemins de 
fer, etc., — tous débouchés que la faveur turque 
réservait aux Gréco-Valaques. La moitié de ces 
intellectuels entrant donc au service de l'Exarque 
comme prêtres ou professeurs, recrutaient un nou- 
veau contingent d'intellectuels et sans cesse aug- 
mentaient la classe de ces mécontents. Les autres 
devaient aller gagner leur pain dans la principauté 
bulgare. 

Les vilayets de la Turquie d'Europe — écrivait M. BrancofT 
en 1904 ^ — comptent en tout douze médecins et six avocats 
bulgares. Ce sont les seuls qui aient pu rester dans leur 
patrie et la servir. Depuis un quart de siècle, les gymnases 
classiques et modernes de Salonique d'abord, puis de 
Monastir et d'Andrinople, les écoles pédagogiques d'Uskub 
et de Serres et le séminaire orthodoxe de Constantinople 

1. D. M. Brancoff, la Macédoine et la Population chrétienne, p. T'.i 
et suiv. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 157 

>nt fourni un grand nombre d'instituteurs et de profes- 
seurs à la Macédoine. En Macédoine, en 1902, il y avait 
mille deux cent vingt professeurs et instituteurs, tous nés 
sn Macédoine : il n'y avait que quinze Bulgares de Bul- 
garie et quatre étrangers. Beaucoup de ces jeunes gens 
sont allés continuer leurs études dans les écoles spéciales 
et les Facultés de France d'Allemagne, d'Autriche, de 
Suisse, de Belgique, d'Italie, de Russie et de Bulgarie. Plus 
le quatre cents jeunes Macédoniens ont une instruction 
spéciale et universitaire : médecins, avocats, ingénieurs, 
architectes, professeurs, artistes, pharmaciens. Le nombre 
des licenciés et des docteurs en droit est bien plus grand 
encore. Malheureusement la porte de la patrie reste fermée 
à toutes ces jeunes forces qui ne demandent qu'à être 
utilisées. 

Ces jeunes gens sont forcés de s'exiler en Bulgarie, où 
ils occupent des places importantes, soit dans l'adminis- 
tration ou le gouvernement, soit dans le professorat, dans 
les gymnase», à l'Université. Quelques-uns d'entre eux, 
professeurs à T Université de Sofia, ont été nommés, pour 
leurs savants ouvrages, membres correspondants de plu- 
sieurs académies et sociétés étrangères. D'autres sont entrés 
dans la carrière diplomatique, sont avocats, médecins, 
juges, artistes, ingénieurs, architectes, pharmaciens et 
publicistes. Ceux-ci ont entre leurs mains le plus grand 
nombre des journaux et revues bulgares. Plus de trois 
cents jeunes Macédoniens ont achevé leurs études à 
l'École militaire de Sofia et sont aujourd'hui officiers de 
l'armée bulgare. Les Macédoniens, professeurs en Bulgarie, 
sont au nombre de quatre cent cinquante. 

Ces intellectuels sont traqués non seulement par le 
gouvernement turc, mais encore par le patriarcat grec. 
Dans de telles circonstances, ne doivent-ils pas fatalement 
songer à la révolte? Ils demandent, avec énergie, à ne 
plus pourrir dans les prisons, à ne plus être envoyés 
en exil et à pouvoir vivre, à Salonique et à Monastir, 
de la chaire universitaire, du laboratoire, des hôpitaux et 
des administrations. 



158 LA RÉVOLUTION TURQUE 

A Sofia, vers 1902, vingt mille habitants sur 
soixante-dix mille étaient nés en territoire ottoman; 
dans la principauté bulgare, le nombre de ces Rou- 
mélo-Macédoniens dépassait deux cent mille peut- 
être. Avec les intellectuels, le paysan, qui fuyait le 
, régime turc, le manœuvre, qui venait gagner un 
plus haut salaire dans les travaux publics et les cons- 
tructions de la principauté, surtout le petit bour- 
geois, que la justice du Sultan avait traqué et 
ruiné, formaient la majorité de ce contingent. Tous 
étaient également victimes de la paix austro-russe : 
leur ressentiment, comme leurs intérêts privés, les 
attachait aux associations révolutionnaires ou patrio- 
tiques, qui rêvaient la libération delà Macédoine. 

Dès 1893, un congrès de Slaves Ottomans fondait 
à Sofia V Organisation macédo-andrinopolitaine , diri- 
gée par un Comité extérieur de six membres et par 
des congrès annuels : en 1895, une expédition sur 
Melnik était décidée par le Comité et exécutée par 
Boris Sarafof. De 1895 à 1899, la concorde et la 
discipline furent complètes entre les membres et les 
chefs de ce Comité, qui se laissait guider par les avis 
du gouvernement bulgare. Mais, en 1899, les Macé- 
doniens à bout de patience firent sécession : une 
Organisation intérieure, sous le Comité intérieur sié- 
geant à Salonique, prépara la révolution; la Macé- 
doine, puis le vilayet d'Andrinople furent militaire- 
ment partagés en secteurs, dont un comité local et 
un chef élu avaient Tadministration et le comman- 
dement. Les « ventes » des carbonari avaient fourni 
le modèle; la patience et la solidarité paysannes en 
firent une mystérieuse puissance, dont on sentit bien- 
tôt les efforts et dont les ordres furent partout obéis. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 159 

En 1902, les deux Organisations intérieure et exté- 
rieure semblaient marcher unies : les hommes d'action 
cependant blâmaient la sagesse de Sofia et les Macé- 
doniens commençaient à ne mettre leur confiance 
[{u'en eux-mêmes. L'Organisation intérieure prenait 
le premier rang; dans tous ses vilayets de Roumélie, 
le Turc sentait germer des Comités et des comitadjis, 
et Ton ne parlait plus que d'une insurrection pour 
le printemps de 1902. M. de Montebello, notre ambas- 
sadeur, écrit de Pétersbourg le 28 février 1902 : 

L'agitation révolutionnaire qui se réveille annuellement 
en Macédoine paraît, cette année, plus inquiétante. On 
pouvait espérer que la visite à Saint-Pétersbourg de 
larchiduc Ferdinand aurait arrêté pour quelque temps 
les menées des agitateurs. On n'a pu ignorer, en effet, que 
le résultat de ce voyage a été la confirmation des accords 
intervenus entre la Russie et l'Autriche, lors de la visite 
de l'Empereur François-Joseph en 1897... Le comte Lams- 
dorff paraît être sûr qu'en Bulgarie les précautions sont 
bien prises. Mais le Comité bulgare est en majeure 
partie composé d'éléments de nationalités diverses; il a 
des ramifications dans tous les Balkans et l'action très 
sincère de la Bulgarie devient impuissante, en dehors de 
son territoire *. 

En même temps que les Comités bulgaro-macédo- 
niens, les Albanais, les plus fidèles serviteurs d'Abd- 
ul-Hamid, font des leurs : 

Belgrade, le 1" mars 1902. 

Une sérieuse rixe s'est produite à Ipek entre Albanais 
et soldats turcs, à la suite du meurtre d'un chef albanais : 
de part et d'autre il y a un assez grand nombre de tués et 

1. Ces dépêches et les suivantes sont empruntées au Liore 
Jaune : Affcàres de Macédoine, 1902. 



160 LA REVOLUTION TURQUE 

de blessés. Mon collègue de Russie ne m'a pas caché les 
vives inquiétudes que lui cause l'agitation signalée depuis 
quelque temps en Macédoine et en Serbie. De diverses 
sources très sûres, on est unanime à lui déclarer que le 
mouvement prend une grande extension et qu'il sera 
beaucoup plus difficile cette année d'en arrêter l'explosion 
annoncée pour le mois prochain. Il m'a dit avoir la 
certitude que la Serbie observerait la plus complète 
réserve. Le Ministre des Affaires étrangères du Monténégro, 
lors de son récent séjour à Belgrade, a donné au roi 
l'assurance que le prince Nicolas était décidé à adopter 
la même attitude. 

De Macédoine, nos agents annoncent la révolte 
prochaine et bien organisée. M. Choublier, notre 
consul à Monastir, écrit le 4 mars 1902 : 

Partout on parle à mots couverts d'une insurrection 
pour le printemps. On ne saurait prévoir dans quelle 
région de la Macédoine un mouvement bulgare est le plus 
à craindre : cependant les Comités concentrent leurs 
efforts le long d'une ligne qui coupe de biais la Macédoine 
en traversant les régions montagneuses et boisées d'Ichtip, 
Kuprulu, Perlépé, Krouchovo, Monastir et Kastoria. 

C'est la Macédoine « exarchiste » qui entre en 
campagne. En 1902, la Macédoine « patriarchiste » 
des Gréco-Valaques et des Serbes gardera la neutra- 
lité ou prendra parti pour le Turc : 

L'action des Comités, — continue M. Choublier, — est 
encore plus paralysée par la guerre que, soutenus des 
autorités, leur ont déclarée les notables grecs et grécisants : 
partout ces derniers se font dénonciateurs des Bulgares. 
Les autorités grecques de Monastir elles-mêmes prennent 
le parti des Turcs contre ces mêmes populations chré- 
tiennes qu'elles prétendent devoir un jour revenir à la 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 161 

Grèce... Les Grecs demandent des mesures sévères contre 
les Bulgares. 

La propagande serbe, au contraire, ne leur est nullement 
hostile. Le consul de Serbie recommande aux députations, 
qui viennent lui demander ses conseils, de ne point se 
laisser enrôler par les bandes bulgares, mais d'observer 
la neutralité la plus bienveillante et même de les aider à 
se soustraire à la poursuite des Turcs. Trop faible en ces 
régions, insurûsamment organisée, la propagande serbe se 
compromettrait inutilement en cherchant à suivre l'exemple 
des Bulgares : d'autre part, à s'opposer au mouvement 
insurrectionnel, les Serbes perdraient la sympathie des 
populations qui, moins patriotes que désireuses d'échapper 
à leur situation misérable, accueilleront avec joie, quel 
qu'il soit, leur libérateur. 

Les autorités turques lâchent les bachi-bouzouks : 

Le 26 janvier, le vali de Monastir, averti que plusieurs 
chefs des Comités s'étaient réunis à Ekchi-Sou, envoyait 
le capitaine Rifaat-bey avec cent cavaliers pour se saisir 
des conspirateurs. Au lieu de marcher directement sur 
Ekchi-Sou, Rifaat-bey s'attardait dans les villages voisins 
à lever deux cents bachi-bouzouks. Les conspirateurs 
avertis eurent le temps de fuir; mais les habitants du 
village furent battus et cruellement maltraités. 

Les bachi-bouzouks se sont crus, après cet enrôlement, 
autorisés à continuer, même hors de la présence des 
autorités. La police turque accepte leurs services; à la 
suite des perquisitions opérées par eux dans les villages 
d'Egri, Boukri, Barechani, Jabeni et Zajetz, trente et un 
Bulgares ont été incarcérés. Avant l'arrivée des autorités, 
les habitants de Jabeni et de Barechani avaient été liés, 
puis bàtonnés. Une plainte adressée au vali par les 
habitants de Barechani a été repoussée; quelques bachi- 
bouzouks d'Ostritza sont toujours installés à Barechani et, 
sous l'œil des zaptiés, continuent leurs perquisitions. 

Les Turcs de Resna organisent un Comité antibulgare ; 

LA RÉTOLCTIOH TCROCE. 1 1 



162 LA RÉVOLUTION TURQUE 

sur les bords du lac de Presba, des bandes turques 
perquisitionnent. Le village de Krania est occupé par une 
bande de bachi-boiaouks qui ont tellement bàtonné leurs 
prisonniers qu'il a fallu deux jours pour leur faire faire 
les quelques heures de route qui séparent Krania de 
Nakolesci. 

Le résultat est que, même dans les villes et dans 
les capitales de vilayets, ni paysans ni citadins ne 
peuvent vaquer à leurs affaires : 

Les propriétaires des grands tchiftliks, qui, à celte 
époque de l'année, sont ordinairement dans leurs terres, 
n'osent quitter Monastir. Dans la ville même, il règne 
une sorte de terreur. Dès six heures du soir, les magasins 
sont fermés, personne ne peut sortir sans lanterne, et les 
habitants ne s'aventurent plus dans les rues. 

Le vali, que je questionnais avant-hier, me répondait 
qu'il était sans inquiétude parce que ses subordonnés 
faisaient bonne garde, mais que cette vigilance était 
nécessaire et que les Comités voulaient « tenter un 
mauvais coup ». Le Comité bulgare de Krouchovo aurait 
décidé, il y a deux mois, d'enlever ou de tuer un des 
consuls de Monastir, dans le but de faire parler en Europe 
de la question macédonienne. 

Le syndicat austro-russe et l'Europe attachent 
d'abord peu d'importance à ce mouvement. Les 
diplomates gardent leur optimisme. La Russie est 
assurée de l'obéissance bulgare, — c'est le moment 
où Sofia négocie son emprunt; — le comte Lamsdorff 
déclare que « la situation intérieure du gouvernement 
bulgare est trop délicate, ses embarras financiers trop 
lourds pour qu'il ne sente pas l'impérieuse néces- 
sité d'éviter toute complication ; la Turquie sei^a éner- 
gique dans la répression des moindres troubles » 
(27 mars). Mais la révolte albanaise permet au Sultan 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 163 

de mobiliser *, et les ambassadeurs turcs dénoncent à 
l'Europe les entreprises des bulgares (10 avril) : « les 
faits après vérification, écrit M. de Montebello, ont 
été toujours jusqu'ici reconnus inexacts » (io avril). 
Les Bulgares confessent pourtant qu'ils sont impuis- 
sants à désarmer les Comités, qui depuis cinq ans 
ont reçu abondance de vieux fusils déclassés * et qui 
trouvent en Grèce les fusils Gras à vil prix. 

Le Sultan prend alors les mesures « pour le main- 
tien de l'ordre et de la tranquillité » (mai 1902). Le 
commissaire ottoman à Sofia explique au chef de 

1. M. Constans écrit le 7 avril 1902 : « Si depuis quelque temps 
le gouvernement ottoman paraissait craindre des complications 
du côté des Comitéâ macédoniens, les premières difQcultés lui 
viennent ce printemps des tribus albanaises chez lesquelles Tim- 
panité a encouragé le goût de la vendetta et du pillage. 

> Il y a quelques jours le chef albanais Ferbad Bey, avec mille 
partisans, et Issa Bolitin, avec 300 hommes, pénétraient dans 
Novi-Baiar et occupaient le konak, forçant le gouverneur à se 
réfugier dans la forteresse. Ils voulaient obtenir la grâce d'un 
chef très populaire, Akif-bey : la faveur a été accordée; les Alba- 
nais demandent maintenant la révocation du sous-gouverneur de 
Novi-Bazar qu'ils accusent d'avoir fait exiler Akif. 

• Le gouvernement ottoman a décidé de prendre des mesures 
militaires pour parer à tout événement; mais la pénurie du 
Trésor ne permettant pas de nourrir une grande quantité de 
troupes supplémentaires, au lieu de 36 bataillons d'ilavés que 
demandait le grand-vizir, le ministre de la Guerre n'a pu en 
mobiliser que 24. Ils ont été répartis dans les districts où les 
troubles sont le plus à craindre, soit lia Uskub. 4 à Monastir et 
9 autour de Salonique d'où ils peuvent être envoyés rapidement 
dans trois directions différentes. Les forces de la région ont été 
ainsi portées de 45000 à 60000 hommes environ. La garnison 
d'.Vndrinople a fourni un bataillon pour garder près de Drama la 
ligne Salonique-Dédéagatch, dont on pourrait sans difficulté 
faire sauter les nombreux ouvrages d'art. A l'est d'Andrinople 

:in, un bataillon a renforcé la surveillance de la frontière bul- 
■ à travers laquelle les agents des Comités passaient trop 
iacilement. ■ 

2. Livre Jaune, 1902, p. 19. 



164 LA RÉVOLUTION TURQUE 

notre légation : « Nous ne demandons qu'à avoir 
devant nous vingt mille insurgés pour en finir une 
bonne fois avec eux* ». Vienne et Pétersbourg se 
concertent. M. de Goluchowski répète aux Déléga- 
tions (13 mai) qu'entre Autriche et Russie « il n'existe 
pas de convention formelle et écrite », mais que, 
« par un échange de vues verbal », les deux gouver- 
nements ont reconnu « la nécessité d'imposer la paix 
dans les Balkans au moyen d'une action simultanée 
à l'égard des différents peuples qui les habitent- ». 
Les deux Cabinets sermonnent donc et font ser- 
monner par leurs amis et alliés la Bulgarie, qui se 
déclare impuissante à faire la police en dehors de ses 
frontières et qui, chez elle, en cette année 1902, est 
aussi incapable que la Grèce en 1897 de contenir le 
chauvinisme et l'indignation nationale. 

Comme en 1896-1897 des bandes de Cretois réfugiés 
à Syra ou au Pirée regagnaient l'île sous la conduite 
d'officiers grecs, déserteurs ou démissionnaires, des 
bandes armées et disciplinées passent de la princi- 
pauté dans les vilayets. De véritables batailles sont 
livrées par elles dans le pays d'Uskub, de Monastir 
et dans la haute vallée de la Strouma (juillet 1902). 

Un Congrès macédonien, réuni à Sofia, a montré 
les deux tendances qui se partagent les comités : les 
modérés, sous le général Zontcheff et le docteur 
Michaïlowski, ne voudraient pas marcher encore; les 
ardents, sous Sarafof et Stanicheff, estiment le 
moment favorable. Scission complète entre les deux 
Organisations : les partisans de Sarafof décident de 
pousser à l'insurrection; on se prépare à célébrer 

1. Livre Jaune, 1902, p. 7. 

2. Ibid., p. 18. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 165 

dignement Tanniversaire de Chipka (18 septembre), 
bien que le grand-duc Nicolas, venu pour ces fêtes, 
ordonne la patience. Aussi la Porte débarque de 
nouvelles troupes d'Asie et M. Constans lui-même 
reconnaît la dureté et « l'inintelligence de la répres- 
sion » (6 octobre) : 

Saloaique, le 15 octobre 1902. 

Une forte concentration de bandes s'est opérée dans les 
cazas de Petritch, Melnik, Djoumaa-Balia et Raslog. Dans 
dix-sept villages, la population mâle tout entière se serait 
jointe aux révolutionnaires. On aurait même arboré un 
étendard vert et rouge, aux couleurs de la Macédoine indé- 
pendante. Des forces insurgées considérables se sont 
emparées du défilé de Cresna entre Melnik et Djoumaa- 
Balia. Un agent de la Dette, un percepteur des dîmes et 
trois gendarmes ont été massacrés à l'entrée du défilé. Un 
détachement qui s'y est engagé a été, assure-t-on, presque 
entièrement détruit; 70 blessés turcs ont été transportés 
dans les hôpitaux de Serrés. 

Il y a trois jours, le défilé était encore aux mains des 
insurgés; le vali de Salonique, qui m'avait alors nié le 
fait, a déclaré hier à mon drogman que les communica- 
tions entre Melnik et Djoumaa-Balia venaient d'être réta- 
blies. .\utre rencontre aussi fâcheuse pour les Turcs : un 
détachement de 50 hommes, cerné par des insurgés, se 
serait rendu et aurait été relâché après avoir dû aban- 
donner ses armes, ses munitions et même ses chaussures. 
Les autorités font le plus profond mystère sur tout ce qui 
se passe dans la vallée de la Strouma. Mais il leur sera dif- 
ficile de s'emparer des insurgés qui s'appuient aux mon- 
tagnes de Malesch et au massif du Pirin Dagh qui, pendant 
plusieurs mois de 1896, a fourni un refuge inexpugnable à 
deux ou trois cents révolutionnaires. 

Pourtant Abd-ul-Hamid « ne paraît pas attacher 
une très grande importance aux événements qui se 



166 LA REVOLUTION TURQUE 

déroulent en Macédoine, — écrit M. Consta^ns; — il 
se plaint seulement de Texagération des nouvelles 
publiées par les journaux européens' » (18 octobre). 
Mais comme il demande à toutes les puissances, — 
rimprudent! — et non plus seulement au syndicat 
austro-russe, d' « exercer une pression à Sofia pour 
réprimer l'activité croissante des Comités », il met 
brusquement en branle la diplomatie anglaise : le 
20 octobre 1902, lord Lansdow^ne propose à l'Europe 
de conférer sur la situation macédonienne. 

1. Livre Jaune, p. 25. 



II 



L'Angleterre était délivrée de la guerre sud-afri- 
caine (juin 1902). Elle éprouvait le besoin de rentrer 
dans les conseils de l'Europe et de regagner l'estime 
du monde par une conduite vertueuse. L'avance 
russe en Mandchourie lui faisait désirer, peut-être, 
quelque complication au Levant qui forcerait Péters- 
bourg de lâcher la proie chinoise. Sur la diplomatie 
de Londres, Tinfluence personnelle du roi Edouard 
commençait de se faire sentir. Guillaume II déclarait 
ouvertement que, désormais, « l'avenir de l'Alle- 
magne est sur l'eau »; les incidents de Koweït 
(août 1901-février 1902) trahissaient les visées alle- 
mandes sur le golfe Persique ; le germanophile lord 
Salisbury quittait le ministère et M. Balfour passait 
Premier à l'exclusion du germanophile M. Cham- 
berlain (juillet 1902). On sentait venir la réconcilia- 
tion franco-anglaise; une nouvelle coopération des 
trois puissances occidentales, Angleterre, Italie et 
France, apparaissait à quelques-uns comme le meil- 
leur acheminement vers l'entente complète*. 



1. Voir mes livres Pro Macedonia et Le Sultan, VIslam et les 
Puissances. 



168 LA REVOLUTION TURQUE 

La France, la première, prononce quelques paroles 
honnêtes : « Le moyen le plus sûr pour la Sublime 
Porte d'arrêter le succès des Comités serait de réaliser 
enfin les réformes nécessaires que les populations de 
ce pays attendent depuis trop longtemps », répond 
)A. Delcassé à l'ambassadeur du Sultan (20 octobre 
1902) : c'est ce que répète depuis six mois notre 
ambassade de Constantinople, chaque fois qu'en 
l'absence de M. Constans, notre honneur et nos 
intérêts nationaux sont remis à l'honnêteté et au 
patriotisme de M. Bapst, notre chargé d'affaires. Dès 
le 29 juillet 1902, M. Bapst écrit : 

Il est évident qu'un sévère conlrôle administratif, finan- 
cier et judiciaire serait le seul moyen de faire rentrer un 
peu de calme moral et de bien-être matériel chez ces 
populations si durement éprouvées. 

En octobre, M. Bapst constate le succès de l'insur- 
rection : 

Le mouvement de cette année a été de beaucoup le plus 
sérieux de tous ceux qui se sont produits depuis les 
guerres de 1876-1877; il autorise à présager pour le prin- 
temps prochain des troubles plus étendus et plus graves. 
Au moment oii il se déclara, il fut désapprouvé par les 
Bulgares sensés : c Ces malheureux, disait-on, sacrifient 
leur vie sans profit pour la cause nationale; ils seront 
écrasés par les Turcs et les choses finiront en Macédoine 
comme elles ont fini en Pologne en 1863 ». Comme aucun 
appui n'était à attendre de l'étranger, comme la princi- 
pauté de Bulgarie était contrainte à l'inaction, comme le 
Comité macédonien lui-même était en dissension, il sem- 
blait que les insurgés allaient vite succomber. Les prévi- 
sions des sages n'étaient pas justes. Non seulement les 
bandes n'ont pu être détruites par les Turcs et restent 
presque intactes à la fin de la saison, ayant gardé tous 



KNTKNTK AISTHO-IUS-E 169 

leurs cliefs: mai-, -:!r t.nit !'■ t-TrilMin- .[u'fllrs ont par- 
couru. p|l'- MiU r.'ii. ..iilr.' les sympathies de la iMipulation 

r{ ont .H.' a'hl.'.-s l'ai r\\>-. 

Et M. lUipst répète que le seul remède, le remède 
urgent est dans les réformes : il recommande le 
projet de notre consul à Salonique, M. Steeg, qui 
résume d'avance toute loeuvre réformatrice, dont les 
puissances vont entreprendre, sans lachever, la réa- 
lisation : 

On connaît — disait M. Steeg — la situation critique 
dans laquelle se trouve le villageois bulgare de Macédoine, 
exposé, sans défense, à toutes les violences des bandes 
révolutionnaires et à toutes les exactions de la gendarmerie 
turque, mal recrutée, irrégulièrement payée et obligée de 
vivre sur Ihabitant. L'organisation d'une gendarmerie suf- 
lisamment nombreuse, bien payée, composée d'éléments 
choisis et commandée par des officiers d'élite, suffirait à 
rendre de plus en plus difficiles les mouvements de bandes 
révolutionnaires et à rassurer les paysans qui, du jour où 
ils n'auraient plus de représailles à redouter, se feraient 
peut-être les auxiliaires de l'autorité. 

On connaît, d'autre part, les abus qui résultent du sys- 
tème de l'affermage des dîmes presque toujours adjugées 
à des beys influents, qui usent de la délégation de l'État 
comme d'un prétexte à toutes sortes d'exactions. Les deux 
derniers mouvements insurrectionnels ont commencé par 
le massacre d'agents chargés de la perception des dîmes. 
Or, dans la plus grande partie de la Macédoine, les dîmes 
étant affectées aux garanties des chemins de fer (Salonique- 
Monastir et Salonique-Dédéagatch), le produit des adjudi- 
cations est versé à la Dette publique. Un règlement obli- 
geant cette administration à percevoir ces revenus en régie 
suffirait sans doute à mettre fin à des abus souvent into- 
lérables... Il semble que, si la réforme de la gendarmerie 
et de la perception des dîmes assurait aux populations 
un minimum de sécurité, elles ne sauraient demeurer 



170 LA REVOLUTION TURQUE 

insensibles à ce progrès. D'autres points importants, tels 
que l'admission plus large de l'élément chrétien dans la 
magistrature et l'administration, pourraient être ensuite 
examinés avec plus de loisir... 

Gendarmerie, finances, justice :de 1902 à 1907, ces 
trois réformes demandées par M. Steeg, le syndicat 
austro-russe va les adopter Tune après l'autre ; mais 
de 1902 à 1907, il n'en imposerait aucune au mauvais 
vouloir du Sultan, si la diplomatie anglaise n'inter- 
venait chaque fois, vigoureusement. 

Vienne continue de vanter le statu qiio, malgré les 
convois de blessés arrivant à Constantinople, malgré 
les appels du Sultan au fanatisme populaire et les 
préparatifs de la Porte et des Comités « en vue d'une 
explosion générale en Macédoine au printemps pro- 
chain ». M. Bapst écrit le 19 novembre : 

L'hiver en s'établissant empêche l'insurrection d'être 
très active; mais elle subsiste et, malgré la blessure et la 
retraite d'un de ses chefs, Zontchef, elle s'est encore 
affirmée, cette quinzaine, par de petits engagements. Un 
convoi de seize soldats blessés est arrivé à Constantinople. 
C'est la seconde fois depuis un mois que pareil fait se pro- 
duit; il est la preuve qu'à Serrés et dans les autres villes, 
les locaux sont déjà remplis de blessés. 

Le gouvernement turc ne fait plus mystèi'e de la résis- 
tance opposée par les bandes; il permet aux journaux 
illustrés de Constantinople de publier des dessins repré- 
sentant des soldats blessés dans les derniers engagements. 
Le ministre de la Guerre laisse entendre qu'il prend des 
dispositions en vue d'une explosion générale au printemps 
prochain. Les préparatifs pour une insurrection plus 
étendue se poursuivent sans relâche. L'ambassadeur d'An- 
gleterre me dit que les importations d'armes en Macédoine 
vont toujours croissant; il pense qu'il suffirait, pour 
ramener un calme relatif, que les tribunaux et la police 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 171 

fissent correctement leur devoir; le jour où la population, 
libérée des principaux abus, ne prêterait plus main-forte 
aux agitateurs, ceux-ci seraient vite réduits à rim[)uis- 
sance; cette réforme s'opérerait tout simplement, si les 
puissances assuraient aux tribunaux et à la police le 
payement régulier de leurs traitements. 

L'ambassadeur de Russie, ayant emporté à Livadia 
le projet de M. Steeg, rapporte « des recomman- 
dations spéciales au Sultan pour l'introduction de 
réformes en Macédoine ». Mais quelles réformes? 
M. Delcassé insiste à Pétersbourg ; il annonce que 
l'ambassadeur anglais à Constantinople « propose 
un plan d'organisation nouvelle de la Macédoine » 
(17 novembre). Les agents russes en Macédoine et 
en Bulgarie annoncent de leur côté qu'une guerre 
est imminente pour le printemps. Notre agent à Sofia 
écrit : 

Depuis le commencement du mois de novembre, les 
bandes insurrectionnelles font leur rentrée en Bulgarie. 
Les premières neiges sont tombées, barrant les sentiers 
des montagnes et enlevant aux insurgés leurs refuges 
ordinaires. Le gouvernement bulgare fait désarmer les 
bandes et maintient leurs chefs en arrestation pendant 
quelques jours. La population fête chefs et soldats, les 
acclame, leur donne des vivres. 

Les officiers bulgares d'origine macédonienne, au 
nombre de raille environ, songeraient à démissionner en 
masse, ne voulant pas rester larme au pied quand la vie 
de leurs proches est en danger. Le nombre des réfugiés 
est considérable. Le ministre de Russie, M. Bakhmetieff 
m'a dit que son consul à Philippopoli, envoyé en mission 
du côté de Dubnitza et Kustendil, avait compté plus de 
six cents personnes inoffensives, vieillards, femmes, 
enfants, fuyant devant les Turcs, Il en arriverait, tous les 



172 LA REVOLUTION TURQUE 

jouis, des centaines : d'après M. Bakhmetieiï, leur nombre 
dépassera le millier avant la fin du mois. 

L'avis de mon collègue russe est qu'il faut étudier un 
programme de réformes et le discuter ensuite avec les 
puissances qui, n'en ayant pas, se trouveraient portées à 
adopter une partie de celui qu'on leur proposerait. Quand 
l'accord serait fait, on devrait imposer aux Turcs les 
réformes décidées. 

Vienne finit par s'inquiéter : on ne peut aban- 
donner le prince Ferdinand aux risques d'une révolte 
nationale ou au monopole de l'aide russe. Londres 
menace d'une conférence où les deux puissances 
« les plus intéressées dans les affaires balkaniques » 
risqueraient aussi de perdre leur prépondance. Paris 
et Pétersbourg sont enfin d'accord pour « préconiser 
les réformes les plus pratiques et les plus efficaces ». 
Paris insiste sur le programme de M. Steeg (27 no- 
vembre). Mais Vienne et Berlin conseillent au Sultan 
de se débarrasser de ces demandes importunes, en 
nommant deux commissions dont l'une, sous la pré- 
sidence d'un inspecteur-général, Hilmi-pacha, irait 
« étudier sur place les améliorations à apporter à 
la situation en Macédoine », dont l'autre resterait 
« à la Porte pour examiner les propositions de la 
première » (1" décembre). 

Harassée par les remontrances des ambassadeurs, — 
écrit M. Bapst, — la Porte veut se donner l'air de consentir 
à quelque réforme en Macédoine; mais aucune inten- 
tion sérieuse n'est dans l'esprit du gouvernement. L'ins- 
pecteur nommé doit « surveiller et poursuivre l'application 
des mesures récemment arrêtées pour les vilayets de la 
Turquie d'Europe et approuvées par iradé impérial ». Or, 
en dehors de l'envoi des troupes en Macédoine, aucune 
mesure n'a été édictée par le Souverain; est-ce donc la 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 173 

répression par la force armée que doit « surveiller et pour- 
mivre » Hilmi-pacha? 

Les < Instructions », qui viennent d'être approuvées par 
le Sultan n'apportent de modification que sur un point, 
réclamé, d'ailleurs, par M. Zinovief : l'introduction de 
l'élément chrétien dans la gendarmerie. . 

Sur de nouvelles instances de M. Delcassé, la 
Russie déclare ne pas « se contenter de palliatifs : 
l'ordre formel du Tsar est d'insister pour des 
réformes ». L'honnête M. Bapst se trouvant encore 
une fois chargé de nos affaires, une déclaration très 
nette de notre gouvernement appuie la déclaration 
russe (9-11 décembre). Mais le Sultan pense avoir 
gagné l'Autriche, par l'intermédiaire de l'Allemagne, 
qui reçoit alors le firman définitif de son Bagdad. 
M. Bapst écrit le 15 décembre : 

Le Palais, la Porte et tout le monde turc affectent de 
croire que les « Instructions » du Sultan règlent définitive- 
ment la question macédonienne. D'après tous mes rensei- 
gnements, qui concordent avec ceux des autres ambas- 
sades, jamais les exactions et les brutalités n'auraient 
été plus nombreuses de la part de la gendarmerie et de la 
troupe. Des colonnes sillonnent le pays pour rechercher 
les armes; elles sont logées chez l'habitant et en profitent 
pour le dévaliser. Le directeur du Chemin de fer de Salo- 
nique-Monastir me disait avant-hier que les jours de paye, 
les employés de la Compagnie étaient régulièrement dé- 
pouillés par les soldats chargés de garder la voie. 

L'ambassadeur de Russie m'a entretenu de ce redouble- 
ment de persécution : il constate que les violences des 
Turcs affolent la population macédonienne qui émigré en 
Bulgarie; le gouvernement princier est impuissant à con- 
tenir le sentiment de colère que l'afllux de ces malheureux 
excite contre les Turcs; si d'ici peu le calme et la sécurité 



174 LA REVOLUTION TURQUE 

ne sont pas rétablis en Macédoine, on ne saurait prévoir ce 
qui peut advenir. 

En Macédoine Tarrivée de l'inspecteur-général 
Hilmi-pacha (8 décembre) et la publication de ses 
Instructions n'ont causé que scepticisme chez les 
musulmans, désappointement chez les chrétiens : 
« Je ne fais que traduire l'opinion générale en la 
résumant : les nouvelles réformes consistent dans la 
multiplication de rouages coûteux et irresponsables; 
il semble qu'ont ait voulu organiser, non le progrès, 
mais la résistance », écrit M, Steeg, qui démontre 
l'urgence de réformes sérieuses et pratiques, « si l'on 
veut parer à l'éventualité de plus en plus probable 
de troubles graves au printemps prochain ». Le 
consul anglais réclame les mêmes réformes des 
impôts et de la gendarmerie. Une nouvelle démarche 
de M. Delcassé à Pétersbourg décide le Tsar à 
envoyer le comte Lamsdorff dans les capitales des 
États balkaniques, puis à Vienne. 

Vienne, le 31 décembre 1902. 

Le comte Lamsdorff, arrivé hier soir à Vienne, a eu, dès 
hier matin, un long entretien avec le comte Golu- 
chowski, d'abord, et avec l'Empereur ensuite : 1° sur la 
nécessité d'améliorer le sort des chrétiens en Macédoine, 
2° sur les moyens les plus propres à obtenir ce résultat 
sans rien changer au statu quo et sans attenter aux droits 
souverains du Sultan. 

Ses conversations l'ont convaincu de la concordance d< 
leurs vues sur la nécessité de faciliter au Sultan des 
réformes qu'il ne puisse refuser et qui le rassurent, en 
même temps, sur le respect de ses droits. Ces réformes 
doivent porter sur la perception des dîmes et sur la réor- 
ganisation de la gendarmerie. 



ènteXte austro-russe 175 

Pour « faciliter au Sultan des réformes qu'il ne 
puisse refuser et qui le rassurent, en même temps, 
sur le respect de ses droits », on commence par 
menacer la Bulgarie et l'obliger à sévir contre les 
Comités. Sofia obéit : les Comités sont dissous, leurs 
armes et papiers confisqués, leurs chefs arrêtés ou 
expulsés, et la frontière turque est bordée de 
patrouilles qui empêcheront le passage des bandes 
et des munitions (14 février 1903). 

Le syndicat austro-russe remet alors son projet de 
réformes, son « programme de Vienne » au Sultan, 
(21 février), qui l'accepte aussitôt (25 février), car ce 
projet n'engage à rien; c'est à peine s'il renforce 
les Instructions que la Porte a données à Hilmi- 
pacha : ni changement de personnel ou de méthodes, 
ni contrôle des consuls ou des puissances; de vagues 
promesses pour une gendarmerie que des spécialistes 
étrangers, belges ou Scandinaves, « pourront être » 
appelés à réorganiser. Sous la forme d' Instructions 
supplémentaires au sujet des provinces de la Rou- 
mélie, la Porte publie ces promesses, auxquelles 
personne ne croit (2 avril 1903). 

Et sitôt ce programme de Vienne publié, — comme 
jadis en Crète à chaque promulgation de firmans 
réformateurs, — les musulmans et surtout les 
Albanais, les fidèles Albanais d'Abd-ul-Hamid, se 
révoltent; ils font le siège de Mitrovitza, assassinent 
le consul de Russie : 

Les Albanais, sur la fidélité desquels croyait pouvoir 
compter le Sultan, ont résisté aux commissions diverses 
qui leur ont été envoyées par le Palais, et se sont refusés à 
l'application des réformes. Encouragés peut-être par une 
longue impunité, estimant sans doute que, si on parlemen- 



176 LA REVOLUTION TURQUE 

tait avec eux, on n'oserait pas recourir à la force, ils se 
sont décidés à agir après leur réunion à Ipek et à Diakova : 
de Vucitren, où ils s'étaient l'éunis au nombre de 3 ou 
4 000, ils ont essayé de prendre Mitrovitza. 

La faiblesse de la garnison et le nombre considérable des 
assaillants ont obligé le commandant de la place à faire 
usage tout d'abord de son artillerie. Plus de trois cents 
coups de canon ont été tirés. Le grand-vizir m'affirmait hier 
qu'il y a eu de nombreux blessés et que 300 insurgés ont 
été laissés morts sur le terrain. L'émotion a été vive au 
Palais, comme à la Porte, lorsqu'on a appris ce chiffi'e. 
L'envoi de 20 000 hommes à Miti'ovitza a été décidé. 16 
bataillons de rédifs ont reçu l'ordre de s'embarquer de 
Smyrne pour Salonique; 3 bataillons de nizam vont être 
embarqués à Smyrne avec la même destination, ce qui 
portera à 19 le nombre total des bataillons envoyés en 
Macédoine. 

L'insurrection générale de la Macédoine et de la 
Roumélie répond à cette révolte albanaise, que les 
chrétiens savent organisée par le Palais : 

Le pays est entièrement troublé dans le nord du vilayet 
de Scutari, dans celui d'Uskub tout entier et dans celui de 
Monastir, où des bandes se trouvent aux environs de 
Dibra, Elbassan, Bérat, Ochrida et Kastoria. Des bandes, 
non moins nombreuses, parcourent le vilayet de Salonique : 
elles ont fait sauter le pont d'Anguista et une portion du 
tunnel de Drama. Dans le vilayet d'Andrinople où a eu 
lieu la rupture du pont de Kadikeuy, près de Moustapha- 
pacha, tout fait prévoir que les bandes opéreront, lorsque 
le signal leur en sera donné; dans les environs de Kirk- 
Kélissé, les bandes ont eu déjà plusieurs rencontres avec 
les troupes; hier encore, trente Bulgares aidés par les 
habitants d'un village voisin ont combattu la gendarmerie 
envoyée à leur poursuite et lui ont tué deux officiers et un 
certain nombre de soldats. 

C'est donc sur presque tous les points de la Turquie 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 177 

l'Europe que les troubles se produisent. Je crois que la 
*orte dispose d'assez de forces. Mais il faut qu'elle 
ipplique résolument les réformes décrétées et qu'elle 
;hoisisse des fonctionnaires honorables et instruits. C'est 
:e qu'elle n'a pas fait jusqu'à ce jour : certains juges 
louvellement nommés n ont pas plus de moralité que 
:eux qu'ils ont été appelés à remplacer. 

Vienne et Pétersbourg redoutent une intervention 
le l'Europe ou une rébellion des petits États bal- 
kaniques. Leurs deux ambassadeurs sont chargés 
< d'avertir le Sultan de la manière la plus énergique, 
par ordres immédiats de leurs souverains, que 
l'Aulriche-Hongrie et la Russie, s'étant engagées à 
maintenir la Bulgarie dans une attitude correcte, 
exigent des actes qui pourraient prouver la sincérité 
de la politique du Sultan, à savoir : la répression 
incessante de l'opposition des Arnautes et une mise 
en œuvre énergique des réformes; dans le cas où la 
Porte ne remplirait pas loyalement ses engagements, 
les deux Cabinets abandonneraient la Turquie aux 
dangers qui pourraient en résulter » (20 avril). 

La Porte annonce aussitôt la soumission des Alba- 
nais, l'entrée des troupes régulières à Diakova et à 
Ipek. Mais la montagne reste insoumise et le Sultan 
use de ce prétexte pour ne pas exécuter les réformes. 
Les Comités se remettent en campagne. Des bombes 
éclatent à Salonique, centre du complot : 

Sa Ionique, le 30 avril 1903. 

Une explosion a eu lieu avant-hier à bord du vapeur 
français le Guadalquivir : un engin a été déposé dans la 
batterie par un révolutionnaire bulgare qui vient d'être 
arrêté. Cette explosion paraît faire partie de tout un plan 
d'attentats du même genre. Hier soir, vers huit heures, on 

LA RKVOLUTIO» TrRQCE. 12 



178 LA REVOLUTION TURQUE 

a fait sauter un dépôt de pétrole et la conduite principale 
de gaz. Aussitôt après, l'obscurité s'étant faite, des bombes 
ont été jetées dans trois cafés; à la Banque ottomane, une 
mine a causé une explosion formidable; la Banque s'est 
efFondrée en partie sur le club allemand où ont été tués 
plusieurs Suisses, Autrichiens et Allemands, parmi lesquels 
le gérant du consulat d'Allemagne. On a ensuite jeté un 
grand nombre de petites bombes sur la troupe et sur 
l'école allemande. 



Pendant tout Tété de 1903, la Roumélie et la 
Macédoine, des rives de la mer Noire au golfe de 
Salonique et de la banlieue même de Constantinople 
aux confins albanais, sont un champ de bataille où 
des centaines de bandes luttent héroïquement contre 
les deux cent mille hommes que le Sultan a mobilisés : 
villages pillés, meurtres, viols, paysans rôtis, dyna- 
mite, fuites, le Mémorandum bulgare, que j'ai publié 
dans mon livre Pro Macedonia, résumait les six 
premiers mois de cette opération hamidienne et, 
point par point, donnait les renseignements les plus 
circonstanciés, dont les consuls européens vérifièrent 
et reconnurent l'authenticité. Rapport de M. Constans 
en date du 11 août : 

Jamais, à aucun moment, le mouvement insurrectionnel 
n'avait déployé une pareille activité; jamais non plus un 
aussi grand nombre de révolutionnaires n'avait tenu la 
campagne. Des gens bien informés assurent qu'ils sont 
plus de 30 000. Je sais bien que dans ce chiffre l'on 
comprend les paysans qui, excédés d'avoir toujours à 
craindre d'être fusillés, par les uns comme complices des 
Bulgares, par les autres comme espions des Turcs, ont 
abandonné leurs villages et leurs familles et se battent 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 179 

peut-être sans grand enthousiasme. Je sais également 
que tous ne sont pas parfaitement armés. Il n'en reste 
pas moins que les troupes, cependant nombreuses, sont 
impuissantes à rétablir l'ordre : fait unique jusqu'à pré- 
sent, le village de Krouchovo est depuis plusieurs jours 
entre les mains des insurgés. 

L'ambassadeur de la République se hâte d'ajouter 
que « le Sultan paraît toujours décidé à suivre les 
conseils de sagesse et de modération que les repré- 
sentants des puissances ne cessent de lui donner ». 
Nouveau rapport en date 22 août : 

Les nombreux bataillons envoyés dans le vilayet de 
Monastir ont repoussé les bandes et repris Krouchovo et 
cinq villages voisins, ainsi qu'un certain nombre de vil- 
lages au sud de Monastir. Les troupes seraient maîtresses 
de la région de Perlépé et de toute celle qui s'étend 
entre Kastoria, Florina et les lacs. Un rassemblement 
considérable d'insurgés serait même cerné par six batail- 
ons à quelques kilomètres de Florina, [Mais] l'action des 
bandes semble se généraliser. 

Il règne depuis quelques jours à L'skub une grande 
inquiétude. Le vali a fait garder les mosquées par les 
troupes. Il a été tout récemment autorisé à appeler les 
dernières réserves de sa province. Dans le vilayet d'An- 
drinople, près de Kouleli-Bourgas, station de la ligne de 
Constantinople-Andrinople, de nombreux coups de feu 
ont été échangés entre les soldats et les révolutionnaires. 
Enfin, au lendemain de l'arrivée de la division navale russe 
au mouillage d'Iniada, les Bulgares ont attaqué et détruit 
deux villages grecs, situés entre cette baie et Kirk-Kilissé, 
qui a été également attaqué- et dont le konak a été 
incendié. 

Si l'on rapproche de ces faits les divers attentats commis 
par les rebelles sur les chemins de fer de Salonique à 
Dédéagatch, de Salonique à Monastir et de Salonique à 
Uskub, on est amené à constater que la circulation des 



180 LA REVOLUTION TURQUE 

voyageurs et des troupes déjà fort difficile deviendra 
bientôt absolument impossible... Le 16 courant, la Porte 
a donné l'ordre au vali d'Andrinople de mobiliser les 
32 bataillons dHlavés, non encore convoqués dans la 
Turquie d'Europe, et d'appeler les 16 bataillons de rédifs 
disponibles dans son vilayet et les quatre restant dans 
celui de Salonique. Les deux divisions d'ilavés d'Angora et 
de Gésarée ont également reçu l'ordre de se tenir prêtes 
à partir au premier signal. La mobilisation de 84 bataillons 
démontre l'excessive inquiétude du gouvernement. 

Aux sauvageries de cette guérilla, risque de 
s'ajouter la guerre déclarée entre la Porte et la Bul- 
garie. Tout l'été, l'Europe presse de ses conseils 
et de ses menaces sur cette malheureuse Bul- 
garie que la folie hamidienne et la duplicité austro- 
russe ont encombrée de milliers de réfugiés et qui 
doit nourrir, habiller, loger ces misérables. Une 
armée turque massée à la frontière fait face à 
l'armée bulgare déjà mobilisée. Le Sultan appelle de 
ses vœux une guerre turco-bulgare qui lui vaudrait, 
après les mêmes succès, le même regain de prestige 
au dedans et les mêmes années de tranquillité à 
l'extérieur que la guerre turco-grecque. Et les amis 
d'Abd-ul-Hamid partagent ses espoirs. Les dénon- 
ciations turques et allemandes contre la Bulgarie 
trouvant accueil à Vienne et à Pétersbourg, le syn- 
dicat austro-russe adresse encore à Sofia remon- 
trances et menaces (juillet-août). Sofia a la réponse 
facile : 

L'insurrection, écrit M. Constans, ne cesse de s'alimenter 
dans la principauté; elle y puise journellement des ren- 

1. Livre Jaune, 1901, p. 16. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 181 

forts en argent, en munitions, en hommes. Aux réclama- 
tions de la Porte, le gouvernement princier répond qu'il 
surveille de son mieux la frontière; mais, ajoute-t-il non 
sans justesse, si les insurgés réussissent à passer et à 
introduire leurs engins, la faute en est pour moitié à l'auto- 
rité ottomane qui a, elle aussi, le devoir de surveiller la 
frontière. Aussi bien, le gouvernement princier est trop 
avisé pour tomber dans la même imprudence que la 
Grèce en 1897 et pour s'attaquer aux forces turques 
massées en Macédoine. 

Un gendarme albanais, en tuant le consul russe de 
Monastir (8 août), va peut-être changer les disposi- 
tions de Pétersbourg : comme l'assassinat des con- 
suls à Salonique en 1877, ce meurtre amènera-t-il 
les escadres européennes? L'alert« du Sultan est 
vive. La Porte s'empresse de satisfaire à toutes les 
exigences de l'ambassadeur russe *. 

Durant une semaine (10-20 août 1903), il semble 

1. Constantinople, le lU août. • La nouvelle du meurtre fut connue 
ici le jour même, samedi 8 août dans l'après-midi. Aussitôt le 
grand-vizir se rendit à Buyukdéré à l'ambassade de Russie, pour 
exprimer à M. Zinovieff les profonds regrets du gouvernement 
ottoman et l'assurer de toutes les réparations équitables. Le 
lendemain, la même démarche était renouvelée par un des flls 
du Sultan, le prince Ahmed-effendi, qu'accompagnait Turkhan- 
pacha, ancien ministre des Affaires étrangères, qui a été chargé 
à plusieurs reprises de remplir des missions à Livadia, auprès de 
l'Empereur Nicolas II. Suivant les demandes de M. Zinovieff, le 
vali de Monastir, d'abor4 simplement révoqué, et déporté au 
Fezzan, le colonel, le major et le capitaine, supérieurs du gen- 
darme meurtrier, sont cassés; enfin, le meurtrier et un de ses 
complices, jugés dans les quarante-huit heures, ont été exécutés 
jeudi dernier, 13 courant. Une indemnité de 200000 francs, puis 
de 400 000 francs a été offerte à la veuve qui la refuse. En général, 
la Porte empêche avec soin la publication dans les journaux de 
toute nouvelle relatant un fait désagréable pour le Sultan; mais 
cette fois, elle a envoyé à la presse des communiqués officiels 
pour faire connaître les réparations accordées à la Russie. » 



182 LA REVOLUTION TURQUE 

que deux politiques se disputent Tesprit du Tsar. 
M. Witte et les partisans de Tentente anglo-russe 
voudraient que Ton se mît d'accord avec Londres et 
avec les puissances occidentales (le roi Edouard est 
venu à Paris au début de mai ; la réconciliation 
franco-anglaise est en bonne voie) et qu'une démons- 
tration navale devant Salonique imposât les réformes. 
Mais ceux qui ne rêvent que lutte contre l'Angleterre 
en Extrême-Orient et dans toute l'Asie veulent s'en 
tenir à l'entente austro-russe, éviter la moindre com- 
plication au Levant. Paris essaie de nouer cette 
entente anglo-russe et M. Constans lui-même penche 
aux décisions énergiques : 

Thérapia, le 16 août 190.3. 

Ayant appris que le bruit courait à Monastir que les 
Consuls étaient menacés du même sort que leur collègue 
de Russie et que l'agent de France était particulièrement 
désigné, j'ai appelé l'attention de la Porte sur ces menaces 
et déclaré que je la rendais responsable de tout ce qui 
adviendrait à M. Gauthier. 

Mais le 20 août, la disgrâce de M. Witte est 
publique : il quitte le ministère des Finances pour 
l'humble présidence du comité des ministres. Le 
21 août, notre ambassadeur à Pétersbourg écrit : 

La politique russe [en Turquie] reste immuable sur les 
bases suivantes : maintien du statu quo territorial et pas 
d'intervention armée. Mais les deux gouvernements russe 
et austro-hongrois avaient espéré qu'un fonctionnaire 
turc aurait assez d'autorité et d'indépendance pour réa- 
liser les réformes; l'expérience tendrait à prouver qu'il 
n'en est rien. Ne conviendrait-il pas de placer auprès 
de Hilmi-pacha un délégué des puissances qui contrôle- 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 483 

rait ses actes et le protégerait contre les entraves mises à 
son action? 

Pour l'envoi de navires à Salonique, le gouvernement 
russe désirait qu'on put l'éviter, comme il aurait désiré ne 
pas en envoyer à Iniada, car il a le cœur de ne rien faire qui 
fût de nature à entretenir les illusions des Bulgares de la Prin- 
cipauté et de la Macédoine. Mais si les puissances estimaient 
l'envoi de navires nécessaires à la protection de leurs 
nationaux, le cabinet de Pétersbourg ne voudrait pas 
prendre la responsabilité de s'y opposer; en ce qui le 
concerne, il n'en enverra pas à Salonique et rappellera le 
plus tôt possible ceux qu'il a envoyés à Iniada. 

« Ayant à cœur de ne rien faire qui pût entretenir 
les illusions des Bulgares », le comte Lamsdorff 
voudrait qu'on adressât des remontrances, non pas 
à la Porte, mais encore à Sofia, « pour recommander 
de nouveau le calme à la Bulgarie et h. prévenir une 
fois de plus quelle ne serait pas soutenue, si elle 
s'attirait la colère de la Turquie » (27 août). L'am- 
bassadeur de France à Pétersbourg pense qu'aucun 
fait nouveau ne commande pareille démarche; il 
ne lui paraît pas possible d'imputer tous les torts 
à la Bulgarie ; il faudrait, pour le moins, faire en 
même temps des représentations à Constantinople. 
Paris suggère donc l'idée d'une conférence où les 
ambassadeurs auprès de la Porte seraient chargés 
« d'examiner la question dans son ensemble et de 
proposer les mesures ». Aussitôt, le comte Lams- 
dorff, qui ne veut de conférence que « des deux puis- 
sances plus particulièrement désignées », se remet 
en chemin : 

Pétersbourg, le 11 septembre 1903. 

Le comte Lamsdorff compte partir pour Vienne à la fin 
de ce mois. Selon lui, il ne peut manquer de sortir de 



184 LA RÉVOLUTION TURQUE 

l'entrevue des deux Empereurs un programme net et 
pratique qui obligerait les insurgés à cesser l'agitation, la 
Bulgarie à s'abstenir du moindre encouragement, et le 
gouvernement ottoman à entamer immédiatement et 
sérieusement les réformes ou à sentir tout le poids d'une 
coercition de la part des puissance plus particulièrement 
désignées pour surveiller ses actes. 

Tout en reconnaissant les prérogatives des deux 
puissances « plus particulièrement désignées », 
Paris et Londres ne veulent plus se contenter de 
promesses : « L'essentiel, écrit M. Delcassé, est 
d'arriver à un contrôle, condition indispensable de 
l'exécution des réformes et du rétablissement de la 
paix » (12 septembre). Le roi Edouard arrivée Vienne. 
Il a une entrevue avec François-Joseph et une longue 
conversation avec M. de Goluchowski : le syndicat 
austro-russe est averti que Londres a l'intention 
peut-être « de ne plus observer à l'égard du pro- 
gramme de Vienne le même point de vue qu'autre- 
fois ». Aussitôt un aide-mémoire austro-russe est 
adressé aux puissances signataires du traité de Berlin 
(16 septembre 1903) : 

L'Autriche-Hongrie et la Russie persévèrent dans le 
programme qui a trouvé le consentement de toutes les 
puissances. L'exécution l'encontre cependant les plus 
grandes difficultés tant du côté de la Turquie que de la 
part de la Bulgarie : on a l'air de supposer à Constanti- 
nople et à Sofia que l'une ou l'autre des puissances 
n'observera plus à l'égard du programme de Vienne le 
même point de vue qu'auparavant. Il serait donc néces- 
saire que les puissances déclarent à Constantinople et à 
Sofia que la situation créée par les efforts criminels des 
comités et des bandes révolutionnaires n'influe nullement 
sur leur manière de voir. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 185 

Et le comte LamsdorlT déclare à Sofia que de 
tels procédés justifieraient les actes de rigueur de la 
Porte à l'égard de la principauté vassale. Réplique 
de Sofia envoyée à tous les cabinets : 

Le gouvernement ottoman poursuit l'extermination de 
la population bulgare en Turquie d'Europe; il continue à 
mobiliser son armée pour être à même de la concentrer 
aussi rapidement que possible à la frontière bulgare. Le 
gouvernement bulgare fait appel aux sentiments de justice 
et d'humanité des grandes puissances, en les priant de 
sauver toute une population chrétienne de l'extermination 
et d'intervenir auprès du gouvernement ottoman à l'effet 
de rapporter ses mesures de concentration militaire, qui 
ne sont nullement justifiées. Si nous ne recevions pas des 
assurances de nature à dissiper nos appréhensions, nous 
serions obligés de prendre les mesures nécessaires pour 
nous mettre à l'abri de toute surprise. 

M. de Goiuchowski prend de fort haut ce « défi 
jeté aux puissances»; il raille, point par point, la 
réplique de Sofia : 

C'est une exagération fort déplacée dans une pièce offi- 
cielle que de parler d'extermination des Bulgares en Macé- 
doine. Si la population de ces contrées est, en majorité, 
bulgare, l'importance de cet élément ne saurait être dimi- 
nuée par des pertes peu considérables. Les affiliés des 
comités ne le cèdent point à la gendarmerie turque et 
leurs attentats dirigés même contre des institutions qui 
ont un caractère international ne sont guère faits pour 
gagner les sympathies de lEurope à leur cause. Nous 
savons qu'en ce moment on entreprend une campagne 
dans la presse européenne en lançant des nouvelles fan- 
taisistes ou exagérées, pour provoquer un mouvement 
dans l'opinion publique en faveur de l'insurrection. Ces 
manœuvres ne sauraient nous tromper car nous en con- 
naissons les tendances. 



186 LA RÉVOLUTION TURQUE 

La Porte, plus avisée, prévoit que cette affaire de 
INIacédoine va rétablir à ses dépens le concert euro- 
péen. Pour écarter l'intervention des puissances, elle 
offre à Sofia une entente directe : après une amnistie 
générale, on installerait en Macédoine une commis- 
sion composée, par moitié, de fonctionnaires otto- 
mans et, par moitié, de Bulgares macédoniens que 
FExarque désignerait au choix du Sultan : autonomie 
communale, admission des chrétiens dans les admi- 
nistrations, liberté des écoles et des églises, gendar- 
merie mixte, cette commission élaborerait les quatre 
réformes fondamentales. 

Mais le gouvernement bulgare, méfiant, n'a pas 
oublié rinsuccès de pourparlers analogues deux 
mois auparavant; il demande, comme preuve de 
sincérité, qu'il soit mis fin aux massacres, que les 
réfugiés macédoniens (leur nombre s'élève à 12,000 
dans le seul département de Bourgas) soient rapa- 
triés par les soins de la Porte, que la mobilisa- 
tion turque soit suspendue et que l'on commence à 
disloquer les troupes massées sur la frontière; 
lorsque ces gages auront été donnés, la Bulgarie 
suspendra l'appel des réserves (23 septembre). 
On annonce la prochaine rencontre de Nicolas II et 
de François-Joseph et qu'un nouveau programme 
de réformes sortira de cet entretien, le Sultan essaie 
du moyen qui lui a toujours réussi : la surenchère. 
Le 24 septembre, les ambassadeurs russe et austro- 
hongrois déclarent que « leurs gouvernements per- 
sistent dans le programme qui a été approuvé par 
toutes les puissances ». Notre ambassadeur écrit : 

Le jour où la déclaration était remise, le Sultan, allant 
au delà des réformes inscrites dans le programme des 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 187 

deux puissances, instituait une commission chargée d'as- 
sister l'inspecteur-général dans l'application des réformes. 
Cette commission se compose d'un représentant de cha- 
cune des cinq races, dont est formée la population macé- 
donienne, un Bulgare, un Grec, un Koutzo-Valaque, un 
Serbe et un Turc. 

Abd-ul-Hamid est certain d'avance que Grec, 
Bulgare, Serbe et Valaque, les quatre compétiteurs 
ne pourront jamais s'entendre : la Bulgarie exige 
déjà la promesse que « l'on ne mettra pas l'élément 
bulgare en minorité. » Abd-ul-Hamid escompte aussi 
le salutaire effet de la visite que Guillaume II a faite 
à Vienne (18 septembre) après Edouard VII. Mais 
Londres revient à la charge : avant Tentrevue du 
comte Lamsdorff et du comte Goluchowski, lord 
Lansdowne envoie quelques suggestions pour le 
règlement des affaires de Macédoine (29 septembre) : 
« sans insister en faveur de propositions inoppor- 
tunes », il espère que les deux puissances compren- 
dront la nécessité de mesures réellement efficaces : 

Les points que, à notre avis, les deux puissances feraient 
bien d'examiner sont les suivants : 

1° A notre avis, nul projet ne donnera des résultats 
satisfaisants, si son exécution est confiée à un gouverneur 
musulman, entièrement soumis au gouvernement turc et 
complètement indépendant du contrôle étranger. Nous 
suggérons deux alternatives : 

a) nomination d'un gouverneur chrétien, sans attache 
avec la péninsule des Balkans ni avec les puissances signa- 
taires du traité de Berlin; ou b) maintien d'un gouverneur 
musulman, assisté d'assesseurs européens. Nous nous 
contenterions de voir ces derniers choisis par les deux 
puissances. 

2° Nomination d'officiers et sous-officiers européens en 



188 LA REVOLUTION TURQUE 

nombre suffisant pour la réorganisation de la gendarmerie. 

3° Retirer de la Macédoine les troupes indisciplinées et 
y garder seulement les troupes régulières. 

4° Chacune des deux puissances déléguera six officiers 
pour accompagner les forces turques afin d'exercer une 
action restrictive et d'obtenir des informations dignes de 
foi. 

5" Obtenir des facilités pour la distribution de secours 
aux personnes, se chiffrant présentement par milliers, qui 
ont été chassées de leurs foyers et qui sont disséminées 
dans le pays et plongées dans la plus grande misère. 

Le programme austro-russe, le « programme de 
Miirszteg », qu'arrêtent les comtes Lamsdorff et 
Goluchowski après l'entrevue des deux empereurs 
et que les ambassadeurs russe et autrichien com- 
muniquent à la Porte le 22 octobre, n'est qu'une 
copie de ce programme anglais, mais corrigée et fort 
adoucie. 

Deux « agents civils », l'un autrichien, l'autre 
russe, seront adjoints à l'inspecteur général, Hilmi- 
pacha, pour contrôler « l'activité des autorités otto- 
manes dans l'application des réformes ». La gen- 
darmerie sera réorganisée par des cadres étrangers. 
On rapatriera les réfugiés aux frais de la Porte. On 
rebâtira les églises et les écoles. On licenciera les 
ilavés (territoriaux) et les bachi-bouzouks. Il n'est 
question ni d'amnistie, ni de réforme judiciaire, ni 
de réforme financière. Du moins la réforme adminis- 
trative et la réforme de la gendarmerie pourraient 
être assurées, si l'on était fermement résolu à exiger 
du Sultan la mise en pratique des articles I et II : 

I. — Les deux agents civils seront obligés d'accompagner 
partout l'inspecteur général, d'attirer son attention sur les 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 189 

besoins de la population chrétienne, de lui signaler les 
abus des autorités locales, de transmettre les recomman- 
dations des ambassadeurs et d'informer leurs gouverne- 
ments de tout ce qui se passe dans le pays : comme aides 
auxdits agents, pourraient être nommés des secrétaires et 
des drogmans chargés de l'exécution de leurs ordres et 
autorisés à des tournées pour questionner les chrétiens, 
surveiller les autorités locales, etc. 

II. — La réorganisation de la gendarmerie et de la 
police constitue une des mesures les plus essentielles pour 
la paciiication. Prenant en considération que les quelques 
officiers suédois et autres, employés jusqu'à présent et ne 
connaissant ni la langue, ni les conditions locales, n'ont 
pu se rendre utiles, il serait désirable d'introduire les 
modifications suivantes : 

a) La tâche sera confiée à un général de nationalité 
étrangère, au service du gouvernement ottoman, auquel 
pourraient être adjoints des militaires des grandes puis- 
sances, qui se partageraient entre eux les circonscriptions 
où ils déploiraient leur activité de contrôleurs, d'instruc- 
teurs et d'organisateurs et seraient à même de surveiller 
aussi les procédés des troupes envers la population. 

6) Ces instructeurs pourront demander l'adjonction d'of- 
ficiers et de sous-officiers de nationalité étrangère. 

Mais dans l'article 1 perce déjà la volonté de ne 
faire œuvre que d'ostentation : 

La tâche des agents civils étant de veiller à l'introduc- 
tion des réformes et à l'apaisement des populations, leur 
mandat expirera dans le délai de deux ans à partir de 
leur nomination. La Sublime Porte devra prescrire aux 
autorités locales d'accorder à ces agents toutes les facilités 
pour qu'ils soient à même de remplir leur mission. 

Prévenir la Porte qu'au bout de deux ans elle sera 
délivrée de tout contrôle n'est assurément pas un 
effet de la seule naïveté. Et l'article III, sous une 



190 LA REVOLUTION TURQUE 

honnêteté apparente, est un autre piège où les mal- 
heureux Macédoniens vont se déchirer : 

m. — Aussitôt qu'un apaisement du pays sera constaté, 
demander au gouvernement ottoman une modification 
dans la délimitation territoriale des unités administratives 
en vue d'un groupement plus régulier des différentes 
nationalités. 

Nous verrons les conséquences de cet encoura- 
gement aux querelles nationalistes : ce que le Sultan 
voulait organiser tout à l'heure pour la lutte poli- 
tique des quatre races chrétiennes, le syndicat aus- 
tro-russe le fait maintenant pour la guerre au 
couteau. 



.'^I 



m 



Les gouvernements et les peuples occidentaux 
réclament la prompte exécution de ce programme. Les 
nouveaux méfaits d'Abd-ul-Hamid en Arménie 
nécessitent une intervention anglo-franco- russe et 
réveillent l'indignation de l'Europe libérale. Au cours 
de celte année 1903, les comités arméniens et balka- 
niques de France, de Belgique, d'Angleterre et 
d'Italie ont réuni de grands meetings de protestation 
contre la politique hamidienne : meetings de Paris 
( 13 février , de Milan (29 avril), de Bruxelles (juillet) 
et de Londres (29 septembre); un congrès de tous 
ces comités se tient au théâtre Sarah-Bernhardt le 
25 octobre. Dans les parlements occidentaux, l'opinion 
impose aux ministres une politique de fermeté. Mais 
le Sultan peut compter sur l'appui de Berlin : les 
officiers et cadets du navire-école Moltke viennent à 
Constantinople défiler au sélamlik derrière l'infan- 
terie ottomane et Guillaume II envoie à son ami 
quelques chevaux de race. 

La Porte, en accusant réception du programme 
austro-russe, cherche à établir que toutes ces 
demandes sont déjà satisfaites (3 novembre). Pour 
la première fois. Vienne et Pétersbourg parlent avec 
fermeté : 



192 LA REVOLUTION TURQUE 

Péra, le 11 novembre 1903. 

Hier, les deux ambassadeurs d'Autriche et de Russie ont 
remis à la Porte un pro memoria qui, tout en étant conçu 
en termes amicaux, insiste pour l'acceptation pure et 
simple, dans un court délai, du programme de Miirzsteg. 

Les deux Cabinets ne se laisseront pas « détourner 
de leur but par des assertions, si osées qu'elles 
soient ». Silence de la Porte. Menaces des ambassa- 
deurs (18 novembre). Adhésion théorique du Sultan 
à ce programme de Mûrszteg, qui devient la loi du 
contrat entre l'Europe et la Turquie (25 novembre). 
Mais il faut un mois de querelles pour imposer les 
deux agents civils, puis les officiers : le Sultan espère 
confier la réforme de la gendarmerie à un Allemand ; 
les puissances nomment un Italien. Le 2 février 1904, 
le général Degiorgis et cinq instructeurs européens 
arrivent à Constantinople; deux mois durant, ils y 
sont retenus par les discussions de titre, de rang, 
d'uniforme et de règlement. 

Et la guerre éclate en Extrême-Orient (8 février) ; 
durant près de deux ans (février 1904-août 1905), les 
Russes, à leur tour, auront d'autres soucis que la 
Macédoine; ensuite le discours de Tanger et la 
Conférence d'Algésiras attelleront la France et 
l'Europe entière à d'autres besognes (mars 1905- 
avril 1906). L'Autriche, chargée désormais des affaires 
austro-russes, pourra, tout à son aise, maintenir le 
slalu quo. Le statu quo, c'est-à-dire le malheur de 
la Macédoine, est dans les désirs de la politique 
autrichienne : toute annexion de la Macédoine à l'un 
ou à plusieurs des États balkaniques fermerait la 
route de Salonique au Drang vers l'Archipel ; toute 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 193 

amélioration du régime turc, toute atténuation du 
régime hamidien pourrait amener entre chrétiens et 
musulmans une réconciliation qui rendrait superflue 
l'intervention de l'Autriche. 

Le Sultan peut donc escompter la bienveillance de 
Vienne et de Berlin : la guerre turco-bulgare, qu'il 
n'a pas pu obtenir en 1903, est préparée pour le 
début de 1904 : 

Saioniqoe, le 8 février. 

Les autorités reviennent dans chaque conversation sur 
l'impossibilité d'obtenir aucun résultat en Macédoine tant 
que la principauté bulgare servira de place-forte aux cons- 
pirateurs : « Comment dessécher un marais si l'on ne peut 
tarir ou détourner la source qui vient constamment le 
remplir? » Cet état d'esprit est général parmi les Turcs, qui 
considèrent qu'il n'y a pas de pacification possible sans 
une guerre préalable contre la Bulgarie. 

La Porte ne tient aucune de ses promesses 
d'amnistie aux réfugiés, d'indemnité aux villageois, 
de liberté commerciale et scolaire*. Elle masse à 

1. M. Bonnardet, notre agent à Sofla, écrit, le 9 février 1904 : 
« Les relations de la principauté et de la puissance souveraine 
deviennent chaque jour plus mauvaises. Les Bulgares constatent 
qu'ils n'obtiennent rien sur les questions qui leur tiennent le 
plus à cœur. Malgré la promesse donnée aux puissances. Tirade 
accordant l'amnistie n'a pas été publié. On n'a même pas obtenu 
une amnistie partielle qui aurait permis le rapatriement des 
réfugiés. Ceux-ci continuent à vivre ici de la charité publique et 
des subventions que leur donne le Trésor. Une somme de 
300000 francs a dû être votée par la Sobranié avant la fin de la 
session pour leur venir en aide. Les vexations contre le com- 
merce et les sujets bulgares continuent. Les marchandises sont 
accusées de transporter à (^nstantinople des bacilles de maladies 
épidémiques, et les sujets bulgares de la dynamite. Le gouverne- 
ment turc avait refusé de viser le passeport d'un fonctionnaire 
bulgare envoyé à Constantinople pour vérilier les écritures de 

LA HÉVOLUTIOîl TURQUE. 13 



194 LA REVOLUTION TURQUE 

nouveau des troupes sur la frontière (13 février). 
Mais la Bulgarie déclare aux puissances (13 février) 
« qu'en présence de la crise qui vient d'éclater en 
Extrême-Orient, le gouvernement bulgare non seu- 
lement désire toujours sincèrement l'application 
des réformes, mais encore est fermement décidé, 
même au prix de sacrifices pour les intérêts bulgares, 
à éviter un conflit avec la Turquie, bien que la 
Turquie ne vise qu'à acculer la Bulgarie à cette 
extrémité ». 

Les deux mois de février et de mars 1904 sont 
une alternative d'apaisements et de crises : Abd-ul- 
Hamid cherche une querelle que la prudente Bulgarie 
évite, coûte que coûte. Le Sultan mobilise. Il refuse 
à l'Exarque la réouverture de ses écoles. M. Nat- 
chévitch, envoyé en mission à Stamboul, ne peut 
obtenir la reprise régulière des relations. Ce danger 
d'une guerre balkanique décide l'Autriche à mobi- 
liser, aussi et les puissances occidentales à user de 
menaces envers la Porte (24 février) : c'est le moment 
où Paris et Londres finissent de dresser les accords 
de l'Entente cordiale. Pétersbourg, sur les demandes 
répétées de notre ambassadeur, consent à reconnaître 
que la Porte n'a rien tenu de ses promesses et que le 
programme de Mûrzsteg doit « recevoir sa pleine et 
entière exécution dans son esprit et dans sa lettre ». 
Mais — il y a toujours des mais et des si dans les 

l'hôpital. Sur l'instance du gouvernement, le commissariat otto- 
man consentit à revenir sur cette décision, après quoi le fonc- 
tionnaire en question partit muni d'un passeport régulier. A 
peine avait-il mis le pied sur le quai de la gare de Sirkedji, 
qu'en présence du cawas de l'agence bulgare à Constantinople il 
est saisi et conduit en prison. Malgré les protestations de M. Nat- 
chevitch, il n'a été mis en liberté qu'aujourd'hui. 



BPfTENTE AUSTRO-RUSSE 195 

promesses du comte Lamsdorff — « pour ies deux 
réformes primordiales, celles que Votre Excellence 
(écrit noire ambassadeur à M. Delcassé) a le plus à 
cœur, la réforme financière et celle de la gendarmerie, 
il a paru très difficile de les mener toutes deux de 
front; on a provisoirement, très provisoirement, 
laissé de côté la réforme financière pour appliquer 
tous les efforts à la réforme de la gendarmerie ». 
Ayant donc supprimé la moitié de leur programme 
(23 février). Vienne et Pétersbourg obligent la Porte 
à signer avec la Bulgarie un accord (26 mars-8 avril). 

Cet accord, — écrit notre agent à Sofia, — doit être con- 
sidéré comme une trêve dont la durée dépendra du succès 
des réformes en Macédoine. Avec l'adoption du programme 
de Mùrzsteg, il clôt ce qu'on pourrait appeler la première 
phase de la question macédonienne. Les risques d'une 
intervention militaire de la Bulgarie sont écartés et, avec 
eux, les craintes de complications européennes. L'avenir 
de la Macédoine dépend maintenant des réformes. M. !Nat- 
chevitch aurait, parait-il, reçu du Sultan l'assurance que 
les réformes seraient appliquées dans le vilayet d'Andri- 
nople comme dans les autres vilayets. 

Accord iurco-bulgare du 26 mars-8 avril 1904. 

i° La principauté de Bulgarie s'engage à empêcher, aussi 
bien sur son territoire que dans la Roumélie orientale, la 
formation de comités révolutionnaires et de bandes armées, 
et à punir ceux de ses ressortissants qui se réfugieraient 
soit en Bulgarie, soit dans la Roumélie orientale. 

2° La principauté prendra des mesures pour empêcher 
l'introduction dans les vilayets de toutes matières explo- 
sibles ou empoisonnées. 

3° Les réformes convenues entre la Turquie, l'Autriche- 
Hongrie et la Russie pour les vilayets de Salonique, Monas- 
tir et Kossovo seront appliquées : l'amnistie générale rece- 



196 LA RÉVOLUTION TURQUE 

vra son plein effet; tous les condamnés politiques seront 
renvoyés dans leurs pays, à l'exception des condamnés 
pour attentats à la dynamite. 

4° Les paysans qui auraient eu leurs maisons détruites 
trouveront, à leur retour dans les villages, assistance auprès 
des autorités pour la reconstruction de leurs habitations et 
la restitution de leurs terres. 

5° Afin d'empêcher le passage de brigands et de bandes, 
des corps mixtes, civils et militaires, seront établis par le 
gouvei-nement impérial et la principauté. 

6" Les mesures douanières exceptionnellement appliquées 
ces derniers temps aux provenances de la Bulgarie et de la 
Rouinélie orientale seront supprimées, et l'on reviendra 
aux mêmes formalités et facilités que par le passé. 

7° Les trains de chemins de fer circuleront librement et 
aucun obstacle ne sera apporté aux voyages des Bulgares 
munis de papiers en règle. 

S*» Tous les sujets de l'Empire sans distinction étant 
admis aux fonctions publiques, les emplois civils et judi- 
ciaires continueront à être accessibles aux habitants bul- 
gares réunissant les qualités requises. 

Protocole. 

Le gouvernement impérial et la principauté feront des 
arrangements spéciaux : 

1" Sur les mesures à prendre pour la sécurité de la fron- 
tière ; 

2° Pour la réglementation du service postal et télégra- 
phique et les permis de voyage ; 

3° Pour la remise des criminels et des déserteurs; 

4° Sur les conditions de l'indigénat par rapport au ser- 
vice militaire ; 

5° Sur les attributions des agents commerciaux; 

6° Pour le raccordement futur des voies ferrées. 

Durant ces deux mois de février et de mars 1904, ! 
la Porte a « systématiquement retardé Torganisation j 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 197 

de la gendarmerie, par des questions de hiérarchie, 
d'uniforme et de règlement ' ». Au bout de deux mois, 
le Sultan a gagné que les officiers européens ne seront 
pas installés dans celles des régions macédoniennes 
— le vilayet de Kossovo et la moitié du vilayet de 
Salonique — où les Albanais sont rois, où la sur- 
veillance serait donc la plus utile. Se taillant alors 
leur domaine, Vienne et Pétersbourg décident que, 
dans la Macédoine partagée en secteurs, Uskub et 
Salonique aux deux bouts de la voie ferrée leur 
reviennent; Tltalie se hâte de prendre Monastir et 
Kastoria sur les conflns de « son » Albanie; ne restent 
pour l'Angleterre et la France que les sandjaks orien- 
taux de Drama et de Serrés, puisque l'Allemagne 
refuse un secteur particulier et demande à organiser 
l'école commune de gendarmerie*. 

Les officiers européens arrivent à Salonique 
(19 avril) : le colonel français. M, Vérand, qui vient 
de la Garde républicaine, consacre quelques jours à 

1. Livre Jaune, 1903-1905, p. 70. 

2. Cf. ibid., p. 69 : 

Péra, le 6 avril 190/4. — La Commission de la gendarmerie ma- 
cédonienne a décidé que le général Degiorgis et ses adjoints par- 
tiraient le il avril pour Salonique. Elle a enregistré la répartition 
des secteurs telle qu'elle avait été préparée par les gouverne- 
ments, à savoir : le sandjak d'Uskub à IWutriche-Hongrie, le 
sandjak de Monastir et le caza de Castoria à l'Italie, le sandjak 
de Salonique à la Russie, le sandjak de Serrés à ia France, le 
sandjak de Drama à l'Angleterre. Le délégué allemand est chargé 
de l'école de gendarmerie qui doit être organisée à Salonique. 
On laisse en dehors de cette répartition : 1» dans le vilayet de 
Kossovo, les trois sandjaks septentrionaux de Tachlidja, Sénitza 
et Novi-bazar, où le traité de Berlin accorde à l'Autriche-Hongrie 
un droit d'occupation militaire, et les trois sandjaks albanais 
dipek, Pristina et Prizrend ; 2» dans le vilayet de Monastir : le 
sandjak méridional de Serfldjé, les sandjaks albanais d'Elbassan 
et Dibra, ei la majeure partie de celui de Koritza. 



198 LA REVOLUTION TURQUE 

leur instruction professionnelle; puis chacun s'ins- 
talle dans son secteur et la pacification commence. 
Mais si les officiers agissent suivant leur conscience, 
Degiorgis « pacha » dépend un peu trop de la 
Porte, et la coopération effective des puissances 
occidentales est entravée par Tinaction des deux 
agents civils, qui ne sont que les satellites de l'ins- 
pecteur général. Aussi les comitadjis et les troupes 
turques continuent leurs exploits : aux explosions 
de dynamite sur les lignes ferrées (juin-juillet) répon- 
dent les incendies de villages suspects : 

Salonique, le 11 juin 1904. 

Le 4 de ce mois, vers 8 heures du soir, comme le Irain 
conventionnel venait de quitter la station de Guevgheli, une 
explosion formidable eut lieu dans un fourgon. Les parois 
furent projetées à de grandes distances; un grade-frein de 
nationalité grecque fut tué sur le coup et affreusement 
mutilé. 

Salonique, le 8 juillet 1904. 

Le Sclanik, journal officiel de ce vilayet, a publié le 
récit d'une rencontre qui a eu lieu le 2 juillet à Gumendjé 
et au cours de laquelle une trentaine de maisons ont été 
incendiées, à la suite de l'explosion de bombes. 

La relation officielle ne diffère en rien de celles qui 
avaient été données pour tous les incendies de villages 
allumés l'année dernière par les troupes à Vrondou, 
Smerdech, Kruchevo et dans un grand nombre de localités 
du vilayet de Monastir. Il eût été surprenant que ce récit 
stéréotypé etit été cette fois conforme à la réalité. Des 
officiers russes en tournée, s'étant rendus sur les lieux 
dès le lendemain de l'événement, y ont fait une enquête 
dont voici le résultat : 

Six comitadjis, dans la matinée du 2, pénétrèrent dans la 
maison d'un riche négociant, l'entraînèrent dans sa cave 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 199 

OÙ ils réclamèrent le paiement d'une somme de 50 livres 
turques. L'autorité informée fit cerner le quartier; bientôt 
après, on les vit s'enfuir dans les maisons voisines; un 
agent de police fut blessé d'un coup de feu en ouvrant la 
trappe d une cave. La troupe commença alors à mettre le 
feu à plusieurs maisons du quartier. L'incendie ne s'est 
pas propagé spontanément, car il n'y avait pas de vent et 
les maisons brûlées étaient séparées par des cours : il n'y 
a pas de doute que les diverses maisons détruites ont été 
pillées, puis brûlées par les soldats. 

Saloniqae, le 12 juillet 1904. 

Deux attentats contre les chemins de fer ont eu lieu 
dans la soirée du 10, l'un à 395 kilomètres de Salonique 
sur la ligne de Dédéagatch, l'autre à 47 kilomètres sur la 
ligne d'Uskub. 

Ces deux attentats simultanés, sur deux voies ferrées 
différentes et sur des points distants de près de 450 kilo- 
mètres, ne sauraient être que l'exécution d'un ordre des 
comités supérieurs. Ils paraissent être une réponse à la 
pendaison de l'auteur de l'attentat Guevgheli. 

Les officiers européens sont trop peu nombreux, 
mal écoutés des autorités ottomanes ; il faudrait — 
dit le colonel Vérand — « un officier par caza et un 
sous-officier auprès de chaque officier ». Néanmoins, 
après le licenciement des rédifs et le rapatriement 
des réfugiés, les rapports entre musulmans et chré- 
tiens s'améliorent. Mais les comiiadjis, qui nont pas 
désarmé, changent de tactique : 

Salonique, le 29 août 1904. 

Après le licenciement des rédifs de Roumélie, celui des 
rédifs d'Anatolie se poursuit au milieu d'une période de 
calme relatif. Les comités ne préparent aucun coup d'éclat. 
Leurs cadres sont maintenus; des bandes continuent à 
tenir la campagne ; mais d'une manière générale elles ne 



200 LA REVOLUTION TURQUE 

s'attaquent ni aux Turcs ni aux Grecs. Elles se boi'nent à 
lever des contributions et à « exécuter » les sentences 
contre les personnes qui se refusent à leurs exigences ou 
sont soupçonnées d'avoir trahi la cause nationale. Elles le 
font avec une véritable férocité, ne se contentant pas de 
frapper les hommes, mais massacrant parfois tous les 
membres de leur famille et brûlant leurs maisons. 



Et le programme de Mûrzsleg porte des fruits que 
ses auteurs avaient peut-être escomptés. Car il est 
difficile de ne voir qu'une inadvertance dans l'ar- 
ticle III de ce programme. 



« Aussitôt qu'un apaisement du pays sera constaté, 
demander au gouvernement ottoman une modifica- 
tion dans la délimitation territoriale des unités admi- 
nistratives en vue d'un groupement plus régulier des 
différentes nationalités ». Telle est la teneur de cet 
article III. Il ouvre donc aux royaumes et princi- 
pautés balkaniques l'espoir d'un « règlement de 
nationalités » qui entraînera tôt ou tard un règle- 
ment de frontières, non pas seulement administra- 
tives, mais nationales. Déjà chacun des voisins de la 
Macédoine, Grec, Serbe et Bulgare, voit la province 
partagée en sphères de religion, puis d'influence, de 
possession enfin. Et la propagande de chacun prend 
ses mesures pour défendre et élargir, si possible, la 
part qu'elle prétend revenir à son peuple. 

Religion étant, en pays ottoman, synonyme de 
nationalité, c'est une guerre religieuse qui éclate 
entre Patriarchistes et Exarchistes, et, au sein du 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 201 

patriarchisme, entre Grecs, Serbes et Valaques : 
chacun selïorce d'annexer le maximum de paroisses 
en usurpant les églises et les biens ecclésiastiques, 
en expulsant les titulaires ou les usurpateurs actuels. 
Disputes, rixes, batailles rangées, chacun lance ses 
meurtriers et ses incendiaires en campagne, non 
plus contre l'oppresseur turc, mais contre le concur- 
rent chrétien, et chacun déploie cette fureur de car- 
nage qui fait la beauté des guerres fraternelles. 

Tout ce que la Macédoine avait connu d'atrocités 
depuis vingt ans est dépassé; chacun met son point 
d'honneur à faire le pire; chacun met son intérêt à 
dénoncer au Turc et au monde civilisé les crimes du 
voisin. Journaux, mémoranda, pamphlets, brochures, 
livres, cartes, inventaires : j'ai là une pile de quelque 
deux cents kilogrammes; jamais au Levant tant 
d'écrivains n'usèrent de notre langue; tous veulent 
s'adresser à la nation qui semble faire l'opinion de 
l'univers; tous nous prennent comme témoins et 
juges de leur « Affaire » macédonienne. Les ama- 
teurs de beaux crimes, de bestiales ou d'enfantines 
folies n'ont qu'à ouvrir ces papiers et à lire deux 
colonnes au hasard : la France au temps de la Ligue 
n'a pas connu pareil déchaînement d'horreurs. 

Je ne citerai — à titre d'exemples — que certains 
documents officiels des Livres Jaunes : 

Belgrade, le 29 septembre 1904. 

Divers journaux de Belgrade publient des correspon- 
dances de Macédoine relatant de nombreux actes de 
violence commis par des comitadjis bulgares sur les Serbes. 
Le ministre des Affaires étrangères communique aux offi- 
cieux une note ainsi conçue : 

« Quelques journaux rendent la Bulgarie responsable 



202 LA REVOLUTION TURQUE 

des assassinats commis contre nos frères de Macédoine. 
Le gouvernement et le peuple bulgares sont innocents de 
ces assassinats aussi bien que la Serbie et la population 
serbe en Macédoine. Les organisations macédoniennes, 
qui ne trouvent plus d'appui en Serbie ni en Bulgarie, ont 
perdu leur caractère révolutionnaire et se sont changées en 
bandes de brigands. Ce ne sont plus des patriotes qui 
luttent pour la délivrance de leur pays, mais de simples 
brigands. Sous prétexte d'obtenir Tautonomie de la 
Macédoine, ils préparent le terrain pour l'occupation de 
cette province ou du moins pour des complications dont 
les conséquences ne sauraient être prévues et qui ne 
manqueraient pas de se produire si, à côté de ces bandes 
soi-disant bulgares, venaient à apparaître aussi des bandes 
serbes ou grecques ». 

Salonique, le 10 octobre 1904. 

On signale depuis deux ou trois mois des passages de 
bandes armées par la frontière grecque : il s'agit de com- 
battre les bandes et la propagande bulgares, en employant 
les mêmes armes. Des comités helléniques ont commencé 
à fonctionner sous le nom de sociétés de bienfaisance ou 
de gymnastique. 

Depuis longtemps des bandes serbes sont signalées dans 
le caza de Kritchevo, au nord de Monastir; elles viennent 
d'entrer en lutte armée avec les bandes bulgares un combat 
a eu lieu le 5 octobi'e; les deux partis ont laissé sur le 
terrain quelques morts et blessés. 

Les comités bulgaro-macédoniens, composés en 
majeure partie d'indigènes, font peser sur les villages 
leur exploitation et leur tyrannie. Ils tiennent, — 
dit notre impartial consul de Salonique, M. Steeg, — 
« la population bulgare sous le joug de leur gouver- 
nement occulte et absolu; les bandes restées en 
campagne s'en font les instruments impitoyables, 
mais semblent en même temps exercer pour leur 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 203 

compte un véritable brigandage qui tend à perdre 
tout caractère politique ». Les comités entreprennent 
de rallier à TExarchat bulgare toutes les paroisses 
qui, parlant slave ou se trouvant englobées en pays 
slave, sont pourtant restées fidèles au Patriarcat 
grec. C'est donc sur leurs frères de race que portent 
leurs exploits. 

Pareillement, bien qu'ils luttent à l'occasion contre 
les comitadjis bulgares, c'est d'abord aux commu- 
nautés patriarchistes, de langue slave ou valaque, 
à leurs frères en religion, que s'en prennent les libé- 
rateurs grecs. La Macédoine hellénisée fournit peu 
de combattants; mais la propagande hellénique a 
recruté en Crète, dans les îles, en Morée et en Épire 
des bandes soldées par Athènes et commandées par 
des officiers grecs. Ces étrangers traitent leurs « sec- 
teurs » en pays conquis, et leur patriotisme s'exaspère 
contre les Valaques, que la propagande roumaine 
pousse au schisme. 

Car en 1903 cette propagande roumaine, qui s'était 
tue depuis 1897, a reparu. Elle demande en Macé- 
doine, sinon un Exarchat valaque, tout pareil à 
l'Exarchat bulgare, du moins un clergé et une 
liturgie valaques, des églises et des écoles où le rou- 
main sera la lange du culte et de l'enseignement. Le 
Turc encourage cette propagande roumaine; il l'a 
toujours encouragée* : parmi ces chrétiens valaques, 
trop disséminés pour former jamais une nationalité 
autonome, trop éloignés de leur frères de Roumanie 
pour rêver d'une annexion, la Porte trouve des 
fonctionnaires plus sûrs que parmi les autres chré- 

1. Voir mon livre La Turquie et l'Hellénisme contemporain. 



204 LA REVOLUTION TURQUE 

tientés et, puisque l'Europe exige des fonctionnaires 
chrétiens, c'est de Valaques que le Sultan veut 
recruter sa g-endarmeric et ses bureaux ^ 

Le Patriarche inclinerait à contenter ces Valaques : 
il sait et dit que « la Macédoine est une province 
helléno-turco-valaque^ ». Ceux qu'Athènes reven- 
dique comme Hellènes en Macédoine, le Patriarche 
les reconnaît, pour un tiers au moins, comme 
simples Valaques. Mais ces Valaques, hellénisés 
depuis un siècle, ont été les serviteurs les plus fidèles 
de l'Idée, les bienfaiteurs les plus généreux de la 
Race : dans le royaume grec et en Macédoine, leurs 
fondations scolaires ou hospitalières ne se comptent 
plus, et c'est bien cette générosité valaque qui fait 
désirer à Bucharest le retour de ces frères, dont les 
bienfaits iraient non plus à la Grèce, mais à la Rou- 
manie. L'hellénisme ne saurait se résigner à cette 
défection. Une fois le schisme valaque accompli, 
l'Hellène de Macédoine en face du Bulgare n'aurait 
plus chance de succès. 

Pour maintenir de force le Valaque dans l'église et 
l'école grecques, le synode de Constantinople oblige 
le Patriarche à refuser les autorisations canoniques et 
scolaires, et le gouvernement d'Athènes fait ou laisse 
organiser les bandes. Dans toute la Macédoine, le 
clergé patriarchiste excommunie les communautés 
qui ouvrent une église ou une école valaques. Les 
bandes grecques portent leurs efforts principaux sur 
le pays de Monastir, où les Valaques forment la majo- 

1. Voir là-dessus Nicolas Papaliag^i, les Boiimains de Turquie, 
Bucarest, 190."), et Documents diplomatiques (1905) publiés par le 
gouvernement roumain. 

2. Protestation des Métropolites, 10 août 1903. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 205 

rite de la population patriarchiste : « Si vous me 
poussez à bout, — disait le i^atriarche lui-même, un 
jour que son Conseil, dominé par les nationalistes 
grecs, Taccusait de tiédeur patriotique, — je finirai 
par dire tout haut qu'à Monastir il n'y a pas un seul 
vrai Grec*. » C'est un mot, du moins, que les Rou- 
mains lui prêtent et qui n'est pas loin de traduire 
l'exacte vérité. 

Durant l'automne de 1904, ce pays de Monastir 
est en anarchie : des officiers grecs, envoyés d'A- 
thènes, terrorisent les villages valaques; les lettres 
trouvées sur eux, ne laissent aucun doute sur l'appui 
que leur prêtent les consuls de Grèce et le clergé du 
Patriarcat. Au début d'octobre, quand après la pre- 
mière campagne d'été, le général Degiorgis réunit 
ses six adjoints à Salonique, tous sont d'avis que le 
nombre des officiers européens est insuffisant et 
demandent que 32 officiers nouveaux soient engagés 
par le gouvernement ottoman : 6 austro-hongrois 
pour Uskub, 6 russes pour Salonique, o italiens 
pour Monastir, 5 français pour Serrés, 1 anglais 
pour Drama. Les diplomaties anglaise et française 
appuient cette demande. M. Bapst écrit le 2 no- 
vembre : 

L'été, en Macédoine, comparativement à celui de l'année 
dernière, s'est écoulé sans secousse violente; il n'y a plus 
eu d'insurrection ouverte ni de dévastations de grande 
étendue. Mais le mal est peut-être pire; car une insurrec- 
tion est toujours susceptible d'être réprimée par les 
armes, tandis que l'agitation actuelle, qui se manifeste à 
la fois sur les points les plus divers, par des crimes et des 

1. Documents diplomatiques de Roumanie (1905). 



206 LA REVOLUTION TURQUE 

brigandages isolés, échappe à l'action des troupes et ne 
peut être efficacement combattue que par la police et la 
gendarmerie. Or cette agitation présente depuis quelques 
semaines une recrudescence violente; les luttes entre 
races s'exaspèrent; les meurtres augmentent et les popu- 
lations terrorisées aspirent à un changement de régime... 
Le gouvernement, complètement aveuglé sur les consé- 
quences possibles de l'agitation actuelle, considère avec 
plaisir ces luttes entre chrétiens et ne prend aucune 
mesure pour les faire cesser. On connaît les chefs de 
plusieurs des organisations occultes qui désolent le pays; 
mais on préfère laisser libre carrière à ces malfaiteurs, en 
qui l'on voit des auxiliaires de la cause islamique, et, 
quand l'éclat pi'oduit par quelque crime est trop fort, on 
frappe des comparses ou même des innocents. 

L'hiver n'arrêtant pas, comme les années précé- 
dentes, ces échanges de tueries, les deux puis- 
sances « les plus autorisées » et M. Gonstans lui- 
même reconnaissent qu' « aucune amélioration n'a 
été apportée à l'état anarchique du pays », malgré 
une première note austro-russe du 20 octobre. Et le 
Sultan, maintenant assuré de la Macédoine par la 
guerre religieuse, songe à reprendre ses tentatives 
de guerre turco-bulgare : l'accord du 8 avril 1904 
n'est pas respecté ; les réfugiés ne sont pas réinstallés 
dans le vilayet d'Andrinople et l'on distribue leurs 
maisons et leurs terres à des musulmans. 

Sofia, le 3 octobre 1904. 

La situation en Macédoine est toujours aussi troublée. 
Sans parler des luttes entre Grecs et Bulgares, entre 
patriarchistes et exarchistes, entre Grecs et Koutzovalaques, 
la réconciliation entre Turcs et Bulgares qu'on semblait 
espérer après l'accord du 8 avril est bien loin de se 
produire. On incarcère de nouveau les Bulgares amnistiés. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 207 

On oblige les prêtres et les maîtres d'école revenus en 
Macédoine à résider dans les villages oîi ils sont nés, ce 
qui fait que leurs églises et leurs écoles demeurent 
fermées; 4 000 réfugiés n'ont pu regagner le vilayet 
d'Andrinople, et la Porte oppose des obstacles à leur 
rapatriement. Des bandes turques rançonnent les villages 
chrétiens. 

Les ambassadeurs font des remontrances; c'est 
alors sur les Grecs que la Porte rejette la faute. 
Note turque du 5 novembre 1904 : 

.... Les bandes formées en Grèce commettent toutes 
sortes de méfaits. Le cabinet d'Athènes représente ces 
incursions comme représailles aux méfaits commis par les 
Bulgares : à l'origine il donnait à la Sublime Porte 
l'assurance formelle qu'il empêcherait la formation de 
comités et de bandes' et prendrait des dispositions propres 
à prévenir toute incursion; il se montre aujourd'hui 
impuissant à réprimer ces actes; les comités fondés en 
Grèce lancent ouvertement des proclamations révolution- 
naires et de nouvelles bandes sont formées. Tout derniè- 
rement, un officier hellène, Paul Mêlas, qui commandait 
une de ces bandes, ayant trouvé la mort, une grande 
effervescence s'est manifestée en Grèce, et les journaux 
d'Athènes ont reproduit son portrait en costume de 
brigand. Une pareille situation est contraire aux stipula- 
tions des préliminaires de paix signés avec les plénipotentiaires 
des puissances et à V article iA du traité de paix conclu avec 
la Grèce. Le gouvernement impérial ayant tout fait pour 
remédier à cet état de choses, la responsabilité des événe- 
ments qui pourraient en résulter ne saurait retomber que 
sur le gouvernement hellénique. 

La Porte semble donc remettre en question le traité 
gréco-turc de 1897 qu'a imposé la médiation de 
l'Europe, et, à défaut d'une guerre turco-bulgare, 
préparer une nouvelle campagne de Thessalie. La 



208 LA RÉVOLUTION TURQUE 

situation internationale lui permettrait toutes les 
audaces. Les revers des Russes en Mandchourie, 
leur retraite sur Moukden après les défaites de Liao- 
Yang et du Cha-ho (septembre-octobre), la détresse 
de Port-Arthur, l'incident de Hull et les aigres dis- 
cussions entre journaux russes et anglais assure- 
raient à la Porte la tolérance de Pétersbourg, qui a 
besoin de Tautorisation turque pour le passage de 
ses vaisseaux aux Dardanelles. L'Allemagne aussi 
serait consentante : la section Koniah-Eregli, qui 
vient d'être ouverte (septembre), amène le Bagdad 
allemand aux portes du Taurus; Berlin ne demande 
que l'argent de sa garantie kilométrique pour aller 
plus loin. 

Mais Vienne, tenant toujours au statu qiio, ne veut 
à aucun prix d'une guerre, dont le vainqueur, turc 
ou chrétien, disposerait de la Macédoine. Vienne veut 
la paix. Une seconde note austro-russe est remise 
le 8 décembre : 

Les autorités ottomanes restent inférieures à leur tâche 
pour la répression des crimes commis par les bandes ; 
sous l'œil indifférent de la plupart des autorités locales, 
des formations nouvelles, en partie serbes et principa- 
lement grecques, surgissent, appelant une recrudescence 
de désordres et de violences. 

Le 26 novembre, une bande grecque de plus de 
60 tiommes a cerné le village de Zélénitchi, caza de Flo- 
rina, pendant qu'une partie faisait irruption dans la mai- 
son du bulgare Stoyan Gateff, où se célébrait une noce, 
tuant 13 personnes, parmi lesquelles des femmes et des 
enfants, et en blessant 5. Le détachement de troupes et le 
poste de gendarmerie de Neveska, situés à portée d'ouïe 
de la fusillade et d'ailleurs prévenus de l'agression, ne se 
sont rendus sur les lieux que dans la journée du lende- 



ENTENTE AUSTRO-RUSSB 209 

main. Le caïmacan n'est venu que le surlendemain. Le 
7/20 novembre, un groupe de musulmans de Vélès s'est 
emparé du télégraphe pour faire parvenir à la capitale ses 
doléances au sujet de l'insécurité qui règne dans le pays : 
se jugeant insuffisamment protégés par le pouvoir, ces 
musulmans profltèrent de leur rassemblement pour s'en 
prendre à des passants chrétiens, dont l'un fut tué et un 
autre grièvement blessé. Une bande bulgare d'une tren- 
taine d'individus, pour venger la tuerie de Zélénitchi, a 
assassiné dans la matinée du i" décembre huit Grecs 
inoffensifs sur la route de Sorovitchi à Exchi-Sou. L'in- 
cendie de l'année dernière risque d'être rallumé de diffé- 
rents côtés. 

Les deux ambassadeurs, pénétrés de la gravité de la 
situation et des intentions bienveillantes de leurs gouver- 
nements, adjurent itérativement la Sublime Porte de 
veiller à ce que l'ordre soit maintenu d'une main ferme et 
impartiale. 

La Porte garde le silence : 

La situation s'est, au cours de ce mois, — écrit à la fin 
de décembre M. Constans, — sensiblement aggravée en 
Macédoine, L'extrême lenteur avec laquelle se fait la réor- 
ganisation de la gendarmerie, dont les populations chré- 
iennes avaient tout d'abord attendu des résultats effi- 
:aces, et la mauvaise volonté de plus en plus évidente 
lont les autorités témoignent à cet égard accroissent lin- 
{uiétude dans tous les milieux. L'opinion, en Macédoine, 
^emble se répandi'e de plus en plus qu'il n'y a plus à 
;orapter sur les réformes, et les Bulgares, se prétendant 
ïn butte à l'hostilité systématique du gouvernement, sem- 
îlent de plus en plus décidés à recourir à l'insurrection. 

Le colonel Vérand ne trouve plus chez les fonctionnaires 
e bon vouloir qui, dans les premiers mois de sa mission, 
ui avait facilité la tâche; il est à craindre que les procédés 
Tintimidation, dont les gendarmes chrétiens sont l'objet, 
le rendent difficile le recrutement de la gendarmerie, en 
lehors des musulmans. 

LA RérOLnTlOH TLRQDE. 14 



210 LA RÉVOLUTION TURQUE 

Vienne et Pétersbourg recourent aux trois puis- 
sances — TAUemagne restant à l'écart — pour la 
remise d'une nouvelle note qui exige l'augmentation 
des officiers de gendarmerie (19 décembre). Une fois 
encore, Londres profite de cet appel et réclame « des 
mesures ultérieures de reformes » (20 décembre). 



Pour la troisième fois, Londres prend en main la 
cause de la Macédoine, sans distinction de races ni de 
religions. Lord Lansdowne veut qu'on s'attaque aux 
Quatre Mangeries : il exige la réforme financière 
tout de suite; il prévoit la réforme judiciaire dans un 
avenir prochain. Note anglaise : 

La régularité financière est le premier élément d'un 
bon gouvernement, et c'est d'elle que dépendront les 
améliorations dans les systèmes administratif et judi- 
ciaire. Le gouvernement de Sa Majesté ne peut s'empêcher 
d'éprouver quelque désappointement de ce que durant les 
treize mois qui se sont écoulés depuis que le programme 
des réformes a été mis en avant par les deux puissances, 
nul projet à mettre en discussion n'a été préparé. Il a la 
confiance que présentement, en tout état de cause, cette 
question fera l'objet de l'attention immédiate des deux 
gouvernements et qu'ils insisteront à ce sujet auprès de 
la l'orte. Cette réforme est une de celles que le gouverne^ 
ment turc, s'il était avisé, devrait être désireux de réa- 
liser. Une rigoureuse administration des finances provin- 
ciales est essentielle si, en outre des dépenses pour les 
services locaux, les vilayets doivent contribuer propor 
tionnellement aux dépenses de l'Empire. 

Il semble d'urgente nécessité qu'il soit fait une lentativ* 
en vue d'améliorer l'administration de la justice. La nécos 
site de traitements réguliers et convenables est aussi 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 211 

manifeste et impérieuse dans radministralion judiciaire 
que dans Taimée et la police. Dans le vilayet de Salonique, 
les juges n'ont reçu que la moitié des traitements qui leur 
sont dus celle année. Il leur est impossible de vivre sans 
augmenter leurs émoluments par des moyens inavouables. 
Si, en outre de traitements régulièrement payés et conve- 
nables, ils étaient convaincus que leurs services seront 
récompensés et que le travail assidu et honnête sera suivi 
d'un avancement, il en résulterait une économie réelle 
pour l'État, grâce à la substitution d'un nombre moindre 
de juges compétents au nombre actuellement plus grand 
de juges qui tirent leurs émoluments des deniers publics. 
La nomination d'inspecteurs judiciaires, devant recom- 
mander le renvoi des fonctionnaires incompétents et 
malhonnêtes, ferait beaucoup pour remédier aux vices du 
système. 

Dès cette époque, malgré la guerre russo-japonaise, 
les relations de Londres et de Pétersbourg sont deve- 
nues meilleures; l'influence du nouvel ambassadeur 
anglais, sir Ch. Hardinge, est manifeste; les événe- 
ments du Caucase, la crainte d'une nouvelle insur- 
rection en Macédoine ou en Arménie et la reddition 
de Port-Arthur achèvent de convertir le Tsar aux 
solutions que Londres et Paris lui conseillent; afin 
d'éviter tous les risques de guerre au Levant, Paris 
et Londres se mettent d'accord sur la nécessité de 
réformes profondes; Londres et Vienne se concer- 
tent pareillement; Paris insiste à Pétersbourg, Une 
nouvelle note des cinq ambassadeurs exige et 
obtient enfin que vingt-trois officiers européens 
seront envoyés en Macédoine (13 janvier 1903) et, 
pressé par les cabinets occidentaux, le syndicat 
austro-russe étudie la réforme fiscale, afin d'éviter la 
double réforme des finances et de la justice que 
réclame lord Lansdowne. 



212 LA RÉVOLUTION TURQUE 

Le « programme de Vienne » et le « programme de 
Miirzsteg » avaient promis d'assurer le « fonctionne- 
ment des institutions dans les trois vilayets » : 

1° Au commencement de l'année, un budget des revenus 
et des dépenses sera dressé dans chaque vilayet. 

2° Le produit des impôts pourvoira d'abord aux besoins 
de l'administration locale. 

3° On améliorera le système d'affermage et de perception 
des dîmes. 

4° Tous les revenus du vilayet doivent être versés à la 
caisse du vilayet, tenue à l'agence de la Banque impériale 
ottomane au chef-lieu du vilayet. 

5° Le payement des sommes affectées par le budget aux 
dépenses du vilayet se fera en conformité d'un règlement 
spécial qui aura également pour objet d'assurer la régu- 
larité de rempkù de ces sommes. 

Vienne et Pétersbourg demandent simplement que, 
sous la surveillance de l'inspecteur général et des 
deux agents civils, ce système de Mûrzsteg soit 
appliqué par six inspecteurs « qui devront être sujets 
ottomans ». Lord Lansdowne ne se contente plus 
de cette organisation sans force. Il insiste auprès 
du cabinet de Paris pour une intervention de toutes 
les puissances et non plus du seul syndicat. Par 
malheur, un changement de ministère en France 
amène à la présidence du conseil M. Rouvier, qui vient 
de travailler à l'unification de la Dette ottomane et 
aux combinaisons du Bagdad allemand; la politique 
de Paris, sans être modifiée, ne sera plus aussi nette. 
Berlin, qui avait espéré peut-être la chute de M. Del- 
cassé, va donner son premier avertissement marocain 
par la bouche de son chargé d'affaires à Tanger 
(4 février 1905). Londres insiste donc vainement : 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 213 

Londres, le 24 janvier 1905. 

Lors de sa dernière audience, lord Lansdowne est revenu 
sur les affaires de Macédoine et m'a demandé ce que 
Votre Excellence pensait de ses propositions. Je lui ai 
répondu que vous vous étiez réservé de pressentir le gou- 
vernement russe et que l'ouverture de la crise ministérielle 
en France avait nécessairement retardé cet échange de 
vues. Lord Lansdowne m'a prié d'insister auprès de vous 
pour arriver à l'adoption d'une ligne de conduite identique. 
Il a des inquiétudes pour le printemps, et il voudrait, 
calmer les populations des Balkans par une intervention 
de toutes les puissances. 

Paul Cambon. 

Mais à Pélersbourg, harassé par les défaites de 
Mandchourie, secoué des premières émeutes de la 
révolution (dimanche rouge, 22 janvier), on tient 
plus que jamais au monopole austro-russe et aux 
garanties de statu quo. Notre ambassadeur en Russie 
écrit le 1*' février : 

Le comte Lamsdorff me charge de vous faire connaître 
sa manière de voir, que partage le cabinet autrichien, au 
sujet des réformes en Macédoine. Il croit que tout projet 
d'extension du programme de Mûrzsteg serait en ce 
moment inopportun. Les deux puissances viennent d'en- 
treprendre la réforme financière, dont dépendent les 
autres améliorations. Rien ne serait plus dangereux que de 
donner à espérer à la Turquie que toutes les puissances 
ne sont pas d'accord ou de lui donner à craindre que 
l'acceptation des réformes financières ne soit le prélude 
de nouvelles exigences. 

Vienne et Pétersbourg — c'est leur mode habituel 
- commencent par des remontrances aux États bal- 
kaniques, auxquels on défend « soit de favoriser la 



214 LA RÉVOLUTION TURQUE 

formation de bandes, soit de leur venir en aide sous 
une forme quelconque » ; on les invite à « observer 
une attitude correcte et loyale afin de permettre aux 
puissances réformatrices de travailler d'accord avec 
la Porte au rétablissement de Tordre en Macédoine ». 
C'est le prologue habituel de toute intervention 
austro-russe. Paris, sentant les dangers qui entourent 
la Double Alliance, n ose insister pour l'acceptation 
des propositions anglaises. Londres continue défaire 
ses réserves : « L'Autriche et la Russie, — dit lord 
Lansdowne, — paraissent s'attribuer un contrôle 
financier en qualité de puissances intéressées; toutes 
les puissances garantes de l'indépendance de k 
Turquie peuvent revendiquer cette qualité et i 
importe qu'elles soient appelées à donner leur avis 
sur l'organisation financière ». 

Néanmoins le gouvernement anglais, après en avoi 
délibéré, décide de « laisser le champ libre aux Gabi 
nets russe et austro-hongrois pour faire accepter pa 
le Sultan leur projet de réforme financière; mais il S' 
réserve de discuter si, par la suite, appel est fait à soi 
concours pour amener le Sultan à cette acceptation >> 

Notre chargé d'affaires à Gonstantinople, — c'es 
l'honnête et clairvoyant M. Bapst, — signale 1 
nécessité d'une prompte décision (17 février) : 

La situation de la Macédoine ne s'est nullement amt 
liorée. Les divers partis n'y observent môme plus la trê\ 
habituelle de l'hiver; bien que des chutes de neige, telk 
qu'on ne se souvient pas d'en avoir vu dans ce pays depu 
une quinzaines d'années, aient rendu les chemins presqt 
impraticables, les bandes, tant bulgares que grecque 
continuent à désoler le pays. Les attaques de villages r 
se comptent plus, et ce n'est pas sans de sincères appr 
hensions que l'on voit approcher le printemps. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 215 

Les financiers, intéressés dans les entreprises tur- 
ques, suggèrent au Sultan une parade aux demandes 
anglaises : létat de siège en Macédoine, le rapa- 
triement des réfugiés et Texécution des réformes 
grèvent lourdement le budget de l'Empire; la Porte 
propose de trouver des ressources dans une surtaxe 
douanière, dont les revenus ser>iraient aux besoins 
de la Macédoine. Reste à savoir s'ils ne ser\'iraient 
pas plutôt à la garantie kilométrique du Bagdad 
allemand, aux lignes françaises de Syrie ou aux com- 
mandes d'armes que les ambassadeurs de France et 
d'Allemagne extorquent en faveur de leurs natio- 
naux ' : cest leur façon de faire payer au Turc leur 
connivence secrète ou publique. Note turque du 
5 février : 

Le manque d'élasticité qui caractérise nos revenus 
;onstitue le plus sérieux obstacle à l'équilibre du budget, 
iais, en ce moment, le senrice financier devant être 
issuré dans les trois provinces de la Rouméiie, cet 
)bstacle devient de plus haute importance. Le budget spé- 
;ial des vilayets accuse un déficit que le gouvernement 
st disposé à combler sur les revenus généraux de l'Empire. 
1 se trouve dans l'impérieuse nécessité de chercher les 
essources requises dans la majoration des droits de 
louane, de 8 à 11 p. 100, en attendant la conclusion de 
nouveaux traités de commerce. 

Vienne et Pétersbourg acceptent aussitôt cette ma- 

oration, dont le commerce anglais fera les frais, car 

'administration des douanes turques sait frapper les 

1 nnemis du Maître et le commerce allemand a toutes 

i es complaisances. Mais le Sultan oppose au projet 

1. Voir là-dessas dans mon livre L'Affaire marocaine, le chapitre 
désaccord franco-allemand, p. 333 et suivantes. 



216 LA RÉVOLUTION TURQUE 

austro-russe son projet particulier de réforme finan- 
cière (7 mars), et comme le syndicat austro-russe une 
fois encore fait appel à la pression des autres puis- 
sances, Londres et Rome ne promettent leur appui 
que « si le contrôle, réservé aux deux contractants de 
Mûrzsteg, est étendu aux grandes puissances » 
(14 mars); Londres exige en outre — avec raison, 
dit M. Gonstans, — Tabolition d'un règlement que la 
Porte vient de faire sur les mines et qui rend prati- 
quement impossible aux étrangers toute exploitation 
minière. 

Paris, servant d'intermédiaire entre le syndicat 
austro-russe et l'entente anglo-italienne, — l'enquête 
sur l'accident de HuU vient de se tenir à Paris, — 
trouve la formule de l'accord. Une note française 
indique le 23 mars les conditions que le syndicat doit 
imposer à la Turquie : 

1° la mise en pratique en Macédoine d'un règlement 
financier donnant toute garantie tant pour la perception 
que pour l'administration des revenus; 

2° l'affectation aux besoins de la Macédoine de l'excé- 
dent de recettes fourni par la surtaxe douanière ; 

3° la revision préalable des règlements douaniers dans 
le sens des réclamations réitérées des Puissances; 

4° l'abrogation de la loi de 1901 sur les mines. 

La manœuvre des financiers va donc tourner au ' 
profit des réformes : sans que le Bagdad allemand y 
trouve son compte, l'excédent des recettes fournies 
par la surtaxe ira tout entier aux besoins de la Macé- 
doine. C'est l'heure où la défaite de Moukden ruine 
le prestige des Russes au Levant, où Guillaume II 
s'embarque pour Tanger, l'heure aussi où M, Gons- 
tans dispute à Krupp et à la Deutsche Bank les 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 217 

emprunts turcs et les fournitures d'armes. J'ai depuis 
longtemps signalé le parallélisme de ces événements 
turcs et marocains * : tandis que Guillaume II pro- 
nonce son discours de Tanger (31 mars), M. Cons- 
tans s'irrite des lenteurs que la Porte oppose à ses 
exigences ; la brouille un instant paraît complète entre 
la Porte et l'ambassadeur qui bruyamment rentre 
en France, menace de fermer la Bourse de Paris aux 
emprunts turcs, et il se venge du Sultan en conci- 
liant les réclamations anglaises et les prétentions 
austro- russes. Dépêche de M. Delcassé à notre 
ambassadeur en Russie : 

Paris, le 23 mars 1905. 

M. Paul Cambon me dit que le gouvernement britan- 
nique s'abstiendrait d'initiative concernant les réformes 
• n Macédoine si la Russie et l'Autriche consentaient à 
demander la remise de certains pouvoirs à une commis- 
sion de contrôle nommée par les puissances. De son côté, 
'tre ambassadeur à Constantinople m écrit que l'acces- 
lon des quatre autres puissances au contrôle prévu par le 
projet austro-russe serait envisagée sans défaveur à Péters- 
bourg : le terme vague de « puissances intéressées », 
employé peut-être à dessein dans le texte, permettrait 
cette accession. M. Constans ajoute que l'on pourrait ins- 
tituer pour chacune des quatre autres puissances un 
expert financier qui s'occuperait, au même titre que les 
agents civils, de l'élaboration et de iapplication du budget 
macédonien. 



Pétersbourg et Vienne acceptent (5 avril) : des 
délégués des quatre autres puissances seront adjoints 

1. Voir mon li\Te L'Affaire marocaine. 



218 LA REVOLUTION TURQUE 

aux deux agents civils. C'est, en pratique, le contrôle 
européen que Ton installe sur les finances macé- 
doniennes et même sur les douanes de l'empire, 
puisque Ton va surveiller la surtaxe douanière. Grand 
résultat, dont le mérite revient surtout à lord Lans- 
dovs^ne, mais dont Guillaume II rend Paris respon- 
sable et dont la querelle marocaine va longtemps 
retarder les heureuses conséquences. Si l'Europe 
pouvait appliquer à fond cette réforme des finances, 
les traitements assurés à tous les fonctionnaires per- 
mettraient de brider les mangeries et de recruter 
une gendarmerie honnête et forte contre les bandes. 
L'anarchie continue: 

Belgrade, le 19 avril 1905. 

Les correspondances de Macédoine signalent de nou- 
veaux conflits entre Serbes et Bulgares. Deux bandes bul- 
gares, fortes d'environ 75 hommes, qui se proposaient 
d'attaquer la ville de Poretch, habitée en grande partie 
par des Serbes, se sont rencontrées près du village de 
Papratischte avec une bande serbe et ont été repoussées. 
En se retirant, elles sont tombées dans une embuscade de 
l'armée ottomane et ont été anéanties. Les Turcs ont 
dispersé ensuite la bande serbe, après un violent combat, 
où il y a eu de part et d'autre de nombreux tués et 
blessés. Au village de Pesca, à quatre heures de Vélès, une 
lutte sanglante entre deux bandes serbe et bulgare a duré 
plusieurs heures et a été arrêtée par l'arrivée des troupes. 
On signale de nombreux actes de violence commis sur les 
Serbes par les comitadjù. A Sablanitza, le prêtre serbe 
Marco Stavritch a été blessé mortellement. De leur côté, 
les bandes grecques se livrent à de graves excès contre les 
villages bulgares. Une de ces bandes a attaqué le village de 
Zogovitchan, caza de Kastoria, l'a incendié et a massacré 
le prêtre et le maître d'école, ainsi que 60 personnes, dont 
6 femmes. Une autre bande grecque a été surprise dans le 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 219 

caza de Kastoria par les troupes turques, qui lui ont tué 
30 hommes. 

La Porte et Tambassade anglaise dénoncent la com- 
plicité du gouvernement hellénique. Note turque : 

Paris, le 25 avril 1905. 

300 Cretois sous la conduite de Manos, parent de l'agi- 
tateur Cretois du même nom, viennent de s'embarquer au 
Pirée pour renforcer en Macédoine les bandes grecques 
qui s'y livrent à toutes sortes de méfaits. Ce fait prouve à 
n'en plus douter que c'est le gouvernement hellénique lui- 
même qui provoque ouvertement l'agitation, soit en Crète, 
soit dans les provinces européennes de l'Empire. 

Tous les compétiteurs à la succession macédonienne 
rivalisent d'efforts; mais les Grecs surtout sont exas- 
pérés par les défections de nombreux villages valaques 
à r « Idée » roumaine. La légation de Roumanie et 
la Porte sont en négociations au sujet des écoles et 
des églises valaques. Note du gouvernement roumain 
en mars 1905 : 

L'élément roumain en Turquie a toujours été un élément 
d'ordre et a toujours fait preuve d'un entier loyalisme 
envers l'Empire ottoman. Jamais les Roumains de Macé- 
doine n'ont fait cause commune avec les pei'turbateurs. 
Tandis que les autres éléments usent de violence pour 
arracher au gouvernement impérial des lambeaux d'avan- 
tages, les Roumains ne demandent, et le gouvernement 
royal ne demande, avec et pour eux, que la conservation 
de leur individualité ethnique et le droit de prier ou d'ins- 
truire les enfants dans la langue maternelle. 

Cette attitude si correcte a déterminé la Russie, l'Italie 
l'Allemagne, à soutenir leur cause auprès de la Sublime 
Porte. La Roumanie fait également appel à la générosité 
traditionnelle de la France. 

Les Macédoniens d'origine roumaine, dits Koutzo-Vala- 



220 LA REVOLUTION TURQUE 

ques, se sont vu, se voient encore contester leur origine 
ethnique. Victimes d'une véritable terreur, il leur est 
arrivé jadis de chercher quelque appui tantôt auprès des 
éléments bulgares, tantôt auprès des éléments grecs; leur 
véritable nationalité réapparaît dès que cessent les vio- 
, lences. Actuellement encore le patriarcat et les évêques 
grecs usent de menaces dans toutes les églises contre les 
populations roumaines et contre les prêtres qui osent 
officier en langue roumaine. Quand les bandes de révolu- 
tionnaires grecs ou bulgares ne peuvent se combattre entre 
elles, c'est contre les Roumains, paisibles et sans armes, 
qu'elles vont porter le massacre et le pillage. A l'apparition 
des troupes ottomanes, les bandes se dispersent, mais il 
se trouve toujours quelques prêtres grecs pour accuser les 
notables roumains à des révolutionnaires bulgares... Les 
Grecs, non contents de chercher à dénationaliser les Vala- 
ques avec le concours de leur clergé, les signalent calom- 
nieusement aux injustes répressions des troupes. 

Les puissances conseillent d'accorder à la propa- 
gande roumaine les mêmes droits qu'aux autres pro- 
pagandes : 

Péra, le 25 mai 1905. 

Un iradé reconnaît, à l'égal des autres nations chré- 
tiennes de la Turquie d'Europe, la nationalité des Vala- 
ques, lesquels auront le droit d'employer leur langue dans 
l'église et dans l'école, de nommer des moukhtars dans 
leurs communautés et d'être représentés dans les conseils 
de vilayet. 

C'est le coup le plus rude que l'on ait porté à l'hel- 
lénisme depuis le schisme bulgare : aussi le nombre 
des bandes grecques est augmenté, et le nombre des 
autres suit la même progression. Néanmoins, si la 
Porte voulait sincèrement le rétablissement de 
l'ordre, elle en aurait les moyens. La réforme finan- 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 221 

cière, à peine esquissée depuis deux mois, donne 
déjà des résultais matériels et moraux, que le con- 
trôle européen finirait d'établir : 

S&lonique, le 6 mai 1905. 

Depuis quelque temps les habitants de cette partie de la 
Macédoine sont relativement calmes; il faut attribuer cet 
état de choses en grande partie à la confiance que la nou- 
velle réforme financière inspire aussi bien aux musulmans 
qu'aux chrétiens, qui tous souffrent également et sont 
avides de sécurité et de justice. Mais l'expérience du passé 
est là pour leur rappeler qu'ils ne pourraient compter ni 
sur l'une ni sur l'autre si les fonctionnaires n'étaient pas 
régulièrement payés. 

Uskub, le 26 mai 1905. 

Le règlement financier sur le mode d'encaissement et de 
payement des recettes et des dépenses dans les trois 
vilayets de Macédoine, arrêté entre le gouvernement turc 
et la Banque ottomane, est depuis plus de deux mois 
appliqué dans ce vilayet et, dès à présent, on peut com- 
mencer à se rendre compte des avantages que présente le 
système nouveau. Les trois premiers appointements men- 
suels ont été payés à tous les fonctionnaires; les créances 
arrivées à échéances ont été soldées. Pour comprendre à 
quel point cette régularité prend les proportions d'un 
événement, il faut savoir qu'à la fin de l'année finan- 
cière, le gouverneur du vilayet et son defterdar (trésorier- 
payeur), après avoir épuisé toutes les ressources, étaient 
obligés de supplier les fournisseurs militaires d'accorder 
un nouveau crédit et devaient paisser par des conditions 
extravagantes pour donner pendant quelques jours du pain 
aux soldats ; les officiers et les fonctionnaires, à l'exception 
de ceux qui retiennent directement leurs traitements sur 
leur service (postes, finances, instruction publique) 
n'étaient plus payés; leurs arriérés s'élevaient de trois à 
six mois; beaucoup, surtout peu-mi les agents subalternes, 



222 LA REVOLUTION TURQUE 

criaient misère; les agents supérieurs étaient eux-mêmes 
dans la gêne. 

Déjà le budget des vilayets macédoniens présen- 
terait un excédent de recettes, si le pouvoir central 
liquidait aux fournisseurs militaires leurs arriérés et 
si, la police contre les bandes étant vigoureusement 
faite par la gendarmerie, on retirait ensuite de la 
Macédoine des dizaines de milliers de soldats devenus 
inutiles : 

Uskub, le 26 mai. 

Beaucoup de fournisseurs militaires ont cherché par 
avance une compensation en se portant adjudicataires des 
dîmes ; ils sont de ce chef débiteurs en même temps que 
créanciers du gouvernement ottoman; il se voient aujour- 
d'hui réclamer le payement de leurs dettes et signifier le 
refus de leurs créances. Tous, ils sont Albanais, presque 
tous chefs de tribus ou gros notables; ils jouissent d'une 
grande influence dans les régions à demi insoumises de ce 
vilayet et ils pourraient, s'ils étaient poussés à bout, sus- 
citer un mouvement insurrectionnel. 

Quarante d'entre eux, établis cà Uskub, ont répondu, il y 
a trois semaines, par un refus formel, à une sommation de 
verser le montant de leurs dettes; l'ordre arriva alors de 
la Porte de les jeter en prison ; ils se retranchèrent dans 
leurs maisons avec leurs serviteurs et, fusil au poing, ils 
attendirent. Les autorités d'Uskub n'ont pas osé pousser 
plus loin; les récalcitrants se promènent aujourd'hui dans 
les rues; il n'est plus question de leur rien réclamer. 

Il ne m'appartient pas de chercher par quelles combi- 
naisons : participation plus large du trésor central, 
emprunt spécial gagé sur les revenus des vilayets, etc., 
les revenus pourraient être accrus. Deux points seulement 
me paraissent à signaler : 

1° La population, misérable, est déjà écrasée de charges; 
il serait dangereux et probablement nuisible de la frapper 
d'impôts nouveaux. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 223 

2' Les dépenses militaires pourraient être fortement 
iuites sans que la force de la Turquie dans ces provinces 
s'en trouvât atteinte. Les fournisseurs militaires réalisent 
des bénéfices scandaleux; il y a pléthore de généraux de 
division, membres de hautes commissions militaires, 
inspecteurs des frontières, inspecteurs des réserves, etc. 
les troupes changent souvent sans cause de résidences et 
une parfaite incohérence préside à des déplacements inu- 
tiles et onéreux. 

Et dès ce mois de mai 1905, M. Choublier, notre 
consul à Uskub, — à lire ces Livres Jaunes et Bleus, 
on apprécie Tintelligence et la droiture de nos agents, 
— signale la réforme essentielle qu'ont oubliée les 
faiseurs de programmes : police, finances et justice 
sont utiles; les routes sont nécessaires : 

Aucun frais d'entretien de routes n'est inscrit au budget; 
il n'existe pas un surveillant de voie, pas un cantonnier. 
La construction de routes, la création de voies de commu- 
nications devraient cependant être mises en bonne place 
dans un programme de réformes. La question macédonienne 
est, avant d'être une question politique, une question 
économique; il faut, pour la résoudre, augmenter les 
ressources du pays, arracher ses habitants à la misère. On 
n'y parviendra vraiment que loreque la facilité des 
transports rendra possible l'exploitation agricole et minière 
des trois vilayets. Aux services des mines et forêts n'ont 
été affectés que des crédits dérisoires; il n'existe même 
point au budget un chapitre de l'agriculture. 

Mais la Porte, encouragée par la révolution polo- 
naise et le conflit marocain, refuse toute extension 
du programme de Mûrzsteg. tout contrôle. Une crise 
européenne a suivi le discours de Tanger : M. Del- 
cassé n'est plus là (11 juin) pour servir de courtier 
entre les propositions anglaises et la résistance 



224 LA RÉVOLUTION TURQUE 

austro-russe. La défaite de la flotte russe en Extrême- 
Orient et les mutineries de marins dans la mer Noire 
(3-27 juin) achèvent de rendre courage à la Vieille 
Turquie. Berlin semble avoir reconquis son hégé- 
monie sur l'Europe, et Abd-ul-Hamid est assuré des 
' bonnes dispositions de « son ami ». Deux notes austro- 
russes du 8 mai et du 24 juin restent sans réponse. 
Quand le conflit franco-allemand s'est un peu 
apaisé par notre acceptation de la Conférence (8juil- 
let) et quand la paix russo-japonaise semble décidée, 
les ambassadeurs redeviennent plus pressants : c'est 
par un refus que le Sultan répond (10 juillet). Il 
allègue ses droits souverains et l'indépendance de son 
gouvernement, que le contrôle mettrait en tutelle 
(ce sont les mêmes droits et la même indépendance 
que Berlin réclame pour le sultan de Fez); et l'at- 
tentat du 21 juillet (une voiture de dynamite éclate 
au sélamlik) lui sert d'argument contre les révolu- 
tionnaires. Mais les ambassadeurs décident de passer 
outre et d'envoyer, chacun, un délégué financier à 
Salonique (16 août) : l'Europe est anxieuse de paci- 
fier la Macédoine avant que la Conférence marocaine 
mette aux prises Paris et Berlin; notre nouveau 
chargé d'afl'aires à Constantinople (M. Constans, qui 
s'est débarrassé du trop honnête M. Bapst, n'a rien 
gagné au change), M. Boppe, continue d'avertir son 
gouvernement : 

Thérapia, le 10 août 1905. 

Les rapports de Macédoine sont unanimes : la situation 
du pays est loin de s'améliorer. L'antagonisme entre les 
différentes races chrétiennes s'envenime tous les jours- 
La bande de Sandansky, dont la devise est « la Macédoine 
aux Macédoniens », opère dans la région de Périm et 



EiNTENTE AUSTRO-nUSSE i2o 

se renforce tous les jours. Son chef a organisé des tirs 
à la cible pour les villages environnants. Dans une 
circulaire aux paysans, Sandansky constate que les 
troupes turques commençant à s'habituer à la montagne 
et devenant plus hardies, il convient de prendre plus de 
précautions : les villages devront installer des postes 
destinés à surveiller l'arrivée des soldats et à en avertir 
les bandes; ceux qui ne se conformeraient pas à ces 
prescriptions seraient sévèrement punis. Les bandes 
d'Andon et de StoïanofF, envoyées par le comité pour 
détruire celle de Sandansky, s'unissent à leur adversaire 
contre les troupes qui n'arrivent même pas à les inquiéter 
sérieusement. 

Les bandes serbes, qui n'avaient guère fait parler d'elles 
depuis quelque temps, ont pénétré en Albanie à la fin du 
mois de juin. Enfin, les comitadjis grecs redoublent 
d'audace. On m'a communiqué une lettre adressée aux 
villages de la région de Salonique par un chef de bande 
grec, qui leur ordonne sous peine de mort de se convertir au 
patriarcat et de se faire porter comme Grecs sur les feuilles 
du recensement. Dans le vilayet de Monaslir, on constate 
une augmentation inquiétante des meurtres commis par 
les bandes grecques. Les autorités sont désarmées. Les 
soldats, qui arrivent toujours trop tard, ajoutent leurs 
x:actions à celles des brigands. 

La population paisible de Macédoine est donc livrée 
sans défense à des bandes de brigands professionnels, 
dirigées par des agitateurs politiques qui n'ont qu'un but : 
augmenter le désordre et l'insécurité pour provoquer 
l'intervention de l'Europe et un morcellement du pays 
conforme à leur programme national. Les villages musul- 
mans eux-mêmes, que les troupes parvenaient jusqu'à 
présent à protéger, ne sont plus à l'abri des attentats des 
comiladjis ; certains prennent le parti de se défendre, ce 
qui augmente encore l'anarchie. 

1 Pour exciter rémulation des « héros », la Porte 
annonce qu'un recensement ethnographique sera fait 

LA HÊVOLUTION TLBOUE. 15 



226 LA REVOLUTION TURQUE 

en Macédoine et permettra, suivant Farticle III du 
programme de Mûrzsteg, la répartition du pays en 
« sphères nationales » : 

Thérapia, le 23 août 1903. 

Lorsque le projet de recensement ethnographique de la 
Macédoine avait été mis en avant, l'ambassadeur d'Autriche- 
Hongrie avait représenté cà la Porte les dangers que 
présenterait l'exécution d'une pareille mesure, au moment 
où la Macédoine était déchirée par les querelles de races. 
Mais la Sublime Porte a oublié les sages avis du baron 
Calice. On signale, de plusieurs côtés, et notamment en 
Épire, des troubles qui sont les premières conséquences 
d'une mesure qui ne peut qu'exacerber la rivalité des races. 

En même temps une fâcheuse tendance se manifeste 
en ce qui concerne la gendarmerie. Lors de la visite 
du général Degiorgis à Conslantinople, la répartition des 
postes et l'effectif proposé pour chacun d'eux par le 
général avaient été approuvés par iradé, et la nouvelle 
organisation avait commencé à donner les meilleurs 
résultats. Aujourd'hui le Palais réduit considérablement 
les efTectifs des postes; sous couleur d'économie, les 
ressources qu'on avait mises à la disposition du général 
Degiorgis viennent d'être affectées en partie à la police 
des trois vilayets, et l'on a décidé de mettre à la charge 
des populations les frais de construction des casernes 
destinées aux gendarmes. Les paysans, déjà grevés d'im- 
pôts, ont été très irrités par cette nouvelle charge. Le but 
de cet ensemble de mesures paraît être d'entraver l'action 
de la gendarmerie et de la rendre impopulaire auprès des 
populations. 

Le débat franco-allemand se rouvre (septembre) 
à Paris dans les conférences entre MM. Revoil etj 
Rosen, qui discutent le programme de la future con-' 
férence. Aussi jusqu'à l'accord franco-allemand du 
30 septembre 1905, toutes les notes de l'Europe con- 






ENTENTE AUSTRO-RUSSE 227 

certée restent vaines; le 30 septembre, la Porte 
demande même aux puissances de renoncer à leur 
projet : 

Le gouvernement impérial n'a jamais méconnu l'impor- 
aice des réformes financières dans les vilayets de Kossovo, 
Salonique et Monaslir. Le règlement, qu'il a élaboré avec 
la Banque ottomane, assure le fonctionnement régulier 
des services financiers. S'il s'oppose à l'adjonction de 
délégués étrangers, c'est parce qu'elle constitue une 
ingérence directe dans les affaires intérieures du pays et 
porte la plus grave atteinte à son indépendance et à ses 
droits souverains, que les puissances elles-mêmes se sont 
à maintes reprises engagées solennellement à respecter... 

Nouvelle note des ambassadeurs (7 octobre). Nou- 
veau refus de la Porte (14 octobre). Mais Londres et 
Rome restent fermes en leurs desseins ; à la veille de 
la Conférence d'Algésiras, Paris tient à ne pas 
mécontenter les deux puissances occidentales, et 
M. Rouvier, — l'homme de la Dette ottomane et de 
l'amitié allemande en février 1905 — reprend la poli- 
tique de M. Delcassé : 

Paris, le 21 octobre 19(^. 

Fermement résolus à maintenir l'union des puissances, 
nous sommes toujours disposés à rechercher les moyens 
de concilier les diverses opinions, ^ous ne pouvons pas 
croire, d'ailleurs, que le Sultan soit assez aveugle à ses 
propres intérêts pour persister dans son refus de mesures 
financières qui ont en somme pour but d'assurer la paix 
et la prospérité dans une des principales provinces de son 
Empire. Le contrôle financier en Macédoine ne peut 
qu'être avantageux à la Turquie, puisque, en contribuant à 
ramener l'ordre et la sécurité, il assurera l'augmentation 
des revenus et la diminution des dépenses militaires. 

Bouvier. 



228 LA REVOLUTION TURQUE 

Pétersbourg, au lendemain de la paix russo-japo- 
naise, durant les grèves, mutineries, fusillades et 
guerres civiles qui ensanglantent tout Tempire, veut 
reconquérir un peu de son prestige sur sa clientèle 
balkanique, éviter aussi qu'une insurrection de la 
Macédoine réveille par contre-coup une insurrection 
de TArménie turque, alors que l'Arménie russe est 
en pleine révolution : l'esprit libéral semble, d'ail- 
leurs, l'emporter dans les conseils de Nicolas II et 
l'incliner de plus en plus vers l'Angleterre. 

Les six ambassadeurs demandent au Sultan une 
audience collective afin d' « exposer à S. M. l'absolue 
nécessité d'accepter la commission financière et lui 
faire entendre qu'une résistance ultérieure provoque- 
rait des mesures imposées par les circonstances » 
(25 octobre). La Sublime Porte, « à qui seule il 
incombe de traiter cette question », réplique que 
« les droits de souveraineté et l'indépendance du 
gouvernement impérial, que les puissances ont tou- 
jours déclaré vouloir préserver de toute atteinte, ne 
lui permettent pas d'adhérer à une institution qui 
serait une ingérence dans l'administration du pays ». 

Les commissaires financiers, qu'ont nommés les 
ambassadeurs, commencent néanmoins leurs tra- 
vaux. La commission s'est constituée à Uskub, le 
13 octobre. Elle a consacré six séances à un projet de 
règlement. L'inspecteur général rentrant le 23 octobre 
à Salonique, les délégués de l'Europe s'y trans- 
portent. 

Guillaume II prononce alors son discours de 
Dresde, exhortant son armée à tenir son sabre aiguisé 
et sa poudre sèche (26 octobre). Mais, décidées à 
aboutir avant la réunion de la Conférence d'Algésiras, 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 229 

TAutriche et la Russie proposent une démonstration 
navale pour venir à bout des refus de la Porte 
(28 octobre). Les Cabinets se mettent d'accord. Le 
manifeste libéral du Tsar (30 octobre) commence le 
rapprochement anglo-russe. Le 14 novembre, les 
représentants des six puissances décident « d'inviter » 
une dernière fois la Sublime Porte par une note 
collective à accepter la commission financière; en 
outre, afin d'éviter dans quelques mois le retour 
de nouvelles difficultés au sujet du renouvellement 
des contrats de la gendarmerie, la Porte devra 
dès à présent prolonger pour une période de deux 
ans les pouvoirs de l'inspecteur général et des offi- 
ciers. La Porte refuse; une démonstration est orga- 
nisé»i. Une flotte internationale, dont l'Autriche a 
accepté le commandement, mais dont l'Allemagne 
s'est échappée, se réunit au Pirée. La Porte, toujours 
confiante dans l'amitié de Berlin, oppose un nouveau 
refus (22 novembre). La flotte internationale s'avance 
dans les eaux turques : 

Péra, le 27 novembre 1905. 

La flotte internationale est arrivée hier devant Mételin : 
on a procédé sans incident à l'occupation de la douane et 
des postes et télégraphes. Le ministre ottoman des Affaires 
étrangères a fait depuis deux jours des visites à plusieurs 
ambassadeurs en vue de leur indiquer que le gouvernement 
impérial pourrait adtiérer aux demandes des puissances 
moyennant certaines conditions, par exemple si les délégués 
étaient appelés conseillers financiers, s'ils étaient payés 
par la Turquie, si les inspecteurs étaient nommés par le 
gouvernement ottoman, etc. Il a été répondu à Tewfik 
Pacha que nous ne pourrions délibérer utilement que sur 
des propositions écrites. 

BOPPE. 



230 LA REVOLUTION TURQUE 

Une semaine encore, la Porte s'entête. Mais comme 
la flotte internationale se rapproché des Dardanelles 
et qu'en son discours du trône (28 novembre) Guil- 
laume Il ne donne ni un encourag-ement à la Turquie 
ni le moindre avertissement aux puissances, Abd- 
ul-Hamid commence de céder : 

Péra, le o décembre 190."). 

La flotte internationale est partie hier pour aller 
occuper l'île de Lemnos. Un détachement a (*té laissé h 
Mételin avec le Charlemagnc. La Sublime Porte a fait 
parvenir cette nuit à l'ambassade d'Autriche-Hongrie une 
note annonçant son adhésion à l'institution d'une commis- 
sion fmancière, et renvoyant le règlement qu'elle a modifié 
et qu'elle désigne sous le nom d'instruction. 

Les ambassadeurs acceptent quelques modifica- 
tions, mais — grande conquête — maintiennent le 
nom de règlement au lieu d'instruction (8 décembre). 
Abd-ul-Hamid accepte avec des « variantes » que les 
ambassadeurs rejettent (16 décembre). Enfin on 
gratte, on change quelques mots et la Porte déclare 
« accepter le règlement de la commission financière 
et la prolongation pour deux ans de l'inspecteur gé- 
néral et des officiers étrangers ». 

Péra, le 19 décembre 1905. 

L'escadre internationale a quitté Lemnos avant-hier et 
Mételin hier après-midi. 

Péra, le 23 décembre 1905. 

Confornlément aux insti'uctions qu'il a reçues du gouver- 
nement ottcfuian, l'inspecteur général de Macédoine est 
entré en relations avec les membres de la commission 
financièi'e internationale qui va reprendre ses travaux. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 231 



De cette concession qu'elle fait aux demandes 
anglaises, la Porte voudrait du moins retirer l'aug- 
mentation des douanes qu'elle réclame depuis neuf 
ou dix mois avec des arguments très plausibles. Le 
budget de la Macédoine est en déficit; le budget de 
l'empire doit avancer quelque 25 ou 30 millions de 
francs; puisque l'Europe veut des réformes macé- 
doniennes, il est équitable qu'elle en facilite les 
moyens, et la surtaxe douanière est le seul moyen 
de trouver de l'argent. Une note turque du 30 sep- 
tembre 1905 a prévenu les ambassadeurs que cette 
surtaxe serait appliquée le 1" janvier 1906. Les puis- 
sances occidentales maintiennent leurs conditions : 

Paris, le 10 Dovembre 1905. 

Depuis la note du 9 octobre dernier, le chargé d'affaires 
de Turquie a insisté à plusieurs reprises pour obtenir notre 
consentement à la mise en vigueur, à partir du l"" janvier 
prochain, d'une majoration de 3 p. 100 des droits de douane. 
Il lui a été répondu que cette question doit être traitée à 
Constantinople en même temps que les autres questions 
concernant la Macédoine. Nous avons indiqué dans une 
note adressée le 23 mars les conditions auxquelles serait 
éventuellement subordonnée notre adhésion : 1° la mise en 
pratique en Macédoine d'un règlement financier accepté 
par les puissances; 2*^ l'affectation de la surtaxe douanière 
aux besoins de la Macédoine, et 3** la révision des règle- 
ments douaniers et miniers. 

A la fin de décembre, les ambassadeurs, en rece- 
vant l'adhésion de la Porte au contrôle financier, 
promettent d'en référer à leurs gouvernements sur 



232 LA RÉVOLUTION TURQUE 

« la solution à donner à cette question douanière qui 
touche à des intérêts complexes ». 

De janvier 1906 à mai 1907, cette question doua- 
nière va mettre aux prises la Porte et les ambassa- 
deurs, TAngleterre et le syndicat austro-russe. Les 
« intérêts complexes » sont du côté de TAngleterre 
surtout : le commerce anglais sera frappé et gêné 
par la surtaxe; la politique anglaise sera combattue 
peut-être par cet argent qui, loin de servir à la Macé- 
doine, permettra aux Allemands de pousser leur 
Bagdad vers le golfe Persique, au Sultan d'activer 
ses entreprises contre TÉgypte, l'Arabie et la Perse. 
En cette année 1906, les incidents de Tabah-Akabah ', 
la campagne des Turcs contre TYémen, les prédica- 
tions panislamiques et les échauffourées en Egypte 
concordent avec la Conférence d'Algésiras et avec les 
encouragements que donne l'Allemagne à l'islam 
marocain; dans tout le monde musulman, Berlin et 
Stamboul machinent des surprises à l'Entente cor- 
diale. Le gouvernement anglais se trouve ainsi partagé 
entre le désir d'accomplir les réformes en Macédoine 
et la crainte, en en fournissant les moyens, de fournir 
des armes à l'ennemi. Il consentirait à la surtaxe 
durant une année, mais sous les conditions suivantes, 
qu'enregistrerait une convention entre la Porte et 
les puissances (20 février 1906) : 

1° des clauses relatives aux douanes et aux mines; 

2" ua engagement explicite et des garanties que les pro- 
duits de la surtaxe doivent être appliqués aux besoins du 
budget macédonien ; 

3° la limitation de la perception de la surtaxe à la durée 
du mandat de la Commission financière; 

1. Voir mon livre Le Sultan, l'Islam et les Puissances. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 233 

4** araélioralion de l'administration des douanes, réformes 
dans les installations des principaux ports; 

5" amendements satisfaisants à la loi minière; 

6'' analyse douanière et surtout examen des spécialités 
pharmaceutiques; 

7" Le gouvernement turc n'aurait pas le droit de con- 
tracter un emprunt garanti par la surtaxe. 

Par la médiation de Paris, la Porte accepte ces 
conditions : le Sultan ne veut pas d'un contrôle sur 
les douanes ou les finances de l'empire; mais la sur- 
reillance de la Banque ottomane sur la surtaxe 
douanière est admise (22 février). Alors la Dette otto- 
mane proteste : par décrets antérieurs, elle a droit 
à tout excédent des recettes douanières qui peut 
résulter d'une modification des tarifs (mars). Paris 
et Londres font accepter du Sultan l'intervention de 
la Dette ottomane dans la perception des douanes, 
« rien n'étant plus conforme aux intérêts français et 
l'essentiel étant de n'accorder la surtaxe que contre 
des garanties sérieuses que le produit ira d'une façon 
permanente aux besoins de la Macédoine ». 

Mais la Porte voudrait lever aussitôt la surtaxe, 
sans autre engagement que des promesses théo- 
riques. Les ambassadeurs exigent un accord précis 
et détaillé (3Ûavril-18 mai). Conflit. La Porte cesse de 
subvenir au paiement des traitements en Macédoine, 
afin de discréditer la commission financière, et l'anar- 
chie macédonienne est de nouveau facilitée par la 
connivence des autorités militaires; les rencontres 
entre Serbes et Bulgares ont diminué, depuis les 
négociations qu'ont ouvertes Belgrade et Sofia pour 
la conclusion d'une union douanière; mais entre 
Grecs et Bulgares se livrent des batailles rangées; 



234 LA REVOLUTION TURQUE 

les troupes sans solde se remettent à vivre sur le 
pays. M. Constans et ses amis fournissent de l'argent 
à Abd-ul-IIamid, moyennant de fructueuses,, conces- 
sions ' : 

Constantinople, 3 avril. 

M. Elle Léon, consul de Turquie à Paris, fait des démar- 
ches avec le concours de Munir-pacha pour obtenir la con- 
cession d'une ligne ferrée entre Hodeïdah et Sanah, capi- 
tale du Yémen. 

4 avril. 

Un flrman accordant la concession du port d'Héraclée, 
l'exploitation des mines de charbon et d'une voie ferrée 
de 80 kilomètres est annoncé en faveur d'un groupe finan- 
cier français, représenté par M. Bolay. 

C'est alors que le Sultan, conseillé peut-être par 
ceux qui excitent le monde musulman contre l'Entente 
cordiale, pousse ses troupes à Tabah, en territoire 
égyptien et, durant toute la Conférence d'Algésiras 
(février-avril), prétend les y maintenir. Sitôt la Con- 
férence terminée, un ultimatum anglais, appuyé par 
les ambassadeurs de France et de Russie, réclame 
l'évacuation dans les dix jours. Le Sultan obéit, mais 
prend sa revanche sur les Macédoniens, clients de 
l'Angleterre : 

Salonique, le 24 mai 1906. 

Dans sa séance d'hier, la Commission financière a cons- 
taté : 1° que le gouvernement impérial n'a pas versé les 
deux premières des mensualités au moyen desquelles il 
doit combler le déficit; 2° qu'une partie considérable des 
dépenses d'avril reste en souffrance à la date du 10 mai. 

1. Pour ces dépêches, voir le Pro Armenia d'avril-mai 1906. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 235 

Elle appelle la sérieuse attention des puissances sur les 
graves conséquences de cette situation financière. 

Chacun voit revenir avec appréhension le moment où, 
après une interruption de quelques mois, renaîtra l'ancien 
état de choses. 

Stf.eg. 

Paris, délivré de la Conférence d'Algésiras, peut 
enfin reprendre son rôle d'intermédiaire : le 12 juin, 
nos ambassadeurs signalent aux Cabinets la « regret- 
table situation résultant pour la Macédoine du déficit 
qui se produit chaque jour ». Une entente s'établit 
entre Paris, Pétersbourg, Vienne et Londres; le 
21 juin, la Porte commence de céder, mais sans 
donner les garanties ni remplir les conditions que 
réclament les puissances et en émettant les préten- 
tions de lever la surtaxe à partir du 1" septembre. 
Londres, tranquille maintenant du côté de rÉgjpte, 
formule nettement ses exigences (10 juillet) : 

1. — Exécution par la Porte de ses engagements en ce 
qui concerne la modification de la loi minière, améliora- 
tion des règlements douaniers et des bâtiments de douane, 
analyse chimique, emmagasinage du pétrole, etc. 

2. — Garantie effective que l'augmentation des droits 
d'entrée sera consacrée exclusivement au budget des trois 
vilayets et versée à la Banque ottomane ; tout excédent de 
recettes sur les dépenses constituerait une réserve qui ne 
pourrait être utilisée sans le consentement des puissances. 

3. — La surtaxe ne devrait être mise en vigueur que 
deux mois après la conclusion de l'accord. 

4. — L'augmentation des droits est limitée à une période 
de sept ans. 

5. — Il ne sera pas fait d'augmentation dans les dépenses 
militaires mises à la charge de la Macédoine; des repré- 
sentations devraient être faites à la Porte sur l'opportunité de 
réduire le nombre excessif des troupes; tout au moins 



236 LA REVOLITIOX TURQUE 

leur di'pense ne doit plus être mise en entier à la 
charge du budget macédonien; l'entretien des troupes sur 
la frontière devrait être imputé au budget général de 
l'Empire. 

6. — Les demandes, faites dans la Note collective du 
5 mars relativement au droit d'intervention de la gendar- 
merie et aux autres mesures de police, doivent être accep 
tées sans condition par la Porte. 

Le Sultan a essayé d'intimider Paris par des 
intrigues en Tripolitaine et par l'occupation de 
Djanet et de Bilma. Le résultat est que Paris décide 
Pétersbourg « à une démarche pressante, afin d'in- 
viter la Porte à faire les versements convenus pour 
les besoins de la Macédoine » (10 juillet). Tout aus- 
sitôt la Porte signe un premier accord avec la Dette 
ottomane, qui désormais aura le droit de suivre les 
opérations douanières, de vérifier les livres et 
d'encaisser chaque quinzaine la surtaxe, dont les 
trois quarts iront à la Banque ottomane pour le 
budget macédonien; satisfaction est aussi donnée 
pour les opérations en douane; la durée de sept ans 
est acceptée comme limite de la surtaxe (2 août). 
Mais, durant deux mois, les ambassadeurs ont à dis- 
cuter les autres conditions requises par Londres. La 
maladie du Sultan, que Ton croit mortelle, fait traîner 
plus encore que de coutume la négociation (août- 
septembre). La Porte espère un instant que la Grèce 
et la Bulgarie en viendront à une guerre déclarée. 
En Bulgarie, non plus seulement en Macédoine, des 
villages et des bourgs grecs sont incendiés et mas- 
sacrés; la petite ville grecque d'Anchialou est 
détruite; plusieurs milliers d'Hellènes, sujets bul- 
gares, s'enfuient à Constantinople et en Grèce. On 



EXTENTE AUSTRO-RISSE 237 

annonce la mobilisation de l'armée turque et la 
coopération de la flotte grecque. 

Enfin les ambassadeurs parviennent à rédiger une 
note collective où figurent presque toutes les condi- 
tions du Londres (1" octobre). Sans hâte, la Porte 
examine et débat. Elle a le temps pour elle : l'anar- 
chie et les haines de races sont arrivées à un tel 
point en Macédoine que toute semaine gagnée se 
chiffre pour le Turc en une disparition de quatre ou 
cinq villages chrétiens; de ce train, les bandes se 
chargeront d'islamiser toute la province. Une guerre 
gréco-bulgare semble toujours à la veille déclater. 
La démission du comte Goluchowski, remplacé par 
l'ambassadeur autrichien à Pétersbourg, M. d'iEhren- 
ihal, semble raffermir l'entente austro-russe pour le 
maintien du statu quo. L'arrivée du ministère Clémen^ 
ceau rend à M. Constans la pleine liberté de ses com- 1 
binaisons financières; il appelle à Constantinople \ 
M. Etienne pour l'affaire d'Héraclée et il parle d'ap- j 
peler M. Rouvier, dont un projet concernant la Régie ' 
des Tabacs vaudrait au Sultan une avance de 60 ou 
70 millions; les financiers de Paris et de Berlin 
négocient une entente pour la traversée de Taurus 
par les rails anatoliens; l'achat de la ligne Tarse- 
Mersina donne aux Allemands un débouché sur la 
mer de Chypre; le Sultan croit enfin politique de 
relâcher un peu de son hostilité aux intérêts britan- 
niques et d'accorder un prolongement à la ligne 
anglaise Smyrne-Aïdin. 

Rien ne peut lasser l'entêtement de Londres. Le 
9 novembre 1906, la Porte consent à toutes les 
garanties et la réforme financière est enfin con- 
quise. Mais Londres, cinq mois durant, va pro- 



238 LA RÉVOLUTION TURQUE 

longer sa résistance et ne donnera son consentement 
(26 avril 1907) qu'après avoir arraché, morceau par 
morceau, quelques améliorations dans la police et 
dans les dépenses de la Macédoine. 

Salonique, le 11 novembre 1906. 

J'ai l'honneur de vous faire connaître que le Trésor im- 
périal a fait le 13/26 octobre un versement de 25 000 livres 
turques au service de la tiésorerie des trois vilayets. Ce 
modique versement n'a pas permis de procéder au paie- 
ment des traitements et soldes du mois de septembre. Vu 
l'urgence à ce que les traitements de la gendarmerie et de 
la police soient acquittés dès les premiers jour du mois, la 
commission a renouvelé sa décision que toutes les res- 
sources soient réservées à cet objet. 

Abd-ul-Hamid espère obtenir le consentement de 
l'Angleterre en cédant un peu sur l'affaire de la 
gendarmerie : 

Péra, le 22 décembre 1906. 

Les officiers européens de la gendarmerie macédonienne 
viennent de tenir leurs réunions annuelles à Salonique, 
sous la présidence du général Degiorgis. Ils constatent avec 
regret l'opposition continuelle des fonctionnaires ottomans, 
tant civils que militaires, à l'autorité du général Degiorgis, 
à l'action des officiers étrangers et à l'exécution des 
réformes. Ils constatent aussi l'insuffisance du nombre des 
gendarmes dans les trois vilayets et la difficulté à obtenir 
de l'autorité ottomane un relèvement normal de ces effec- 
tifs; ils demandent que 250 à 300 hommes du 3° corps 
d'armée soient afi'ectés à la gendarmerie. 

Au cours des audiences accordées le vendredi 7 décembre, 
les ambassadeurs d'Allemagne et d'Italie ont trouvé auprès 
de S. M. I. l'accueil le plus favorable : un iradé ordonne le 
versement de 300 soldats dans la gendarmerie; l'ordre 
impérial a été immédiatement exécuté. 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 239 

Même bonne volonté apparente d'Abd-uI-Hamid 
pour le règlement du budget macédonien : 

Salonique, le 2 février 1907. 

Sur les vives instances de l'inspecteur-général, le Trésor 
a fait un nouveau versement de 30 000 livres turques, 
ajouté aux 50 000 livres turques versées dans les premiers 
jours de janvier. 

Le paiement des soldes militaires reste en retard d'un 
mois et la dette vis-à-vis des fournisseurs de l'armée 

iiieure considérable. L'insuflîsance des versements du 

. tsor est heureusement compensée dans une certaine 
mesure par l'amélioration qui continue à se manifester 
dans la perception des impôts. Les rentrées de l'exercice 
courant par rapport à l'exercice précédent sont en plus- 
value de 132 404 livres turques pour les 9 premiers mois, 
de 42 586 livres pour le seul mois de novembre, de 
43 504 livres pour décembre, ce qui élève à 175 968 livres 
(4 millions de francs) l'accroissement des recettes pendant 
les dix premiers mois de l'année en cours. 

Le général Degiorgis vient à Constantinople 
demander l'augmentation de la gendarmerie, que 
le Sultan concède aussitôt (8 février). Profitant de 
celte accalmie, Londres conseille aux puissances de 
mettre à l'étude la réforme judiciaire : Hilmi-pacha 
lui-même est d'avis que cette réforme des tribunaux 
est indispensable. Les relations entre la Porte et 
l'ambassade allemande sont troublées par une succes- 
sion d'incidents. Les revues anglaises proposent de 
régler la question d'Orient par une neutralisation de 
Constantinople, et comme le syndicat austro-russe 
dresse, dit-on, un avant-projet de réforme judiciaire, 
le Balkan Commiltee exige que Londres n'abandonne 
pas cette question, Abd-ul-Hamid voit grandir en 
Europe l'influence anglaise; sa peur de l'avenir le 



240 LA REVOLUTION TURQUE 

rejette vers les puissants du jour; il pense [acheter 
maintenant Tamitié de Londres, comme il achetait 
celle de Paris et de Berlin : les privilèges de la 
compagnie Lynch sur le Tigre sont étendus. Mais 
Londres reste intraitable et met en avant tous les 
prétextes de refuser la surtaxe, tant que la Porte n'a 
pas souscrit au mémorandum du général Degiorgis, 
accordé les facilités que les officiers européens jugent 
nécessaires au bon fonctionnement de la gendar- 
merie, et reconnu à la commission financière le droit 
de discuter le budget macédonien : 

Péra, le 19 avril 1907. 

La Porte vient d'aviser les représentants des puissances 
qu'elle a donné son assentiment aux cinq demandes for- 
mulées par le général réorganisateur de la gendarmerie de 
Macédoine et qu'avaient rappelées les communications des 
ambassades en date des 28 février et 11 avril dernier. 
Comme le fait observer la note, la dernière lacune men- 
tionnée par la dépêche des ambassades, en date du 
H avril, relative à la majoration douanière, se trouve ainsi 
comblée. 

Péra, le 26 avril 1907. 

Le protocole relatif à la majoration douanière de 
3 p. 100 a été signé hier par les représentants des six 
grandes puissances et par le ministre impérial des affaires 
étrangères. 

Continuant ses avances à Londres, Abd-ul-Hamid 
refuse aux Allemands la garantie kilométrique pour 
la prolongation vers Bagdad des rails anatoliens : 
jusqu'en 1909, répond à M. de Marschall le prunier 
secrétaire du Palais (10 mai), on ne peut prévoir 
aucune garantie efTective. Mais Londres, sous la 



ENTENTE AUSTRO-RUSSE 241 

pression des comités balkanique et arménien, pour- 
suit sa campagne de réforme complète : c'est la 
réforme des tribunaux qui maintenant est proposée 
aux puissances, et l'intimité qui s'établit entre les 
gouvernements anglais et russe permet d'espérer un 
prompt accord. 

Les rencontres entre Bulgares, Serbes et Grecs sont 
de plus en plus fréquentes. Mais les troupes turques 
mettent sur le compte des bandes ce qui souvent est 
leur propre travail. Les malheureuses troupes, sans 
solde depuis trois mois, se mutinent ou se débau- 
chent : le trésor n'a plus rien à gager et les bachi- 
boiizouks reparaissent dans toute la Macédoine. Des 
bandes proprement valaques apparaissent aussi pour 
la première fois. Les agents civils protestent contre 
l'ignoble et cruel régime des prisons... Le 9 juillet, 
sir Edward Grey promet à une députation du Balkan 
Committee, conduite par l'archevêque de Cantorbéry, 
que l'on va augmenter la gendarmerie et réformer la 
justice. L'Angleterre, pour la quatrième fois, prend 
en main l'affaire macédonienne. Et Londres signant 
avec Pétersbourg ses accords asiatiques (août-sep- 
tembre 1907), c'est fini du monopole austro-russe. 



LA REVOLUTION TOROUE. 



16 



*v 



a/ 



."' 



IV 

TRENTE ANS APRÈS 



I. — La réforme et l'Angleterre. — Les entrevues d'août 1907. 

— Le contrôle judiciaire. — Les ambassadeurs financiers. — 
Concessions et commandes. — Londres, Pétersbourg et Vienne. 

— Les bandes. — Anarchie macédonienne. — Note aux États 
balkaniques. — Valaques, Serbes, Bulgares et Grecs. 

II. — Réforme judiciaire. — Discussions d'ambassadeurs. — La 
Porte et le contrôle. — Tribunaux et gendarmerie. — M. de 
Marschall. — La politique de M. de Schoen. — La politique de 
M. d'.\erenthal. — La conférence d'Algésiras et le droit de voi- 
sinage. 

III. — Nécessités austro-hongroises. — Le Compromis de sépa- 
ration. — Pénétration paciflque et développement industriel. — 
La finance et l'ambassadeur austro-hongrois. — Politique de che- 
mins de fer. — La ligne du Sandjak. — Le Danube-.\driatique. — 
La Révolution. 



I 

L'entente austro-russe pesait depuis 1896 sur les 
États balkaniques, pour « la défense du statu quo et 
de la paix générale », — pour le maintien de la man- 
gerie turque et du massacre hamidien. De 1896 
à 1902, rien n'avait contrebalancé cette tyrannie : les 
puissances occidentales laissaient faire, divisées 
d'abord par leurs querelles africaines (Adoua, 1896; 



244 l'A REVOLUTION TURQUE 

Fachoda, 1898), puis unies quelques mois (1898) pour 
la délivrance de la Crète, séparées de nouveau et 
distraites du Levant par les affaires du Transvaal 
(1899-1902). Mais, de 1902 â 1907, tandis que les 
affaires d'Extrême-Orient distrayaient, à son tour, 
l'attention de la Russie, les puissances occidentales 
s'étant réconciliées, la réforme de la Macédoine deve- 
nait l'objet de leurs communs désirs. Avec l'appui de 
Paris et de Rome, Londres se chargeait d'obtenir 
les concessions nécessaires. De 1903 à 1907, profitant 
des relations amicales, qui sont de tradition entre les 
gouvernements autrichien et anglais, c'est à Vienne 
que le roi Edouard allait demander ces concessions. 
En octobre 1903, conséquence du premier voyage : 
le syndicat austro-russe consent à établir son pro- 
gramme de Mûrzsteg. Des deux maux dont souffre 
la Macédoine, il semble rationnel de porter remède 
d'abord au plus cruel, en supprimant le régime 
hamidien, le massacre : la réforme du régime turc 
viendra ensuite avec la suppression graduelle des 
Quatre Mangeries. Lord Lansdowne, pour que la 
Macédoine soit arrachée aux fantaisies d'Abd-ul- 
Hamid, propose l'alternative : 

a) nomination d'un Gouverneur chrétien, sans attache 
avec la péninsule des Balkans ou avec les Puissances signa- 
taires du traité de Berlin, ou, b) maintien du Gouverneur 
musulman, assisté d'assesseurs européens. Nous nous con- 
tenterions de voir ces derniers choisis par les deux Puis- 
sances, 

Le syndicat austro-russe refuse le gouverneur res- 
ponsable et s'en tient à deux « agents civils », que 
l'on adjoint à Hilmi-pacha, avec mission de tout voir 
et consigne de ne rienTaire. Du moins, cette première 



TRENTE ANS APRÈS 245 

intervention d'Edouard VII installe des officiers 
européens pour la réforme de la gendarmerie. 

En août 1905, à son second voyage, Edouard VII 
obtient que le syndicat austro-russe bride la première 
des mangeries turques, la mangerie des impôts; 
la Macédoine y gagne la réforme financière. 

En août 1907, troisième voyage d'Edouard Vil : 
tandis qu'à La Haye les plénipotentiaires des trois 
mondes cherchent les moyens d'établir la paix per- 
pétuelle, les souverains et ministres de l'Europe 
recourent au vieux procédé des entrevues pour régler 
quelques conflits menaçants, dans le tête-à-tête qui 
convient à ces marchandages. Guillaume II et Ni- 
colas 11 à Swinemûnde (3 août-7 août) ; Guillaume II 
et Edouard VII à Wilhelmshôhe (14 août); Edouard VII 
et François-Joseph à Ischl (15 août); Edouard VII et 
M. Clemenceau à Marienbad (21 août); M. Tittoni 
et M. d'Aerenthalà Desio (13 juillet) et au Semmering 
(24 août): M. Jules Cambon et M. de Bulow à Nor- 
derney (24 août) : durant un mois, c'est un beau qua- 
drille où chacun des ménages à deux ou trois, dont 
se compose aujourd'hui la famille européenne, Tri- 
plice, Duplice, Entente cordiale. Entente méditerra- 
néenne, détache un cavalier pour aller faire visite 
et révérence. 

Après la capture de sir H. Mac Lean par Raissouli 
(29 juin), pendant ou après les massacres de Casa- 
blanca (30 juillet-5 août), avec l'arrivée de lamiral 
Philibert sur les côtes marocaines, le débarquement 
du général Drude, les premières opérations contre 
les tribus (5 août-27 août) et la proclamation de 
Moulay Hafid à Marrakech (faite le 16 août, connue 
en Europe le 24), il était impossible que le Maroc ne 



246 LA REVOLUTION TURQUE 

fût pas un sujet de ces conversations. Nicolas II à 
Swinemûnde et Edouard VII à Wilhelmshohe et à 
IschI exposent leur désir que liberté d'action soit 
laissée à la France et à TEspag^ne pour Texécution 
de lacté d'Algésiras. Grâce à l'influence alors diri- 
geante de M. de Tchirsky, l'action franco-espa- 
gnole trouve à Norderney des dispositions conci- 
liantes. A Vienne, l'influence de M. d'Aerenthal 
s'emploie à une pareille conciliation : après l'en- 
trevue d'Ischl, les officieux déclarent que « les 
entretiens ayant porté également sur les événements 
du Maroc, l'opinion de l'Autriche est conforme à celle 
de l'Angleterre et de l'Allemagne : s'abstenir de toute 
immixtion dans l'action franco-espagnole ». 

Mais si les aff'aires du Maroc sont « également » 
discutées, un autre sujet remplit ces conférences 
d'Ischl : 

Vienne, le 16 août. 

On mande d'Ischl au Neues Tagblatt : « On annonce, de 
source autorisée, que la question macédonienne et les évé- 
nements du Maroc ont fait surtout l'objet des conférences 
d'Ischl. Les entretiens auraient porté, en ce qui concerne 
la Macédoine, sur la réforme judiciaire. L'Autriche-Hongrie 
souhaiterait que cette réforme fût faite lentement, afin de 
ménager les susceptibilités du Sultan. L'Angleterre, au 
contraire, sous la pression de l'opinion anglaise, pousse- 
rait à l'accélération de la réforme. » 

Edouard VII est accompagné du sous-secrétaire 
d'État permanent au Foreign Office, sir C. Hardinge, 
qui, plus vivement encore que le roi, expose les 
désirs du gouvernement anglais. Le ministère libéral 
a pris des engagements formels. Aux délégués du 
Balkan Committee, conduits par l'archevêque de 



TRENTE ANS APRÈS 247 

Canlorbéry, puis à la Chambre des Communes, sir 
Edward Grey a promis le 9 juillet que « dans le cou- 
rant de Tété l'Autriche et la Russie feront des pro- 
positions nouvelles au sujet des réformes ». Il est 
probable que, dès l'entrevue de Desio (15 juillet), 
M. Tittoni a communiqué à M. d'Aerenthal ces désirs 
de l'Angleterre : Rome est toujours la fidèle corres- 
pondante de Londres sur le continent. De cette 
première entrevue, les deux ministres italien et 
austro-hongrois ont rapporté la conviction qu' « une 
amitié très cordiale » (je cite les termes de la note 
officieuse) s'ajoute à « l'alliance qui unit les deux 
gouvernements et les deux pays ». 

Le 1" août, comme la Chambre des Communes 
reproche au ministère libéral de moins faire pour la 
Macédoine que les conservateurs, sir Edward Grey 
reconnaît que « l'honneur de l'Angleterre est engagé 
en cette question de Macédoine » et, mentionnant 
les futurs effets de la surtaxe douanière, il n'a pas 
besoin d'ajouter que l'intérêt de l'Angleterre aussi 
est en jeu. Après deux ans et demi de négociations 
(février 1905-juillet 1907), la Porte a obtenu cette 
surtaxe ; il importe surtout à l'Angleterre que la Porte 
applique les 75 p. 100 de cette augmentation à la 
Macédoine réellement, et non à telle ou telle entre- 
prise d'Abd-ul-Hamid ou de ses amis, au chemin de 
fer sacré vers l'Arabie, aux menées panislamistes 
en Egypte, à la colonisation ' germanique en Asie 
Mineure, ou à la poussée turco-allemande vers le 
golfe Persique par la garantie kilométrique du 
« Bagdad allemand ». Juste en ces mois de juillet- 
août 1907, pour répondre à l'agitation que les agents 
turcs subventionnent au Caire et pour contreba- 



248 LA RÉVOLUTION TURQUE 

lancer les entreprises de TAllemagne dans les pays 
syro-arabes, une flotte anglaise promène le pavillon, 
d'échelle en échelle syrienne : par des visites répétées 
aux agents de la France, Tamiral montre aux indi- 
gènes rintime cordialité de l'entente franco-anglaise; 
en s'abstenant d'aller aux Lieux Saints, il signifie à 
tous les peuples ottomans que les chrétientés ne 
doivent pas être seules à escompter les services de 
Londres. En même temps, un délégué du Foreign 
Office enquête à Mossoul, puis à Bagdad et Bassorah, 
sur l'état des afTaires allemandes et britanniques. 

Notre honneur a été préservé, — disait sir Edward Grey 
aux Communes le 1" août, — parce que nous pouvons 
penser qu'aucune nation n'a pris une part plus active que la 
nôtre, soit l'an dernier, soit les années précédentes, dans 
l'œuvre des réformes en Macédoine. Mais nous désirons 
agir avec les autres nations et je peux dire seulement 
que nous devons continuer à user le plus possible de notre 
influence sur les autres gouvernements afin de promouvoir 
les réformes. 

Après les conférences d'Ischl, sir C. Hardinge et 
M. d'Aerenthal, dans leurs communiqués aux jour- 
naux, se félicitent du résultat : « amitié profonde 
entre les deux souverains », « amitié traditionnelle 
et de vieille date, mais toujours intacte entre la 
Grande-Bretagne et l'Autriche-Hongrie », regain de 
camaraderie entre sir G. Hardinge et M. d'Aerenthal, 
« son ancien collègue à Saint-Pétersbourg » ; avec 
de pareils sentiments, comment aurait pu ne pas 
tourner au tendre cet entretien « qui porta sur toutes 
les questions de politique actuelles? » 

En particulier, sur la question macédonienne, les deux 
ministres ont reconnu que l'œuvre réformatrice, entre- 



TRENTE ANS APRÈS 349 

prise par l'Autriche-lIongrie et la Russie et soutenue par 
les autres puissances, était en complète harmonie avec les 
déclarations récentes du cabinet anglais. Ils ont constaté la 
même identité de vues au sujet des propositions à faire au 
gouvernement ottoman et au sujet de la façon d'apprécier 
et de traiter les bandes révolutionnaires macédoniennes. 

Préparée à Desio, amorcée à Wilhelmshôhe, décidée 
à Ischl, cette politique de fermeté a des chances de 
succès : au concours effectif de TAutriche, à l'adhé- 
sion de ritalie et à la résignation de l'Allemagne, 
l'Angleterre peut ajouter la collaboration de la 
Double Alliance. La France — du moins le gouver- 
nement de Paris, sinon son ambassadeur à Constan- 
tinople — met son honneur aussi à l'exécution des 
réformes, et la Russie, après dix années d'absten- 
tion, reprend son activité dans les affaires otto- 
manes. Elle a signé le 30 juillet avec le Japon la 
liquidation dernière des querelles mandchouriennes. 
Elle signe le 31 août avec l'Angleterre un accord 
asiatique, qui ne doit être publié que le 25 sep- 
tembre, mais qu'à Swinemiinde, dès le commence- 
ment d'août, Nicolas II et M. Isvolski ont commu- 
niqué à Guillaume II et à M. de Bûlow. Ces deux 
règlements de comptes donnent à la Russie toute 
sécurité en Extrême-Orient et dans le Middle-East. 
Elle peut enfin revenir à ses affaires levantines. 

En septembre, la visite de M. Isvolski à Vienne 
« renforce, — dit la note officieuse, — l'accord qui 
existait depuis une série d'années au sujet des Bal- 
kans »; dès cette rencontre, M. d'Aerenthal répète 
au ministre russe les propositions qu'il vient de 
faire au ministre italien. Les notes officieuses ajou- 
tent que ces projets ont trouvé leur forme dernière 



250 LA REVOLUTION TURQUE 

en décembre : M. de Marschall, passant à Vienne, 
encourage les ambitions de M. d'Aerenthal. 



' Dans l'automne 1907, on va donc imposer au 
Sultan la réforme des tribunaux macédoniens. Cinq 
jours après l'entrevue d'Ischl, l'Autriche et la Russie 
communiquent aux ambassades un programme judi- 
ciaire, qu'elles ont rapidement établi. Il répond si 
peu aux exigences de la situation et aux désirs des 
puissances occidentales que Vienne y veut séduire le 
consentement particulier de l'Italie. De nouveau, 
M. d'Aerenthal et M. Tittoni se rencontrent à Sem- 
mering le 2-4 août. Note officieuse du 25 août : 

Après leur conférence d'hier malin, les deux ministres 
Tittoni et d'Aehrenthal ont naturellement été interrogés 
par les journalistes de Vienne et d'Italie venus à Semme- 
ring. Les sujets qu'ils ont successivement examinés ont été 
en première ligne la question de la réforme judiciaire en 
Macédoine, la répression des bandes, l'accession de l'Italie 
à l'œuvre des réformes entreprises par l'Autriche et la Rus- 
sie, l'identité de vues entre l'Autriche-Hongrie et l'Italie 
sur toutes les questions balkaniques. 

Lors des précédentes rencontres du ministre italien avec 
le comte Goluchowski, on s'était entendu sur le maintien 
du statu quo dans l'Adriatique et en Macédoine, mais sans 
dire ce qui arriverait si. par une circonstance quelconque, 
le statu quo devenait impossible. Mais cette fois on a 
trouvé le moyen d'assurer, tout en améliorant la situation 
des Macédoniens, le maintien efficace du statu quo, et 
toutes les anciennes méfiances ont disparu. 

Dès le 26 août, l'ambassade italienne à Constanti- 
nople annonce l'adhésion de son gouvernement au 



TRENTK ANS APRES 251 

programme austro-russe. Le même jour, on lit dans 
la Gazelle de Franc forl ' : 

Constantinople, 25 août. 

Aujourd'hui, sera signé avec la maison Ansaldo le con- 
trat d'après lequel elle doit bâtir pour 330 000 livres sterling 
un croiseur de troisième classe. Cette commande indigne la 
diplomatie anglaise, qui reproche celte prodigalité à un 
moment oii les finances turques sont en si mauvais état. 

Simple coïncidence peut-être; mais coïncidence 
notable parce que, d'août 1907 à février 1908, chaque 
fois que le Sultan refusera quelqu'une des demandes 
austro-russes ou des suggestions anglaises, il pro- 
mettra ou concédera quelque affaire aux ambassades 
d'Italie, de France et d'Allemagne. La cupidité des 
trois ambassades « financières » est le premier atout 
dans le jeu d'Abd-ul-Hamid, 

Depuis 1906, à l'exemple de ses collègues allemand 
et français, l'ambassadeur italien s'est mis à solli- 
citer concessions et commandes pour ses nationaux; 
le Sultan n'a pas de meilleur ami : 

Constantinople, 15 mars. 

Une grande banque italienne vient d'être fondée ici. Cet 
établissement de crédit porte le titre de Société commerciale 
d'Orient, et l'initiative en a été prise par la Banque commer- 
ciale italienne, qui a déjà constitué récemment la Compa- 
gnie pour la construction du port d'Antivari. 

Les commandes de matériel naval au Oeusot ont 
mis en espoir les chantiers Ansaldo, Odero, Orlando; 
l'Italie voudrait devenir pour la marine turque ce 

1. Le Pro Armenia, l'admirable journal de Pierre Quillard, est 
le meilleur répertoire de ces dépèches. 



252 LA REVOLUTION TURQUE 

qu'est r Allemagne pour Farmée; un personnel ita- 
lien est engagé par Famirauté ottomane. Une autre 
considération, plus importante, met Rome sous la 
prise du Sultan : Fltalie est en train d'organiser son 
protectorat sur les catholiques qui renoncent à la 
protection française. Durant tout Fêté de 1907 et le 
début de 1908, Rome et Yildiz échangent les déco- 
rations. On lit dans le Figaro du 30 septembre : 

Le Sultan vient de recevoir im envoyé spécial du roi 
Victor-Emmanuel, le général Trombi, qui était porteur de 
cadeaux, d'une lettre autographe pour Abd-ul-Hamid, et 
d'une photographie du roi d'Italie avec tous ses ordres 
ottomans, pour mieux marquer les rapports qui unissent 
les deux souverains et les deux pays. C'est la première fois 
qu'un souverain d'Europe pousse jusque-là les prévenances. 

Conslanlinople, 10 octobre. 

Une mission spéciale part aujourd'hui pour porter la 
décoration de l'Osmanié pour le roi d'Italie. 

Constantinople, 26 janvier. 

Sur l'intervention personnelle de l'ambassadeur d'Italie, 
le Sultan a renouvelé les contrats du personnel italien de 
l'amirauté. 

Les ambassadeurs de France et d'Allemagne se 
piquent au jeu. Jamais la situation financière du 
Turc n'a été aussi critique. En Asie et en Europe, 
sauf dans le vilayet de Mossoul, les récoltes sont 
tellement mauvaises que, partout, les rentrées 
d'impôts sont presque nulles : 

Constantinople, 17 septembre. 

Le vilayet d'Andrinople est en déficit pour plus d'un 
million de livres turques (23 millions de francs), par suite 



TRENTE ANS APRÈS 253 

de l'augmentation des effectifs militaires et du renchéris- 
sement des vivres et fourrages. Le vilayet d'Erzeroum est 
en déûcit pour plus de huit cent mille livres turques. Le 
vilayet de Smyrne a perdu plus de 50 p. iOO des récoltes, 
à la suite des inondations. Les ressources linancières sont 
épuisées; les avances consenties par les Phares, la Deutsche 
Bank ou sous le couvert des Chemins de Fer d'Anatolie 
demandent à être consolidées. Il n'y a plus de gage pour 
un emprunt qui, dans l'état actuel des finances turques, 
ne peut être inférieur à cinquante millions de francs. 

Les prêteurs à la petite semaine et les quémandeurs 
de concessions accourent. Depuis le début de 1907, 
la finance de Paris, pour lutter contre la Deutsche 
Bank, a fait appel au concours de la finance anglaise : 

Constantinople, 1 5 mars. 

Dans les cercles diplomatiques allemands, on se montre 
très inquiet au sujet de l'accord financier anglo-français, 
qui vient de réunir les groupes financiers de la Banque 
d'Angleterre, des Rothschild anglais et français et de la 
haute banque française de Paris et Constantinople. Ce 
puissant groupement financier s'intéressera à toutes les 
affaires de l'Orient et de l'Egypte. 

Ce « puissant groupement financier » a le meilleur 
des avocats dans l'ambassadeur de France : 

Constantinople, 11 mai. 

Entre le grand-vizir et l'ambassadeur de France, M. Cons- 
tans, ont eu lieu ces jours-ci des conférences très impor- 
tantes concernant les finances de la Turquie. 

Outre les Phares, les Quais et les lignes de Smyrne 
et de Syrie, l'ambassadeur de France veille aux 
charbonnages d'Héraclée, que lui réclame un vice- 
président de la Chambre des députés. C'est grosse 



254 LA REVOLUTION TURQUf: 

partie; il faut jouer serré, en promettant et refusant 
à point les emprunts que mendie la Porte : 

Constantinople, 20 juin. 

Le Sultan a rendu un iradé développant la concession 
française du bassin houiller d'Héraclée au profit du groupe 
financier du comte Vitali. La nouvelle société française 
avancerait quatre cent mille livres turques au gouverne- 
ment ottoman. 

Constantinople, 17 juillet. 

Les négociations engagées par la Porte avec l'Adminis- 
tration des Phares de l'Empire ottoman, pour une avance 
de trois cent mille livres turques, gagée sur les rede- 
vances de cette institution, sont en bonne voie. On 
attendait la conclusion de cette opération de trésorerie 
aujourd'hui même. 

Constantinople, 4 août. 

L'ambassadeur de France, qui rentre ces jours-ci à 
Constantinople, sera porteur du projet d'emprunt pour 
lequel il aurait été prié par le Sultan. 

Constantinople, 25 août. 

La Banque ottomane a avancé cinquante mille livres 
turques au ministère des Finances, pour les besoins de la 
Macédoine. Les ressources financières faisant défaut à la 
veille de l'anniversaire du Sultan, on paie aux fonction- 
naires, en monnaie de billon, une semaine d'appointements. 
Le 24 août, après le sélamlik, le Sultan a reçu en audience 
prolongée M. Constans. L'ambassadeur de France lui a 
présenté M. André Fallières, qui a reçu la deuxième 
classe du Medjidié. 

Constantinople, 11 octobre. 

La Banque ottomane, qui poursuit des négociations 
avec le gouvernement pour la conversion de l'emprunt de 
5 p. lOU 1896, vient de faire une avance de deux cent 



TRENTE ANS APRES 255 

cinquante mille livres turques garantie par Texcédent des 
dîmes. 

Constantinople, 18 janvier. 

M. Constans, ambassadeur de France, a été reçu en 
audience privée par le Sultan. Le Sultan a montré une 
particulière bienveillance à M. Constans qu'il tient en 
grande estime. L'emprunt ottoman en prévision serait 
de deux millions cinq cent mille livres turques; mais les 
négociations ne seront engagées qu'après le règlement des 
différentes questions, entre autres de l'affaire d'Héraclée. 

Quand l'ambassadeur français croit enfin tenir sa 
concession d'Héraclée, Abd-ul-Hamid échappe : les 
Allemands lui font des conditions meilleures. Outre le 
Konïah-Bagdad^, dont on cherche la garantie kilo- 
métrique, trois affaires occupent l'ambassade d'Alle- 
magne, — le pont de la Corne d'Or, le dessèchement 
de la plaine de Koniah et la réfection des chemins de 
fer d'Anatolie : 

Constantinople, 23 aoùU 

Malgré les nouvelles contradictoires, ce seraient toujours 
les maisons métallurgiques de Nuremberg et d'Augsbourg 
qui seraient chargées de la construction du pont de 
Karakeuy, reliant Stamboul à Galata. 

Constantinople. 27 août. 

Un iradé accorde à la société des Chemins de fer 
d'Anatolie la construction d'une double voie entre ia tète 
de ligne Haïdar-Pacha et le village de Pendik : 25 kilo- 
mètres, coûtant quatre millions. 

Constantinople, 16 septembre. 
Le Sultan vient de rendre un iradé définitif pour le 
dessèchement et la mise en valeur des marais de Koniah 

1. Voir mon livre Le Sultan, V Islam et les Puissances, Librairie 
Armand Colin, 1907. 



256 LA REVOLUTION TURQUE 

dont les Chemins de fer d'Anatolie, c'est-à-dire la Deutsche 
Bank de Berlin, auront l'entreprise. La Deutsche Bank est 
en négociation avec le gouvernement ottoman pour une 
avance de cinq à six cent mille livres turques. Il serait 
également question d'un fort emprunt par son intermé- 
diaire. 

Constantinople, 19 septembre. 

La construction du pont de Karakeuy, reliant Galata et 
Stamboul, avait été accordée à deux maisons de Nuremberg 
et d'Augsbourg, par iradé. Mais des vices de forme ayant 
été relevés par le grand-vizir, Tirade a été rapporté 

Constantinople, 22 septembre. 

La question du pont de Karakeuy est de nouveau réglée 
au profit des maisons d'Augsbourg et de Nuremberg, à la 
suite d'un accord avec la Deutsche Bank de Berlin. Cette 
banque avancera deux cent mille livres turques au 
gouvernement ottoman pour couvrir les frais de cons- 
truction; le péage du pont serait donné en garantie. 

Un instant, les Allemands ont été trop exigeants; 
Abd-ul-Hamid a appelé les Italiens à l'aide : 

Constantinople, 24 novembre. 

Le ministre de la marine continue à faire opposition à 
la construction du pont de Karakeuy par les maisons de 
Nuremberg et d'Augsbourg. Il désire confier cette cons- 
truction à la maison Ansaldo, de Gênes, qui est en 
négociations pour achever l'arsenal de la Corne d'Or. 

Les Allemands reviennent à des sentiments meil- 
leurs : 

Constantinople, 27 novembre. 

L'iradé , accordant définitivement la concession de 
l'irrigation des plaines de Koniah à la société des Chemins 
de fer d'Anatolie, a paru. Le coût des travaux sera de 



TRENTE ANS APHES 257 

dix-neuf millions et demi de francs, remboursables dans 
l'espace de trente-cinq ans à partir de l'achèvement des 
travaux, qui devront durer au maximum cinq ans. 

Gracieuseté allemande : 

Constaatinople, 3 janvier. 

M. Huguenin, directeur général des Chemins de fer 
d'Anatolie, vient de consentir au gouvernement turc une 
avance de deux cent mille livres (environ quatre millions 
et demi de francs), pour les fêtes prochaines du Courban 
Bairam. Cet emprunt permettra de payer un mois d'appoin- 
tements aux fonctionnaires. 

Voici le bakchich : un iradé autorise les Allemands 
à doubler le capital de leurs Chemins de fer d'Ana- 
tolie; le capital de 63 millions de francs est porté à 
133 millions, avec garantie d'intérêt. De cette aug- 
mentation, 32 millions seulement ont leur emploi 
spécifié : 4 millions pour le doublement du tronçon 
Haïdar-Pendik ; 8 millions pour l'aménagement de la 
ligne entière Haïdar-Koniah à la circulation des trains 
rapides; 20 millions pour lasséchement et l'irrigation 
des plaines de Koniah. Restent 38 millions que les 
Allemands emploieront à leur gré. 

Constantiaople, 20 janvier. 

Les financiers français n'ont pas été satisfaits de l'aide 
prêtée par la Deutsche Bank au trésor impérial. Aussi, 
pour amener à résipiscence le gouvernement dans l'affaire 
d'Héraclée. la Banque ottomane a refusé les petits emprunts 
et les menues avances. Abd-ul-Hamid avait donné à 
l'ambassadeur italien un chèque de quarante mille francs 
pour les victimes du tremblement de terre en Calabre; 
quand on se présenta pour toucher, la Banque ottomane 
refusa, disant que le compte de la Liste civile était déjà en 
déficit. 

LA RÉVOLCTIOS TURQUE. 17 



258 LA REVOLUTION TURQUE 

Abd-ul-Hamid peut négliger cette mauvaise 
humeur des Français : 

Francfort, 8 février. 

La Gazette de Francfort reçoit de Constantinople la nou- 
velle que le ministre des Finances a obtenu de la Deutsche 
Orient Bank une avance de soixante-cinq millions de livres 
turques, garantie par les excédents de recettes de la Dette. 

Si M. Constans pense à quelque tour de sa façon, 
on va lui mettre un concurrent dans son affaire 
d'Héraclée. On écrit au Figaro, de Constantinople, 
le 10 février : 

La Banque commerciale italienne d'Orient a consenti une 
avance de 60000 livres turques (1 million 380 000 francs) 
au gouvernement turc. Pour un établissement au capital 
de 3 millions de lires seulement, c'est une opération con- 
sidérable. Les motifs de cette opération sont politi(}ues, 
beaucoup plus que financiers : les Français et les Alle- 
mands refusaient de faire cette avance. La Banque otto- 
mane, qui représente ici les principaux intérêts finan- 
ciers de la France, se trouve à découvert de cinquante-cinq 
millions de francs vis-à-vis du gouvernement: elle a fort 
justement refusé d'augmenter celte dette. 

Mais l'Italie poursuit actuellement des instances très 
vives pour une intervention dans les mines d'Héraclée et 
contrarie de son mieux les efforts de notre diplomatie en 
faveur de cette affaire exclusivement française jusqu'ici. 
L'avance consentie hier est considérée ici comme une 
nouvelle démonstration du marquis Imperiali vis-à-vis des 
groupes français et de notre diplomatie. 

Constantinople, 15 février. 

Un iradé a sanctionné l'avance de quatre-vingt mille 
livres faite au Trésor ottoman par la Deustche Orient Bank. 
Les négociations avec la Banque commerciale italienne pour 
une avance de cent mille livres sont rompues à cause d'un 



TRENTE ANS APRÈS 2S9 

désaccord sur les garanties. Hier, après le sélamlik, le 
sultan a reçu l'ambassadeur d'Italie. La gendarmerie en 
Macédoine et les difflcultés soulevées contre les travaux 
des Italiens dans le bassin d'Héraclée auraient fait l'objet 
de l'entretien. 

Par renlremise des Phares, les Français rentrent 
en grâce : 

Constantinople, 15 février. 

Le Sultan vient de se montrer particulièrement gracieux 
pour un journaliste français, M. de Nalèche, directeur du 
Journal des Débats, qu'il a décoré d'un de ses grands cor- 
dons, invité à sa table et reçu en audience privée, avec 
son beau-frère, M. le comte Pierre de Vauréal, adminis- 
trateur général des Phai'es ottomans. 

Le Journal des Débats du 7 septembre avait publié 
la lettre d'un docteur Syméonidès' (de Samson), dont 
voici le début et la fin : 

Étant de passage, depuis quelque temps, à Paris, ce 
centre de la liberté et de la civilisation, je saisis cette occa- 
sion pour faire connaître au monde européen les senti- 
ments de respect et de reconnaissance que nous autres, 
Grecs du Pont, nous nourrissons à l'égard de la personne 
auguste de S. M. le Sultan Abd-ul-Hamid II, pour le bien- 
être et la liberté dont nous jouissons sous son règne... 

Aussi, nous autres Grecs du Pont, rendons grâces à Dieu 
de vivre sous le sceptre et l'égide de notre auguste empe- 
reur, le Sultan, sous le règne duquel nous jouissons d'une 
liberté et d'un bien-être dont nos frères de la Bulgarie sont 
tout à fait privés. 



D'août 1907 à février 1908, les trois ambassades de 
France, d'Allemagne et d'Italie étant ainsi occupées. 



260 LA RÉVOLUTION TURQUE 

il ne reste en face du syndicat austro-russe que 
l'Angleterre. 

Pétersbourg et Londres viennent de signer leur 
accord asiatique, et leur entente est fortifiée par les 
dangers que font courir à la Perse les empiétements 
militaires du Sultan et les entreprises financières do 
Berlin : les troupes turques ont envahi certains ter- 
ritoires contestés; la Deutsche Orient Bank veut 
fonder à Téhéran une Banque allemande de Perse '. 

En Tabsence de l'ambassadeur d'Allemagne, M. de 
Marschall, retenu au Congrès de la Haye, M. Zinovief 
est le doyen du corps diplomatique : si Vienne parta- 
geait l'empressement de Londres et de Pétersbourg, 
on pourrait encore espérer une solution. Mais au 
lendemain d'Ischl, les officieux ont déclaré que 
« l'Autriche-Hongrie souhaiterait que la réforme 
judiciaire fût faite lentement, afin de ménager la 
susceptibilité du Sultan ». La Porte a reçu le pro- 
gramme austro-russe (30 août). Elle ne peut nier que 
l'anarchie macédonienne soit à son comble : 

Sofia, 14 août. 

Voici le résumé d'une statistique reçue ici de l'inspecteur 
général de Macédoine Hilmi-pacha sur les combats qui ont 

1. Constantinople, 29 août. — L'ambassade d'Angleterre com- 
mence à faire entendre à la Porte un langage énergique con- 
cernant les agissements des Turcs contre la Perse. Sur l'ordre du 
Sultan, le commandant des troupes à la frontière devra user de 
tous les moyens conciliants afin de faciliter la tâche de la Com- 
mission d'enquête de la délimitation. 

Constantinople, 31 août. — M. Zinovief, ambassadeur de Russie, 
a insisté énergiquement hier, pendant l'audience qu'il a eue avec 
le Sultan, pour que la Porte ne s'en tienne pas aux promesses 
qui ont été faites au sujet du retrait des troupes turques, mais 
que ces troupes soient décidément rappelées sur territoire turc, 
sans attendre le travail des commissions ottomanes. 



TRENTE ANS APRES 261 

été livrés à des bandes par les troupes turques en Macé- 
doine au cours des quinze derniers mois. De mars 1906 à 
juin 1907, il y a eu 74 conllits avec des bandes bulgares et 
291 morts; 46 conflits avec des bandes grecques et 218 
morts; enfin, 13 conflits avec des bandes serbes et 39 
morts. 

Au total, 133 rencontres, et, dans cette statistique, 
l'inspecteur général n'a relevé que les « combats » 
entre bandes révolutionnaires et troupes gouverne- 
mentales. Le tableau des meurtres individuels, vols, 
incendies, attaques de fermes ou de villages, de 
combats entre bandes et bandes, est difficile à 
dresser : chaque jour, dans chaque canton macédo- 
nien, Patriarchistes et Exarchistes, Grecs et Vala- 
ques, Grecs et Bulgares, Bulgares et Serbes, Albanais 
et Serbes se massacrent à qui mieux mieux. Voici 
le journal grec, rHellénisme : 

Le 10/23 juillet, une nombreuse bande bulgare pénétra 
dans le village de Mandil et mit le feu à la maison d'un 
vieillard, Thomas Constantinou, qui périt dans les flammes 
ainsi que sa femme. Les bandits blessèrent les paysans 
Euthymios Georgiou, Angelos Markou et une femme, 
Angeliki Constantinou; enfin, ils tuèrent un autre Grec, 
Apostolos Deliou. 

Le 14/27 juillet, une bande bulgare a massacré aux 
abords du village de Selino deux Hellènes, les nommés 
Antoine et Stavro. Les victimes ont été atrocement défi- 
gurées. Le lendemain, la même bande ayant pu enlever un 
autre Hellène, le nommé Nicolaou, elle l'a mis à mort 
après un long supplice. La victime a été d'abord scalpée 
vivante, puis a eu les yeux arrachés et la langue coupée ; 
enfin, elle a été coupée en morceaux. 

Le 2 août, six Grecs, dont un originaire de Negovani et 
les cinq autres natifs de Neveska, ont été attaqués par une 
bande bulgare sur la route de Florina, à proximité de 



262 LA REVOLUTION TURQUE 

Kotouri. Les victimes portaient des traces de strangulation 
et de nombreuses blessures. 

Athanasios Constantinou, pâtre grec originaire de Gra- 
dobor, a été assassiné dans la nuit du 3 au 4 août par le 
comitadji bulgare Christo Athanas. Stéphanos Koli, de 
Kato-Spanitsa, a été mis à mort par les Bulgares dans son 
champ. Traïos Frangou, son beau-frère et un autre paysan 
de Gorgope ont été massacrés. 

Ce catalogue d'un mois se poursuit en deux 
longues colonnes de journal. Et voici le bulgare 
Courrier de Sofia : 

Salonique, 5 août. 

On écrit de Monastir qu'une bande turque, commandée 
par Patcho-bey, a tué plusieurs Bulgares des villages de 
Gourbinovo et de Raïtza. Cette bande est entretenue par le 
comité turc de Presba et a pour but spécial de tuer les vil- 
lageois bulgares. Ce comité a envoyé un ordre écrit à tous 
les Turcs du kaza de Presba, leur défendant d'accompagner 
les Bulgares sous aucun prétexte. Cela fait prévoir l'inten- 
tion de continuer les assassinats. 

Salonique, 9 août. 

De Monastir, on signale que, le 7 courant, on a posté des 
policiers devant l'Agence commerciale bulgare et les Con- 
sulats de Grèce et de Serbie, avec ordre de ne laisser 
entrer personne sauf les fonctionnaires consulaires. Le 
même jour, deux attentats ont eu lieu, l'un contre un gré- 
comane, l'autre contre un bulgare; le premier, grièvement 
blessé, est un des personnages actifs du Comité grec ; le 
second est un employé, qui n'a pas été blessé. 

Constantinople, 23 août. 

Sur vingt-cinq évêques métropolitains et cinq évêques 
grecs en Macédoine, dix sont inculpés de connivence avec 
l'action des bandes grecques ou d'incitations contre les 
Bulgares et les Koutzovalaques et ont encouru une puni- 



TRENTE ANS APRÈS â63 

tien. Ce sont ceux de Serrés, Monastir, Karaferia, Drama, 
Kastoria, Stroumitza, Grébéna, Florina, Elassone et Kitros. 

CoDstantinopIe, 20 août. 

Le 21 août, vers quatre heures du soir, le Bulgare Pétro 
Christoff, âgé de soixante ans, président de ïe$naf des 
débitants en vins, a été assassiné à Monastir en plein 
marché par un affilié du comité grec. 

Salonique, 11 septembre. 

Lundi soir, une bande grecque, composée de cinquante 
^ soixante antartes, a attaqué les tuileries situées à quatre 
kilomètres environ au nord-ouest de la ville et où travail- 
lent continuellement trois cents ouvriers bulgares. Sur neuf 
ouvriers surpris dans la première cabane, huit ont été tués, 
l'autre a pu s'enfuir. Les cadavres, parmi lesquels se trou- 
vent ceux de deux enfants de treize à quatorze ans, ont été 
horriblement mutilés à coups de baïonnettes. 

En pleine ville de Serrés, chaque jour, des Bulgares 
sont assassinés dans la rue qui sépare du consulat 
grec l'évêché patriarchiste... Et voici le journal rou- 
main, le Courrier des Balkans : 

Le tribunal de Salonique vient d'acquitter le Roumain 
Démètre Palicaria, de Caraféria, injustement détenu en 
prison depuis quelques mois pour avoir usé du droit de 
défense, lors dune attaque dont il avait été l'objet, lui et 
son cavass, en pleine ville de Caraféria, de la part de ter- 
roristes grecs, au cours de laquelle son cavass est tombé 
mort. S. Exe. Hilmi-pacha a fait arrêter et reléguer dans le 
district de Drama deux Grecs de Caraféria, les nommés 
Tousha et Anastase Manolaki, qui étaient les chefs du 
comité grec et les instigateurs principaux de la propa- 
gande par le fait. 

Une bande grecque très nombreuse, conduite par le 
nommé Caravida, originaire de Crète, a essayé dernière- 
ment d'attaquer et d'incendier le village roumain de 



264 LA REVOLUTION TURQUE 

Papadia, dans la région de Maurihovo. Les Roumains de 
cette localité, bien que pris à l'improviste, se sont vaillam- 
ment défendus et ont repoussé les bandits grecs, qui ont 
toutefois incendié cinq ou six: maisons et des écuries. 

' Les Serbes fourniraient un compte aussi long 
d'attentats bulgares et albanais. Il est regrettable 
qu'un Livre Jaune ne nous ait pas donné les statis- 
tiques mensuelles que dressent les officiers euro- 
péens de la gendarmerie. Par une correspondance du 
journal le Temps, on connaîtra la seule statistique de 
novembre 1907; on peut la prendre comme moyenne 
d'un mois macédonien : 

Salonique, décembre 1907. 

Le colonel Vérand a bien voulu me donner quelques 
renseignements sur les résultats obtenus dans la réorga- 
nisation de la gendarmerie macédonienne. Voici le résumé 
de ses déclarations : 

Nous assistons, impuissants, mes collègues et moi, à 
cette lutte fratricide qui existe entre orthodoxes patriar- 
chistes et orthodoxes exarchistes. Dans notre impartialité, 
nous tâchons de faire entendre, mais en vain, de sages 
conseils. A l'heure actuelle, c'est la vendetta générale : un 
crime appelle un autre crime, un pillage un autre pillage, 
un incendie un autre incendie. Sur mon instigation, nous 
avons commencé à échanger entre secteurs, mensuelle- 
ment, la liste des assassinats commis. Je puis vous la 
communiquer; cela vous donnera, sans plus amples expli- 
cations, une idée de ces luttes religieuses. Mois de no- 
vembre : dans le secteur austro-hongrois (vilayet d'Uskub), 
64 assassinats commis, dont 52 sur les Bulgares, 5 sur les 
Serbes et 7 sur les Turcs; dans le secteur italien (vilayet 
de Monastir), 56 assassinats dont 34 sur les Bulgares, 7 sur 
les Grecs, 3 sur les Serbes et 12 sur les Turcs; dans le sec- 
teur russe (vilayet de Salonique), 45 assassinats, dont 36 



TRFNTF. AN-; APRK^ 265 

sur les Bulgares, 4 sur les Grecs et 5 sur les Turcs; dans 
le secteur français vilayet de Salonique), 46 assassinais, 
dont 20 sur les Bulgares, 9 sur les Grecs et 17 sur les 
Turcs. Au "total : 211 meurtres politiques ou religieux 
commis dans un mois, dont 142 sur les Bulgares, 41 sur 
les Turcs, 20 sur les Grecs et 8 sur les Serbes. 

Le Sultan pense néanmoins que de belles pro- 
messes seront encore acceptées par l'Autriche. Dès 
ce moment, il semble que M. d'Aerenthal, dont la 
suite va révéler les projets sur la haute Albanie, soit 
entré en négociations directes avec le grand-vizir 
albanais Férid-pacha. Pour éviter le contrôle judi- 
ciaire, la Porte annonce qu'elle réforme elle-même 
sa police et ses tribunaux de Macédoine '. 

Le 17 septembre, M. Zinovief a transmis à ses col- 
lègues ce projet turc. Les ambassadeurs, qui ne veu- 



1. Saloniqae, 2 septembre. — La Porte ayant donné son appro- 
bation aux réformes proposées par Hilmi-pacha, le service de la 
police en Macédoine sera probablement confié à l'officier de police 
belge Bureau-pacha, qui sert depuis quelque temps dans la police 
turque. Les élèves recevront une instruction spéciale, et le nombre 
des places de fonctionnaires sera augmenté afin d'encourager les 
entrées à l'école. 

Constaniinople, 15 septembre. — Afin de manifester sa ferme 
volonté de réformer la justice en Macédoine et se basant sur le 
rapport de la mission judiciaire actuellement en tournée en Macé- 
doine, la Porte a préparé une circulaire informant les puissances 
que les réformes sont ordonnées et appliquées déjà dans les trois 
vilayets. Elles comprennent notamment la nomination d'inspec- 
teurs auprès des tribunaux et la création à Salonique d'une école 
de droit. La Porte déclare être décidée à apporter dans le domaine 
judiciaire toutes les améliorations nécessaires. 

Cette circulaire, qui a dû être remise hier, confirme hautement 
l'espoir que la Porte prévienne ainsi le contrôle des puissances 
qui indisposerait le Sultan comme pouvant porter atteinte à ses 
droits souverains. 



266 LA REVOLUTION TURQUE 

lent pas accepter pareille duperie, déclarent en 
référer à leurs gouvernements K 

C'est alors que M. Isvolski vient conférer avec 
M. d'Aerenthal : il trouve à Vienne le duc de Con- 
naug-ht et le roi de Roumanie (25 septembre). Note 
officieuse du 27 septembre : 

Les journaux attribuent la plus haute importance à l'en- 
trevue de M. d'Aerenthal avec M. Isvolski. Il y sera établi 
un véritable protocole sur le développement du programme 
de Mûrzsteg et fixé dans tous les détails l'action de la 
réforme judiciaire telle que l'entendent la Russie et FAu- 
triche-Hongrie avec l'assentiment maintenant obtenu de 
toutes les puissances d'Europe. 



« Comme résultat pratique des conférences de 
M. Isvolski avec M. d'Aerenthal », le Journal officiel 
de Vienne (30 septembre) publie les instructions que 
le syndicat austro-russe adresse à ses agents diplo- 
matiques dans les Balkans et qu'il communique aux 
autres puissances. On espère gagner la Porte à un 
arrangement; mais on veut d'abord écarter « cer- 

1. Constantinople, 25 septembre. — Dans leur réunion de samedi, 
les ambassadeurs ont examiné le projet et la circulaire de la Porte 
relativement aux réformes judiciaires en Macédoine. Us sont 
d'avis que, outre certaines améliorations, modifications et addi- 
tions dont le projet est susceptible, il serait indispensable de sou- 
mettre Texécution des réfomes à une surveillance ou à un con- 
trôle de la commission internationale siégeant déjà à Salonique; 
sinon ces mesures seraient sans valeur. Les ambassadeurs ont 
décidé de demander des instructions à leurs gouvernements avant 
de répondre à la Porte. Le gouvernement ottoman est absolument 
intransigeant sur le contrôle. Le grand-vizir a catégoriquement 
déclaré aux ambassadeurs que le gouvernement ferait une forte 
opposition et que lui-môme serait, cette fois, le premier à con- 
seiller au Sultan la résistance. 



TRENTE ANS APRÈS 267 

taines inteqjrétations erronées du programme de 
Mûrzsteg ». Les deux « puissances intéressées » con- 
fessent enfin que Tarticle III de ce programme a 
causé depuis quatre ans des maux incalculables : 

L'action des comités réTolutionnaires et des bandes tant 
bulgares que serbes et grecques en Macédoine, leurs ren- 
contres à main armée, les conversions forcées auxquelles 
elles contraignent telle ou telle partie de la population 
des vilayets sont causées par une interprétation erronée, 
mais malheureusement très répandue, de l'article III du 
programme de Mûrzsteg qui dit : « Aussitôt qu'un apaise- 
ment du pays sera constaté, on demandera au gouverne- 
ment ottoman une modiflcation dans la délimitation terri- 
toriale des unités administratives en vue d'un groupement 
plus régulier des différentes nationalités ». Les comités 
révolutionnaires, en abandonnant la lutte contre le gou- 
vernement ottoman et en lui substituant des rivalités natio- 
nales, agissent apparemment ainsi pour élargir chacun la 
sphère territoriale de sa nationalité, dans l'espoir que cette 
extension, bien que factice et due plutôt à la force qu'au 
libre choix des habitants, pourrait servir de base à la 
délimitation future sur la base de cette augmentation 
déclarée de l'élément ou bulgare, ou serbe, ou grec. 

Il semblerait qu'une proclamation diît suivre un 
tel aveu. L'intégrité de l'empire ottoman est un 
dogme que se transmettent les diplomates. Mais c'est 
aussi la condition première de toute politique hon- 
nête en Macédoine : pour le présent, du moins, et 
pour un long avenir, on ne conçoit pas que les races, 
religions et églises, qui se disputent cette province, 
puissent vivre autrement que sous la neutralité du 
drapeau turc. Le joug de libérateurs chrétiens, quels 
quils soient, serait intolérable aux musulmans, 
néfaste aux autres chrétientés. Parler de délimita- 



268 LA RÉVOLUTION TURQUE 

tien intérieure, de zones définies et de groupes diffé- 
renciés, de « sphères » grecque, serbe, albanaise, 
bulgare, c'est vouloir ignorer qu'il n'est pas un can- 
ton où toutes les races ne soient pas représentées et 
la force humaine est incapable de trier ce chaos de 
peuples que les siècles, les conditions naturelles et 
les révolutions historiques ont brassé et mélangé. 

L'intégrité territoriale de l'empire ottoman, pro- 
clamée intangible et solennellement garantie par les 
six puissances, leur donnerait le droit d'imposer les 
réformes comme paiement de cette garantie. Mais 
Vienne pour la Turquie d'Europe et Pétersbourg pour 
la Turquie d'Asie, le syndicat austro-russe est-il par- 
tisan de l'intégrité?... 

Au lieu de biffer l'article III du programme de 
Murzsteg, on tente de l'expliquer et l'on permet aux 
compétiteurs de garder leurs espoirs en un partage 
de la Macédoine*. Mais, par une note aux gouver- 

1. Note aux cabinets : « Aux tentatives de nationalisation forcée 
qu'exercent les bandes, les deux cabinets de Vienne et de Saint- 
Pétersbourg opposent les principes suivants : 

« l°Des modifications dans la délimitation territoriale des unités 
nationales en Macédoine ne pourront être conseillées à la Sublime 
Porte, d'après le texte même de l'article III du programme de 
Murzsteg, qu'après constatation de l'apaisement complet du pays 
et la disparition complète et définitive des bandes. 

« 2° L'article 111 en (luestion serait faussement interprété si on 
croyait que les deux puissances ont l'intention de recommander 
une division de la Macédoine en sphères nationales. L'Autriche- 
Hongrie et la Russie n'ont jamais eu une telle intention. Elles 
ne recommanderont, le moment venu, à la Porte que des modifi- 
cations secondaires dans la délimitation du pays, en vue d'en 
rendre l'administration plus facile et plus efficace. 

« 3° La délimitation que les deux puissances ont en vue, quels 
que soient son caractère ou son étendue éventuels, ne pourra en 
aucun cas tenir compte des soi-disant changements nationaux 
que l'action terroriste des bandes aurait provoqués. • 



TRENTE ANS APRES 269 

nements de Belgrade, de Sofia et d'Athènes (1" oc- 
tobre), Vienne et Pétersbourg-, menacent de leurs 
foudres quiconque voudra hâter ou seulement pré- 
parer ce futur règlement macédonien : les compé- 
titeurs doivent s'en rapporter à la sagesse et à la 
générosité austro-russes. 

D'avance, le roi de Roumanie, présent à la rencontre 
de MM. Isvolski et d'Aerenthal, a déclaré que «jamais 
les Roumains n'ont usé de moyens violents en faveur 
des Koutzo-Valaques » et qu'il en serait toujours de 
même, si les puissances obtenaient, non du Turc, 
mais du Patriarcat, la liberté religieuse et scolaire 
pour ces populations valaques qu'opprime l'hellé- 
nisme *, 

Belgrade adhère aussi au programme austro-russe, 
pourvu que l'on étende les réformes au nord de la 
Macédoine, à ce vilayet de Kossovo que les Serbes 
appellent Vieille Serbie et que le Sultan a refusé 
jusqu'ici d'interdire aux joyeuses farces de ses Alba- 
nais. La malheureuse Serbie est pieds et poings liés, 
à la merci du syndicat. Vienne la tient par le traité 
de commerce que l'on discute depuis un mois et d'où 
dépend, avec l'exportation du bétail, la vie du paysan 
serbe. Les Russes tiennent le roi Pierre, comme 

1. Vienne, le 27 septembre. — Le roi Charles de Roumanie, dans 
ses entrevues avec M. Isvolski et le baron ;d'Aerenthal, s'est 
déclaré en parfaite harmonie avec les tendances des deux puis- 
sances en Macédoine; mais on assure qu'il a aussi déclaré que la 
Roumanie ne consentirait en aucun cas à retirer son appui aux 
Koutzo-Valaques de cette province dans la revendication de leurs 
droits nationaux et religieux contre le patriarcat œcuménique et 
le gouvernement d'Athènes, qui, par sa résistance, a empêché 
jusqu'à présent les relations entre la Grèce et la Houmanie de 
redevenir normales, malgré la modération montrée par la Rou- 
manie. 



270 LA REVOLUTION TURQUE 

jadis le roi Alexandre et la reine Draga, par la négo- 
ciation du voyage à Pétersbourg, toujours promis, 
toujours différé : depuis qu'un régicide a mis sur le 
trône Pierre Karageorgevitch (juin 1903), les puis- 
sances n'ont pas encore voulu le recevoir; il vient 
de se brouiller avec son terrible beau-père, le prince 
Nicolas de Monténégro qui l'accuse de lui envoyer 
des bombes ; il sait que les vengeances du Vieux de 
la Montagne Noire sont audacieuses et que le prince 
monténégrin, Mirko, époux d'une Obrénovitch, a tou- 
jours espéré le trône de Serbie... Belgrade promet 
d'être sage *. 

En Bulgarie, depuis un an, la Double Alliance a 
perdu de son pouvoir : le prince Ferdinand se dit mal 
payé de son ancienne déférence aux conseils franco- 
russes ; il attribue à l'entourage phanariote de M. Cle- 
menceau une influence sur la politique française, 
qu'il accuse de favoriser le Grec, tandis que les Grecs 
accusent nos fonctionnaires en Macédoine de favo- 
riser le Bulgare. La présence du grand-duc Wla- 
dimir et les délégations d'officiers russes à l'inaugu- 
ration du monument de Plevna (12 septembre) le 
calment un peu. Le grand-duc témoigne par ses 
larmes, de son dévouement à la cause macédo- 
nienne^ : 

1. Belgrade, 6 octobre. — La presse entière, en publiant la note 
austro-russe concernant la question des réformes en Macédoine, 
accueille favorablement les conseils qui y sont donnés et dont le 
but est d'amener l'apaisement des populations rivales. Elle 
exprime sa confiance dans l'esprit de justice des puissances. 

Toute la presse serbe se réjouit de voir celles-ci s'intéresser à 
la Macédoine et à la Vieille Serbie. Le gouvernement royal, dit- 
elle, donnera loyalement son ferme appui à l'action de réforme. 

2. Sofia, 15 septembre. — L'émigration macédonienne a organisé 
un cortège de deuil avec drapeaux noirs et a déposé des cou- 



TRENTE ANS APRÈS 271 

Avant de quitter Sofia, le grand-duc a reçu encore une 
députation macédonienne, qui lui a remis une adresse 
pour le tsar, rédigée en termes si poignants que le grand- 
duc a éclaté en sanglots en la lisant. Tout en assurant les 
membres de la députation macédonienne de l'intérêt 
particulier qu'il porte à leur cause, il a recommandé aux 
délégués de mettre leurs compatriotes en garde contre des 
actes imprudents et prématurés. 

Les journaux allemands prétendent même que le 
grand-duc Wladimir a signé une convention secrète, 
qui met la diplomatie et Tarmée bulgares dans la 
main de Pétersbourg. Même sans cette convention, 
les leaders des partis en Bulgarie et les chefs du 
mouvement en Macédoine semblent décidés à une 
politique de patience : ils auraient moins de bénéfice 
à des « actes imprudents et prématurés » qu'à une 
attente pacifique ; la seule force des choses travaille 
pour leur avenir plus puissamment que toutes les 
énergies des hommes. 

Pays côtier de Thinterland bulgare, la Macédoine 
réformée et mise en valeur sera la meilleure colonie 
de la principauté. Plaine maritime au pied de la 
montagne slave, la Macédoine appelle la descente 
des « Auvergnats » : on a vu quelquefois les gens des 
plaines conquérir les monts par la force ; en paix, on 
voit toujours les gens des monts conquérir les 
plaines par le travail et l'endurance. La Bulgarie 
aurait tout à perdre dun bouleversement soudain, 

ronnes devant le monament du tsar libérateur avec l'exergue : 
« Au grand libérateur qui a fixé les frontières naturelles de la 
patrie bulgare ». Ils défilèrent devant la légation russe, devant 
les hôtels où étaient descendus des généraux russes et devant 
le palais où ils acclamèrent le grand-duc Wladimir. Celui-ci a 
consenti à recevoir une députation de ces émigrés macédoniens. 



272 LA REVOLUTION TURQUE 

qui partagerait la Macédoine entre plusieurs compéti- 
teurs ; elle a tout à espérer d'une lente et pacifique 
évolution, qui donnera le premier rang aux plus 
sobres, aux plus économes, aux plus tenaces : « Le 
Bulgare, dit le proverbe turc, chasse le lièvre en 
araba (grosse charrette de ferme à roues pleines) et 
finit par le forcer ». 

Les Grecs, depuis dix ans, sentent cette irrésis- 
tible poussée du Slave macédonien. Leurs défaites 
de 1897 leur ont enlevé la confiance du raia. Ils ont 
en 1903 espéré que leurs flatteries au Sultan et même 
une alliance avec la Porte mettraient le pouvoir turc 
à leur service ou, du moins, leur vaudraient ce 
chemin de fer Salonique-Larissa qui placerait la 
Macédoine occidentale dans la clientèle de leur 
royaume; joignant les rails grecs aux rails macédo- 
niens, serbes, hongrois, autrichiens et allemands, 
cette ligne ferait du Pirée l'aboutissement d'un 
Transcontinental entre Hambourg et Athènes, d'une 
Malle des Indes vers Alexandrie et le Canal... La 
Porte s'est jouée des Grecs et le Sultan a accordé 
sa faveur aux Koutzo-Valaques. 

L'émigration achève de ruiner l'hellénisme en Ma- 
cédoine. Depuis que les Amériques ont épuisé les 
réserves d'Irlande, d'Allemagne et d'Italie, les émi- 
grants levantins de toutes races et de toutes reli- 
gions sont recrutés par les Compagnies de transport; 
l'appât des gros salaires et la misère des peuples 
ottomans font embarquer, par dizaines de milliers, 
Macédoniens, Syriens, Arabes, Turcs même. La 
Macédoine, au lieu de recevoir comme autrefois des 
immigrants des îles et du continent grecs, perd des 
Hellènes et des Valaques hellénisés, qu'une fortune 



TRENTE ANS APRÈS 273 

rapidement acquise fixe bientôt dans quelque capi- 
tale anglo-saxonne ou qui reviennent, mais en Grèce, 
pour grossir à Athènes la trop nombreuse cohorte 
des « Homogènes ». Le Slave macédonien émigré 
aussi; mais il revient en Macédoine sitôt qu'un 
pécule amassé lui permet l'acquisition d'un coin de 
terre ou d'une boutique au bazar. 

Descente bulgare, schisme valaque, émigration 
grecque : triple danger, dont l'hellénisme mesure 
la grandeur et l'imminence *. 

Toute prolongation du statu quo augmente les 
pertes grecques; les gens d'Athènes ne voient de 
salut que dans un prompt règlement qui ferait à 
chaque nationalité sa part et garantirait à tout 
jamais l'avenir; ils veulent que l'on s'en tienne au 
programme de Miirzsteg et que l'on partage tout de 
suite la Macédoine en « sphères » religieuses ou 
nationales. La note austro-russe est donc mal 
accueillie d'eux : les bandes vont continuer leurs 
exploits; de tout son pouvoir, le Sultan, contre la 
gendarmerie européenne les favorisera; après la 
finance, l'anarchie est le meilleur atout dans le jeu 
d'Abd-ul-Hamid. 

1. Voir là-dessus le chapitre v du livre de M. R. Pinon : l'Europe 
et l'Empire ottoman, p. 222-231. 



LA BKVOLCTIOS TURQUE. 



18 



A'^ 



En même temps que leur Noie aux États balkani- 
ques, Vienne et Pétersbourg ont rédigé leur nou- 
veau projet de réforme judiciaire et Font commu- 
niqué aux ambassades de Constantinople. 

Premier incident : ce projet, qui devait demeurer 
secret jusqu'à l'entente des ambassadeurs, est livré 
à la Porte, et les ambassades s'accusent l'une 
l'autre ^ Puis certains ambassadeurs refusent do 
« prendre une telle responsabilité ». Alors que les 
financiers français rentrent en faveur auprès d'Abd- 
ul-Hamid, l'ambassade française, — simple coïnci- 
dence, une fois encore, — éprouve le besoin de con- 
sulter son gouvernement, qui vient de recevoir la 
visite de M. Isvolski et de donner son adhésion à 
toutes les réformes... 

Enfin, au bout de deux semaines, on engage la 



1. 8 octobre. — La Gazette de Cologne publie un télégramme de 
Berlin ainsi conçu : « L'assertion qui a paru dans la presse ita- 
lienne et d'après laquelle l'Allemagne aurait communiqué, sous 
main, à la Porte, le projet de réforme judiciaire en Macédoine 
élaboré par les puissances de l'entente, afin que la Porte put 
préparer un contre-projet mieux établi et plus étendu, est une 
assertion purement tendancieuse. L'Allemagne n'a fait aucune 
communication au gouvernement turc ». 



TRENTE AXS APRÈS 275 

conversation et l'on constate l'accord unanime des 
puissances*. Mais on constate aussi que Londres et 
Pétersbourg, seules, ont le ferme dessein d'aboutir. 
Vienne, obstinée à ses espoirs secrets de statu quo, 
ne désire pas qu'une Macédoine pacifiée et prospère 
cesse, comme pis-aller, d'appeler le libérateur autri- 
chien. Un nouvel ambassadeur austro-hongrois, le 
marquis Pallavicini, a depuis un an (novembre 1906) 
remplacé à Constantinople le baron de Calice, qui 
durant vingt-six ans de « nonciature » (1880-1906', 
avait maintenu l'ancienne tradition de la diplomatie 
politique et non pas seulement financière. Le mar- 
quis Pallavicini, dès son arrivée, s'est occupé de 
chemins de fer : 

Constantinople, 17 janvier i907. 

L'ambassade d'Autriche a présenté à la Porte une note 
mettant le gouvernement ottoman en demeure de terminer 
le différend existant entre lui et la Compagnie des Chemins 
de fer Orientaux. Depuis 1901, la compagnie demande à 
recourir à des arbitres et éventuellement à un surarbitre. 

En mars, premier succès : 

Constantinople, 24 mars. 

Le Sultan a décidé d'accorder à la Compagnie des 
Chemins de fer Orientaux la concession d'une ligne ferrée 
allant de Rodosto à Mouratli. Une autre ligne ferrée sera 
construite d'un point avoisinant Dédéagatch et aboutissant 
à Serres, en raccordement avec la ligne Salonique-Jonc- 
tion-Constantinople. 

{.Constantinople, 19 octobre. — Tous les ambassadeurs ayant reçu 
les instructions de leurs gouvernements relativement au projet de 
réformes judiciaires en Macédoine se réuniront prochainement 
pour arrêter la rédaction flnale d'une note collective à la Porte. 
Le Sultan et le gouvernement ottoman maintiennent toujours la 



276 LA REVOLUTION TURQUE 

En octobre, juste au moment où la note austro- 
russe est remise au Sultan, le litige qui traînait 
depuis dix ans — nouvelle coïncidence — est réglé : 

Constantinople, 10 octobre. 

L'empereur d'Allemagne, sur l'invitation du Sultan, 
vient de désigner, comme arbitre dans le différend avec 
les Chemins de fer Orientaux, M. Moret, ancien président 
du Conseil des ministres d'Espagne. Une commission, 
composée du conseiller juriste Hakki bey et des avocats 
Thaban effendi et Bonnet, vient de partir pour Paris, afin 
d'y rencontrer M. Moret. 

Les autres ambassades sont au plus fort de leur 
rivalité financière. Elles échangent à nouveau des 
accusations de duplicité, et le colérique, mais loyal 
ambassadeur anglais a des mots sévères pour son 
collègue de France. Abd-ul-Hamid peut donc main- 
tenir ses refus. Et voici une occasion de tout remettre 
en cause, en jetant la meute européenne sur une 
autre piste. La réunion annuelle des officiers euro- 
péens vient d'être tenue à Salonique ; tous se plaignent 
des fonctionnaires turcs et de l'inspecteur général : 

Salonique, 15 octobre. 

Les officiers ont eu, dans leurs séances, à examiner de 
volumineux dossiers, permettant de constater les nom- 

mème attitude d'opposition. — Constantinople, 21 octobre. — Les 
délibérations des ambassadeurs, réunis samedi chez leur collègue 
de Russie, M. Zinovief, ont porté sur la rédaction des divers 
articles devant composer le projet des réformes judiciaires en 
Macédoine. 11 est déjà acquis que toutes les puissances sont d'ac- 
cord sur la nécessité de nommer des inspecteurs judiciaires, mais 
la fixation des détails de la mission dont ils seraient investis 
demandera encore de longues délibérations. Actuellement l'accord 
parfait règne entre les deux ambassadeurs, contrairement à 
l'espoir de la Porte qui comptait fortifier son opposition par le 
désaccord des puissances. 



TRENTE ANS APRÈS 277 

breuses entraves apportées au fonctionnement de la gendar- 
merie. Ils considèrent que la réorganisation, qui était en 
bonne voie, est d'autant plus combattue que les résultats 
obtenus s'annoncent comme meilleurs. Depuis quelques 
mois, on s'attache ù ruiner ce qui a été si péniblement 
édifié. On constate de nouvelles exactions de la part des 
troupes. 

Les gendarmes eux-mêmes sont paifois battus. Par ces 
procédés, les réformes sont retardées; elles traînent en 
longueur; les autorités cherchent à démontrer que tout 
ce qu'ont fait les étrangers n'a donné aucun résultat. II 
faudra demander aux gouvernements européens l'appli- 
cation de nouvelles mesures plus énergiques. Ces demandes 
auront surtout pour but de soustraire la gendarmerie à 
l'action directe de l'inspecteur-général, qui, avec une grande 
ténacité, ne cesse de s'opposer à l'action réorganisatrice 
étrangère. 

Dès que les ambassades transmettent à la Porte 
ces réclamations, le Sultan ne veut plus parler que 
de gendarmerie et, lâchant les Kurdes sur la Méso- 
potamie, reprenant en Arménie la politique des com- 
plots découverts et des petits massacres, continuant 
de faire avancer des troupes en territoire persan, 
c'est vers l'Asie Mineure qu'il essaie de détourner 
l'attention de Pétersbourg et de Londres. 

Constantinople, 13 novembre. 

Les ambassades d'Italie et d'Allemagne ont discrètement 
appelé l'attention de la Porte sur l'urgence qu'il y a d'in- 
troduire des réformes dans les six vilayets arméniens et 
d'y rétablir l'ordre pour prévenir une intervention des 
Puissances, qui ne peut manquer de se produire prochai- 
nement si la situation conservait la gravité qu'elle a actuel- 
lement. 



278 LA REVOLUTION TURQUE 

Réponse de la Porte le môme jour : 

Les ambassades ont reçu copie de la circulaire de la 
Porte, attirant encore l'attention des Puissances sur la 
recrudescence des crimes commis par les bandes bulgares 
en Macédoine, qui finiront par provoquer les représailles 
de la population musulmane et forceront le gouvernement 
à sévir rigoureusement, ce qui probablement attirera sur 
lui l'accusation de massacres. La Porte prie les puissances 
d'intervenir énergiquement auprès du gouvernement bul- 
gare pour empêcher la formation des bandes. 

En Macédoine, les bandes n"ont jamais été plus 
libres : du 14 octobre au 14 novembre, 208 meurtres 
et 48 coups et blessures. 

Constantinople, 25 octobre. 

L'opinion prévaut ici dans certains cercles diplomatiques 
que les diflicultés suscitées par le gouvernement dans 
l'oeuvre de la gendarmerie en Macédoine auraient pour 
objet de détourner des réformes judiciaires l'attention des 
puissances. Les puissances seraient toutefois décidées à 
prendre des mesures énergiques, afin de prévenir la démis- 
sion du général Degiorgis, qui serait découragé. 

Abd-ul-Hamid a délégué en Europe un porteur de 
décorations, son confident Selim Melhamé, qui 
tour à tour va implorer la générosité de Vienne et de 
Rome. Le roi de Grèce, de son côté, se met en route 
(fin d'octobre) : un achat de canons français, une 
mission d'officiers français pour la réorganisation de 
la marine grecque, l'annonce d'un programme naval 
qu'exécuteront les usines françaises au moyen d'un 
emprunt français, le mariage français du prince 
Georges, des sourires à nos ministres, des honneurs 



TRENTE AXS APUES 279 

et le yacht royal à leurs filles, — Athènes est tout à 
la France pourvu qu'on livre à la parenté grecque 
notre consulat de Salonique et que Ton rappelle de 
Macédoine ceux de nos ofGciers qui sont trop actifs 
contre les « héros ». 

Tout le mois de novembre, la question de la 
gendarmerie et des bandes fait oublier la réforme 
judiciaire. Pourtant un nouveau contre-projet turc 
vient d'être présenté : gravement, les ambassades dis- 
cutent ce contre-projet. V^iennent aussi les réponses 
des États balkaniques à la note austro-russe; Sofia, 
Belgrade et Athènes rejettent tous les crimes sur le 
compétiteur : gravement, les Cabinets discutent ces 
réponses. Du voyage de Guillaume II à Londres 
(11 novembre-14 décembre), les puissances attendent 
quelque fait nouveau : une négociation « trian- 
gulaire » Maroc-Bagdad-Macédoine changerait tout 
le débat. Quand il est évident que l'Empereur 
reviendra de Londres les mains vides, M. de Biilow 
déclare au Reichsiag (30 novembre) qu'Abd-ul- 
Hamid peut toujours compter sur l'intervention alle- 
mande : « Nous avons été heureux, dit le Chancelier, 
de constater que le Sultan reconnaît l'urgence des 
réformes judiciaires; un contre-projet turc a été 
élaboré qui correspond sur de nouveaux points aux 
désirs des puissances... Il reste encore, et je crois 
qu'avec de la patience on y arrivera, à concilier la 
souveraineté du Sultan avec les besoins de la Macé- 
doine. » 

La conférence de La Haye est enfin close et les 
changements, que l'on avait annoncés dans les 
ambassades allemandes, n'ont pas eu lieu : M. de 
Marschall, reposé de sa victorieuse campagne contre 



280 LA RÉVOLUTION TURQUE 

le pacifisme, va rentrer à Constantinople, redevenir 
le doyen du corps diplomatique. Si la réforme et le 
contrôle n'ont pas été imposés pendant le décanat de 
M. Zinovief, que vont-ils devenir sous le décanat 
de M. de Marschall? En passant, [M. de Marschall 
s'arrête à Vienne : 

Vienne, 16 décembre. 

M. de Marschall, arrivé ici depuis deux jours, a conféi'é 
avec M. d'Aehrenlhal au sujet de la réforme judiciaire en 
Macédoine. Les ambassadeurs de toutes les puissances 
étant d'accord sur le projet, il s'agit maintenant de fixer 
quelques démarches qui seront à faire dans le cas fort 
probable où la Porte s'entêterait dans son refus. 

Vienne, 17 décembre. 

D'après une information de la Nouvelle Presse libre, la 
visite de Marschall aurait eu pour but d'obtenir des con- 
cessions en faveur du Sultan dans la question du contrôle 
de la justice. M. de Marschall aurait voulu amener un com- 
promis entre les puissances et le Sultan, qui compte 
toujours sur l'appui du gouvernement allemand. 

Avant même l'arrivée de M. de Marschall à Cons- 
tantinople, le Sultan reçoit d'un autre ami — de 
l'ambassadeur italien, dit-on — un secours inespéré. 
Juste quand les puissances vont remettre leur note 
collective sur la réforme judiciaire, cet ambassadeur 
a des scrupules de méthode. C'est pour un temps 
seulement que la Porte a reconnu le contrôle des 
agents civils sur l'administration, des officiers et 
des commissaires européens sur la gendarmerie et 
les finances; l'engagement finit en mars 1908; ne 
serait-il pas expédient de le faire renouveler tout 
de suite? Cette proposition l'emporte dans le conseil 



TRENTE ANS APRÈS 281 

des ambassadeurs; les Cabinets occidentaux ont la 
faiblesse ou la naïveté de concéder ce nouvel ater- 
moiement; si Ton eût imposé dabord la réforme judi- 
ciaire, il est trop évident que les autres ne pouvaient 
plus être remises en question. Mais Paris est tout 
aux affaires marocaines, et les démarches du roi de 
Grèce concourent aux combinaisons de M. Constans. 

Budapest, 10 décembre. 

La prochaine intervention des puissances à Constan- 
tinople consistera en une démarche collective auprès de 
la Porte en vue de proroger les mandats des fonction- 
naires ottomans et européens, chargés des réformes en 
Macédoine. Ces fonctionnaires sont l'inspecteur général 
Hilmi pacha, les agents civils autrichien et russe, les offi- 
ciers de gendarmerie et les membres de la commission 
des finances des diverses nationalités. Les ambassadeurs 
des puissances ont reçu des pouvoirs à cet efTet. 

La Porte a sa réponse prête : 

CoQStantiaople, 18 décembre. 

La Porte propose de prendre aux frais du Trésor ottoman 
les honoraires des agents civils et des fonctionnaires finan- 
ciers en Macédoine, espérant que ces agents et fonction- 
naires seront ainsi mieux en situation de remplir leur 
mission. Dans les milieux diplomatiques, on considère que 
les mandataires de l'Europe, assimilés à des fonctionnaires 
turcs, ne pourraient plus contrôler efficacement l'admi- 
nistration ottomane : les puissances ne sauraient accepter 
l'offre de la Porte. 

Rentré à Constantinople, M. de Marschall peut 
donc négliger la réforme judiciaire et, de sa plus 
grosse voix, n'exiger que le renouvellement du con- 
trôle sur l'administration, la gendarmerie et les 



282 LA REVOLUTION TURQUE 

finances. Berlin sait que les puissances seront intrai- 
tables là-dessus ; et la Porte elle-même a tout intérêt 
au renouvellement. Mais, trois mois durant, le Sultan 
va refuser; trois mois de gagnés pour la réforme 
judiciaire. Il ne cédera que le 14 mars 1908 : 

Constantinople, 14 mars. 

La Porte a envoyé à l'ambassadeur d'Allemagne une 
réponse acceptant le renouvellement pour une période de 
sept ans, soit jusqu'en 1914, du mandat des agents étran- 
gers en Macédoine, 

Du 16 décembre 1907 au 14 mars 1908, sous la 
direction de M. de Marschall, la comédie a deux actes, 
le discours de M. d'Aerenthal le 27 janvier faisant 
la péripétie. 

Premier acte, du 16 décembre au 27 janvier. 
Notes des ambassades et contre-notes de la Porte au 
sujet du renouvellement. M. de Marschall transmet 
les désirs de ses collègues; la Porte réplique par 
les termes mêmes de M. Bûlow « sur la nécessité de 
sauvegarder le prestige du Sultan en Macédoine ». 
On échange ainsi huit papiers — quatre de chaque 
bord — sans résultats '. 

1. Constantinople, 22 décembre. — Dans leur réunion de samedi, 
les ambassadeurs se sont mis d'accord sur la note à adresser à la 
Porte pour insister sur la prorogation du mandat des fonction- 
naires chargés des réformes en Macédoine. — 2S décembre : La 
Porte a envoyé de nouveau à M. de Marschall, doyen du corps diplo- 
matique, une note insistant, malgré l'opposition des puissances, 
sur les propositions faites par la note du 15 décembre. La Porte 
croit que ces propositions, notamment celle de prendre les 
appointements de ces fonctionnaires à la charge du Trésor 
ottoman, sauvegardent son prestige en Macédoine. Mais elles 
n'ont pour ainsi dire aucune chance d'être acceptées par les puis- 
sances, qui n'y voient qu'un moyen dilatoire pour empêcher la 



TRENTE ANS APRÈS 283 

Le retour de M. de Marschall ayant assuré la vic- 
toire de la finance allemande, les autres ambassades 
financières — nouvelle coïncidence — appuient vigou- 
reusement les réclamations austro-russes. L'ambas- 
sadeur de France propose que Ton « réponde désor- 
mais par un refus de recevoir, à des communications 
aussi extravagantes ». On approche de la crise... 

Le 22 janvier, lofficieuse Suddeulsche Reichscor- 
respondenz avoue qu'à Berlin la politique de M. de 
Schoen est abandonnée. La Triplice va changer de 
méthodes. En octobre 1907, M. de Schoen remplaçait 
à l'office impérial des Affaires étrangères M. de 
Tchirsky que l'on accusait de faiblesse à l'égard de 
Paris, de maladresse à l'égard de Pétersbourg et que 
l'on rendait responsable de la réconciliation anglo- 
russe, de l'isolement de l'Allemagne. M. de Schoen 
avait, disait-on, son grand projet : relâcher, sinon 
briser la Double Alliance et l'entente anglo-russe. 

Ambassadeur d'Allemagne à Pétersbourg, juste 
au moment où l'ambassadeur français y perdait tout 

réforme judiciaire. — Constantinople 29 décembre : Les ambassa- 
deurs ont présenté à la Porte une nouvelle note en réponse à 
la note de la Porte du 26 décembre. Ils regrettent de devoir com- 
muniquer qu'il leur est impossible d'accepter cette solution qui 
ne peut se justifier par aucune nouvelle considération. — /(jan- 
vier : La diplomatie considère comme absolument inutile la nou- 
velle tentative de la Porte qui, par circulaire lancée hier à ses 
représentants à l'étranger, les engage à persuader les grandes 
puissances d'accepter la proposition relative au payement par le 
Trésor ottoman des agents réformateurs en Macédoine. Une 
pareille mesure constituerait un danger pour la Turquie elle- 
même, puisque la population de Macédoine se croirait abandonnée 
par l'Europe. — 12 janvier : Réunis chez le baron de Marschall, les 
ambassadeurs se sont mis d'accord; une note collective immé- 
diatement remise à la Porte, déclare en termes brefs et éner- 
giques que les puissances persistent dans leur demande concer- 
nant la prorogation des mandats. 



284 LA RÉVOLUTION TURQUE 

crédit, M, de Schoen avait gagné Tamitié du Tsar et 
la confiance entière de M. Isvolslti. Il parlait d'unir les 
puissances du Nord pour la fermeture de la Baltique. 
Puisque la France, sans rompre avec son alliée, avait 
pu conclure des amitiés particulières autour de sa 
Méditerranée, pourquoi la Russie n'aurait-elle pas 
le même droit autour de sa Méditerranée baltique? 
Le Tsar, à l'entrevue de Swinemiinde (août 1907), 
avait accepté les premières offres; M. de Schoen 
comptait sur l'adhésion des puissances secondaires. 
Suède et Danemark; un traité public montrerait au 
monde que Berlin gardait encore des amis. 

Mais en cours de route les difficultés surgirent. 
Signataires du traité de 1856 qui avait installé le 
présent état de choses dans la Baltique, la France et 
l'Angleterre réclamaient le droit de donner leur avis ; 
si l'influence française à Pétersbourg était en déca- 
dence, par contre l'ambassadeur anglais y défendait 
ses positions. Au projet baltique, Londres opposait 
une négociation plus étendue, englobant la Baltique 
et la mer du Nord et faisant appel aux signatures 
d'une moitié de l'Europe, — troublant le tête à tête 
russo-allemand dans lequel M. de Schoen n'admettait, 
en confidence, que le Danemark et la Suède. Enfin, 
ce projet baltique devenait impossible : la Russie 
réclamait la liberté de fortifier ses îles d'Aland et 
la Suède opposait une invincible résistance à l'octroi 
de cette permission, contraire au traité de 1856... 

Le 22 janvier, l'officieuse Smldeiitsche Reichscor- 
respondenz avoue l'échec de M. de Schoen : Berlin 
doit accepter le projet anglais... Le 25 janvier, la 
Porte tente un dernier effort contre le bloc anglo- 
russe : 



TRENTE ANS APRES 285 

\ oyant l'impossibilité de faire accepter son projet rela- 
tif aux agents civils en Macédoine, le conseil des ministres 
a soumis au Sultan une proposition tendant à demander 
aux puissances d'adhérer à son projet à titre d'essai. Cette 
combinaison ferait le jeu de la Turquie et retarderait d'au- 
tiint l'époque de l'ouverture des négociations du projet de 
réforme judiciaire. 

Le 27 janvier, M. d'Aerenlhal expose à la Délégation 
hongroise la nouvelle politique de la Triplice. Les 
officieux confessent en effet que cette politique autri- 
chienne est aussi l'œuvre de Berlin; elle a été dis- 
cutée et arrêtée dans les entretiens du baron de 
Marschall avec M. d'Aerenthal. Si quelques mécon- 
tentements surgissent à Saint-Pétersbourg et à 
Rome, les officieux déclarent que les relations avec 
TAutriche doivent surtout préoccuper l'Allemagne. 

* 
* * 

Le 21 octobre 1906, le baron A. Lexa d'Aerenthal 
avait succédé au comte de Goluchowo-Goluchowski 
comme ministre des Affaires étrangères et président 
du conseil commun des ministres de la double 
monarchie. M. de Goluchowski avait gouverné 
onze ans (mai 189o-octobre 1906). L'entente austro- 
russe avait été sa règle dans les affaires balkaniques, 
la fidélité à la Triplice et surtout à l'amitié allemande 
restant sa règle dans les affaires européennes. 

Cette politique semblait avoir eu l'adhésion la plus 
sincère de François-Joseph et des << vieilles gens » : 
avant M. de Goluchowski, ce n'est pas sans résistance 
ni mécontentement qu'ils avaient, quatorze années 
durant (1881-189o), subi la politique russophobe du 



286 LA REVOLUTION TURQUE 

comte de Kalnoky, ses intrigues antirusses au Levant, 
ses excitations aux Bulgares contre le Tsar libérateur 
et ses menaces de guerre déclarée. Malgré les 
défiances de ses Hongrois, François-Joseph gardait 
toujours le souvenir de cette union des Trois Empe- 
reurs, dont avait tiré si grand bénéfice son chancelier 
Andrassy (1871-1879), — le seul de ses ministres qui, 
durant un long règne de défaites et de provinces 
, perdues, lui eût donné la consolation d'une victoire 
diplomatique et de la Bosnie-Herzégovine occupée. 

Statu qiio et paix générale, la politique de M. de 
Goluchowski se serait, d'ailleurs, imposée d'elle- 
même, tant les difficultés intérieures de la double 
monarchie durant ces onze années 1895-1906 ren- 
daient impossible une entreprise au dehors. Dans les 
deux royaumes austro-hongrois, on ne gouvernait 
que par un indéfinissable mélange de lois consti- 
tutionnelles, de marchandages parlementaires, de 
coups d'État et de décrets illégaux. 

Une guerre ou une révolution balkanique, loin 
d'être une diversion, eût exaspéré les haines 
mutuelles des sujets slaves, roumains, allemands, 
hongrois, italiens de Sa Majesté impériale et 
royale.... La maison de Habsbourg, depuis cin- 
quante ans, avait fait en Italie et en Allemagne les 
frais de toutes les guerres émancipatrices. 

Quelques « jeunes gens » autour de l'archiduc 
héritier François-Ferdinand ne voulaient pas se con- 
tenter de l'empire amoindri : par delà Bismarck, ils 
regardaient vers Metternich, plus loin encore vers 
Marie-Thérèse et le prince Eugène. Mais à ces cons- 
tructeurs d'une plus grande Autriche, le statu quo 
et la paix générale semblaient encore les sûrs moyens 



TRENTE ANS APRES 287 

de réserver et même d'ouvrir le chemin de Salonique. 
Car statu qiio signifiait, avant tout, maintien en 
Macédoine du régime turc et du massacre hamidien, 
rébellions albanaises et insurrections chrétiennes, 
mangeries ottomanes et brigandages grecs, bulgares 
et serbes, bref, épuisement de l'islam et abattement 
des chrétientés. Quand tous les sujets d'Abd-ul- 
Hamid seraient harassés de cette « paix générale », 
qui n'était faite que de combats quotidiens, quand 
cet enfer du statu quo aurait réduit la puissance mili- 
taire du Turc, la fidélité des musulmans au Khalife 
et les résistances nationalistes des chrétiens, alors 
viendrait l'heure du Habsbourg... 

A partir de 1902, la jeune influence de l'Archiduc 
héritier s'ajoutait donc aux préférences du vieil 
Empereur. L'entente austro-russe, que les pourpar- 
lers du prince de Lobanoff et du comte de Golu- 
chowski avaient préparée en août 1896, avait été 
signée lors du voyage de François-Joseph à Péters- 
bourg en avril 1897. Cinq ans plus tard, elle était 
renouvelée et, semble-t-il, resserrée lors du voyage 
de François-Ferdinand (février 1902). 

Les entreprises des Russes en Asie (septembre 1896) 
lavaient rendue possible : l'occupation de Port- 
Arthur en avait été la première conséquence (décem- 
bre 1897). En janvier 1902. l'alliance anglo-japonaise 
et les menaces de guerre en Extrême-Orient ren- 
daient cette entente indispensable à la continuation 
de l'avancée mandchourienne. Dès février 1902, les 
inquiétudes de Pétersbourg donnaient à Vienne la 
suprématie dans les affaires balkaniques. De 1902 à 
1905, les préparatifs, puis les opérations de la guerre 
russo-japonaise et les désastres de la Russie sur terre 



288 LA REVOLUTION TURQUE 

et sur mer eussent rendu cette suprématie omnipo- 
tente, si les puissances occidentales n'eussent enfin 
résolu de mettre un terme aux cruautés du statu qiio. 

En 1902, TAngleterre, délivrée de la guerre sud- 
africaine, l'Italie et la France, réconciliées et sou- 
cieuses d'une politique plus humaine, unissaient 
leurs efforts pour obtenir « les réformes nécessaires 
que les populations attendent depuis trop longtemps » 
(dépêche de M. Delcassé du 20 octobre 1902). 

De 1902 à 1906, les puissances occidentales s'effor- 
çaient de conquérir, une par une, ces garanties de la 
paix locale et ces améliorations du statu quo. Par 
une logique répartition du travail, Paris fournissait 
le plan général et les combinaisons de détail; et 
Londres envoyait son roi demander à Vienne la 
mise en œuvre de ces projets. 

Une prudente évaluation des résistances à vaincre 
avait réparti la tâche sur plusieurs années. Gendar- 
merie européenne en 1903 ; réforme financière en 1905, 
judiciaire en 1907, routière en 1909, militaire en 1911 : 
on avait prévu huit ou dix années jusqu'à l'achève- 
ment complet de cette œuvre désintéressée, dont les 
puissances occidentales attendaient l'affermissement. 

Aux conseils de Paris, Pétersbourg opposait 
d'abord la résistance la plus nette ; le comte de Lams- 
dorf mettait en doute ou à l'écart chaque affirmation 
ou suggestion de nos agents; l'entêtement de M. Del- 
cassé finissait par triompher, quand les risques, puis 
les revers de la guerre japonaise donnaient à la Russie 
un plus grand besoin de la fidélité française et quand 
l'incident de Hull honorablement réglé (octobre 1904- 
mars 1905) rapprochait les cabinets de Londres et de 
Pétersbourg. 



TRENTE ANS APRÈS 289 

Aux demandes du roi Edouard, les objections de 
Vienne se faisaient plus têtues, à mesure que Péters- 
bourg cédait : quand les défaites et la révolution 
inclinaient la Russie aux volontés de ses allié et ami 
de rOccident, Vienne endossait le poids de la lutte 
et, coûte que coûte, se donnait tout entière au main- 
lien du statu quo. 

Alors apparaissait à tous les yeux pourquoi ce 
maintien du statu quo, — l'anarchie en Macédoine, 
— était dans les désirs de Vienne : l'amélioration du 
régime turc, la seule atténuation du régime hamidien 
eût amené entre chrétiens et musulmans une paix 
apparente qui rendrait pour longtemps impossible 
l'intervention du gendarme autrichien. 

Donc « paix générale et statu quo », afin d'aboutir 
à quelque crise et à une descente autrichienne, 
ou « paix locale et réformes », afin d'épargner le 
maximum de vies humaines et de maintenir l'intégrité 
ottomane : tels étaient à partir de 1902 les deux sys- 
tèmes en présence, et la lutte diplomatique s'enga- 
geait entre l'Occident, demandeur du second, et les 
gens de Vienne, défenseurs de l'autre. 

Le syndicat austro-russe espéra d'abord payer de 
mots les puissances occidentales : le « programme 
de Vienne », que les comtes de Lamsdorf et de Golu- 
chowski établirent dans leur entrevue de décembre 
1902, enregistra purement et simplement les belles 
promesses qu'Abd-ul-Hamid venait de faire aux Macé- 
doniens : le seul résultat de ce programme de Vienne 
fut l'insurrection de la Macédoine slave durant toute 
l'année 1904. 

En octobre 1903, les puissances occidentales cru- 

L\ RÉVOLUTIOS TUnOUE. 49 



290 LA REVOLUTION TURQUE 

rent obtenir satisfaction par le « programme de 
Mûrzsteg », que les mêmes comtes de Lamsdorf et 
de Goluchowski dressèrent, sur les suggestions de 
lord Lansdowne. Mais Vienne entendait bien que le 
syndicat austro-russe, — pratiquement la décision 
autrichienne, — gardât son monopole dans la con- 
duite des affaires balkaniques et que, ne changeant 
rien aux causes profondes du statu quo, on en palliât 
seulement quelques résultats trop offensants. 

L'insuffisance et même la nuisance de ce pro- 
gramme de Mûrzsteg éclatent presque aussitôt : 
les guerres nationalistes et religieuses jettent la 
Macédoine dans une situation atroce. Personne à 
Vienne n'avait-il escompté ces résultats?... Il semble 
que, la guerre russo-japonaise ayant commencé 
(février 1904), le parti des « jeunes gens » entrevoit 
l'occasion d'écumer enfin ou de renverser l'infernale 
marmite. Notre ambassadeur à Vienne écrit, le 23 fé- 
vrier 1904, — deux semaines après le début des hosti- 
lités en Extrême-Orient : 

Les bruits de préparatifs militaires en vue d'une mobili- 
sation de l'armée austro-hongroise persistent, en dépit des 
déclarations de désintéressement et des démentis contenus 
dans les discours aux Délégations du ministre des AfTaires 
étrangères et du président du Conseil de Hongrie. Le comte 
Goluchowski^ avec lequel j'ai eu l'occasion d'en parler, a 
vivement protesté contre ces nouvelles tendancieuses, qui 
ne reposent sur aucun fondement et qui dénaturent ses inten- 
tions. Il nie formellement les prétendues concentrations de 
troupes sur la frontière balkanique; il tient à ce que le gouver- 
nement français soit bien convaincu que l'Autriche-Hongrie 
n'a aucune pensée d'intervenir dans les affaires des Balkans 
autrement que par une action pacifique et concertée avec 
la Russie, et pour le seul maintien du statu quo. 



TRENTE ANS APRES 291 

Quand une nouvelle intervention des puissances 
occidentales force le syndicat à installer les officiers 
européens et la gendarmerie, Vienne se hâte de mettre 
les siens à Uskub, au confluent des deux voies ferrées 
qui descendent de Serbie et d'Albanie sur le Vardar, 
— Uskub, où le prince Eugène poussa jadis ses avant- 
gardes. Une détente, une espérance de pacification 
en sortiraient, si quelque main secrète ne lançait 
dans une compétition plus active les comités de 
l'intérieur et de l'extérieur, surtout les comités et le 
gouvernement d'Athènes qui ont noué avec Vienne 
les plus cordiales relations. Notre ambassadeur con- 
fesse que « le mal primordial, qui réside dans le 
désordre financier, n'a pas été attaqué ». 

Londres, afin d'obtenir le moins, réclame le maxi- 
mum : lord Lansdowne ne veut plus se contenter du 
programme de Mùrzsteg; réforme financière, réforme 
judiciaire, retrait ou limitation des forces turques, 
sa note du 20 décembre 1904 remet tout en question; 
même il menace de ne plus reconnaître aux deux 
puissances qui se disent « plus particulièrement 
intéressées » la direction qu'elles se sont arrogée. 
Afin d'éviter le pire, une note austro-russe concède 
ou feint de concéder la réforme financière (17 jan- 
vier 1905). 

Mais pour qu'à Vienne on fût résolu sincèrement, 
irrévocablement, à obtenir, à installer, à surveiller 
et à maintenir cette réforme, il faudrait ou qu'un élan 
de générosité, une crise de vertu presque surhumaine 
balayât soudain les ambitions des gouvernants ou 
qu'une coalition de toutes les volontés hostiles et de 
toutes les circonstances défavorables leur imposât 
l'abdication. 



292 LA RÉVOLUTION TURQUE 

Car cette réforme financière est non seulement le 
redressement fondamental du stahi quo, mais la 
mesure décisive qui entraînera toutes les autres. 
Réalisée, cette réforme serait la fin du régime hami- 
dien; le conoaisseur quest M. Constans ne s'y est i 
pas trompé : « Le mal primordial réside dans le ^ 
désordre financier : il en résulte que les fonction- 
naires, irrég-ulièrement ou pas du tout payés, conti- 
nuent à suivre leurs anciens errements, que la jus- 
tice demeure vénale, que Tindiscipline travaille les 
officiers et la troupe et que les agitateurs ont beau 
jeu pour entretenir les animosités de la population 
contre le gouvernement* »... 

Or ni les ambitions de Vienne ne semblent amor- 
ties, ni les circonstances ne leur sont défavorables, 
— tout au contraire. Les « vieilles gens » continuent 
de gouverner ; mais l'Archiduc héritier prend une 
part de plus en plus grande aux affaires et FEmpe- 
reur, lui marchande de moins en moins la responsa- 
bilité des décisions. L'accord des puissances occi- 
dentales continue d'être intime et leur entente avec 
Pétersbourg se resserre; mais voici venir la crise 
marocaine. De mars 1905 à la fin d'avril 1906, c'est au 
Maroc, non plus à la Turquie, que les puissances 
occidentales doivent consacrer le principal de leur 
attention. 

Abd-ul-Hamid a d'ailleurs trouvé, si d'autres n'ont 
pas trouvé pour lui, une réponse topique : à peine for- 
mulée la demande de réforme financière (17 janvier 
1905), la Porte déclare ne pouvoir combler le déficit 
que par une surtaxe douanière (15 février 1905). Il 

1. Livre Jaune, Macédoine, 1903-1905, p. 117. 



TRENTE AiNS APRES 293 

faut voir l'empressement de Vienne (20 février) à 
consentir cette surtaxe, dont on sait bien que l'Angle- 
terre ne pourra pas l'accepter sans gêne pour son 
commerce, sans crainte pour sa sécurité en Egypte, 
sans discussions sur la durée du nouveau tarif, le 
contrôle et l'attribution des revenus! Et cette ques- 
tion de la surtaxe fournit en effet, durant des mois 
(février 1905-avril 1907), le meilleur rempart diplo- 
matique aux défenseurs du stalu quo. 

Môme quand les assaillants recourent à la force 
ouverte et, gagnant le consentement de la Russie à 
leurs énergiques desseins, organisent une démons- 
tration navale dont Vienne est obligée de prendre le 
commandement pour ne pas le laisser à l'ennemi 
(décembre 1905); même quand l'occupation de 
Mételinetde Lemnos obligent le Sultan à reconnaître 
les commissaires financiers que l'Occident installe 
d'autorité en Macédoine; même quand ces empê- 
cheurs de pilleries et de complots officiels se mettent 
à l'ouvrage et secouent linertie des agents civils; 
même alors la question de la surtaxe continue de 
prolonger le statu quo. 

Vienne sent néanmoins la fragilité de ce dernier 
obstacle. Sa position est tournée. Le monopole 
austro-russe est entamé : aux deux agents civils 
du syndicat, il a fallu adjoindre les quatre commis- 
saires des autres puissances. Dans ce qui reste de 
ce monopole, la suprématie de Vienne croule aussi, 
depuis que la paix japonaise (août 1905) a rendu à 
Pétersbourg quelque souci de son prestige et de sa 
clientèle balkaniques... Et la conférence d'Algésiras 
(janvier-avril 1906) vient exciter chez les « jeunes 
gens » un regain de convoitises, en leur donnant le 



294 LA REVOLUTION TURQUE 

modèle d'une politique d'intervention et l'espoir 
d'ententes nouvelles. 

En cette conférence d'Algésiras, où Vienne derrière 
son allié de Berlin tient la place de « brillant second », 
ses diplomates tâchent de prendre le rôle de modé- 
rateurs; quand la Conférence finit par ne plus dis- 
puter à la France et à l'Espagne leurs privilèges de 
voisinage, ni à la France surtout — voisine terrestre 
— son droit de pénétration pacifique, les puissances 
occidentales proclament que la médiation autri- 
chienne a eu sa grande part en ce résultat. L'historien 
français de la Conférence, M. André Tardieu, résume 
l'opinion que les envoyés de Paris ont emportée de 
cette rencontre avec les envoyés de Vienne * : 

L'Autriche-Hongrie, durant les six premières semaines, 
ne fut que l'alliée docile de l'Allemagne. Mais, pas plus que 
les autres puissances, elle ne fut sourde à la leçon des 
événements et, comme elles, comprit que, pour arriver à 
l'entente, on ne pouvait demander à la France toutes les 
concessions. En élaborant le projet qui fut déposé par le 
comte de Welsersheimb à la séance du 8 mars, elle remit 
en marche, par un argument décisif, la négociation arrê- 
tée par le refus de M. de Radowitz. En chargeant le comte 
de Khevenhueller de reprendre cette négociation avec 
M. Léon Bourgeois, elle prépara la concession nécessaire à 
l'égard de Casablanca. Et les conseils qu'elle donna à 
Berlin furent beaucoup dans l'évolution de l'Allemagne. A 
aucun moment, d'ailleurs, le gouvernement autrichien ne 
fut l'instrument du bluff allemand. A aucun moment, il 
n'usa contre nous de pression ni d'intimidation. A aucun 
moment, il ne nous dit autre chose que la vérité, et cette 
diplomatie loyale fut apaisante. 

1. A. Tardieu, La Conférence d'Algésiras, p. 447. 



TRENTE ANS APRÈS 295 

Voilà, de Paris, un beau certificat, que Londres 
contresigne avec de plus beaux éloges encore. Les 
« jeunes gens » de Vienne, qui l'empochent, ont l'idée 
den faire bon usage en leur temps; depuis 1906, 
jamais les discours officiels ou les communications 
particulières de leur diplomatie ne touchent aux 
affaires balkaniques sans quelque allusion directe ou 
détournée aux affaires marocaines et aux services 
que Vienne a rendus et peut encore rendre à l'œuvre 
franco-espagnole. 

Or voyez la symétrie : islam marocain et islam 
balkanique; voisinage franco-espagnol et voisi- 
nage austro-italien; détroit de Gibraltar et canal 
d'Otrante; frontière oranaise et frontière bosniaque; 
route de Tlemcen à Fez et route de Serajevo à 
Uskub. Puisque la conférence d'Algésiras a reconnu 
la légitimité de la pénétration pacifique et donné le 
monopole de l'inter\'ention aux deux voisins de 
terre et de mer, — surtout au voisin terrestre, — 
pourquoi ne pas admettre, si Vienne sait préparer 
Tavenir balkanique, comme Paris de 1901 à 1905 a su 
préparer l'avenir marocain, si Rome accepte au delà 
de son Adriatique le protectorat ou la sur>eillance 
d'un Rif albanais, comme Madrid s'est réservé au 
delà de son Détroit la surveillance de l'Albanie 
rifaine, pourquoi ne pas admettre que tôt ou tard 
une autre conférence pourrait concéder à Vienne et 
à Rome, aux deux voisins, — à Vienne surtout, voi- 
sine terrestre — l'exercice du » voisinage »? 



Au lendemain d'Algésiras, cette politique nouvelle 
est apparue aux « jeune gens » avec ses doubles 



206 LA REVOLUTION TURQUE 

conditions d'hostilités possibles et d'amitiés néces- 
saires. 

Malgré l'hostilité de Berlin, la France l'avait 
emporté à Algésiras par la coalition des sympathies, 
des amitiés et des alliances que, depuis cinq ans, 
elle avait groupées autour d'elle. L'Autriche avait- 
elle à prévoir quelque hostilité pareille? de Péters- 
bourg peut-être ; de Londres plus vraisemblablement. 

L'hostilité de Pétersbourg serait d'avance écartée 
et, tout au contraire, sa collaboration acquise, si 
quelque négociateur habile resserrait encore l'entente 
austro-russe, non plus pour l'inutile défense d'un 
statu quo, que les réformes occidentales allaient 
renverser, mais pour la recherche d'un autre équi- 
libre où le « voisinage -» de l'Autriche et ses consé- 
quences sur la Turquie d'Europe auraient pour 
corollaire le « voisinage » de la Russie et ses consé- 
quences sur la Turquie d'Asie. 

L'hostilité de Londres ne serait pas tenace, si 
l'échec des réformes macédoniennes en 1908 ou 1910, 
comme l'échec des réformes arméniennes en 1895, 
donnait aux hommes d'État et au peuple anglais 
la conviction que tout espoir d'une Turquie régé- 
nérée, prospère, utile au commerce mondial, est 
décevant et que, dans le monde turc, le seul remède 
aux souffrances des peuples conquis, le seul terme 
aux embarras du trafic et de la mise en valeur, c'est 
peut-être la suppression du conquérant, — le partage 
de l'empire ottoman qu'en octobre 1893 Londres pro- 
posait aux cabinets européens. 

L'hostilité de Londres dût-elle résister aux offres et 
aux cajoleries d'une diplomatie patiente, briser 
môme cette tradition d'amitié anglo-autrichienne, 



TRENTE ANS APRES 297 

qui semblait être depuis un siècle une des règles de 
la politique anglaise, et s'affirmer au grand jour avec 
la même violence — chose peu vraisemblable — que 
récemment l'hostilité de Berlin contre les désirs de 
Paris : qu'importait encore au succès final, si Vienne 
avait un solide appui de sympathies, d'amitiés et 
d'alliances? C'est à Vienne que, toujours, on a le 
mieux copié les articles de Paris : sur le modèle 
français il était facile d'imaginer une combinaison. 

Modèle français : au centre, un syndicat franco- 
espagnol pour l'exploitation du « voisinage »; un 
premier revêtement d'alliance russe; un second 
revêtement damitiés anglaise et italienne; un troi- 
sième revêtement de sympathies, les unes fort 
actives, celles de Washington, les autres plus, réser- 
vées, celles de Vienne. Copie viennoise : syndicat 
austro-italien; alliance allemande; amitié russe; 
sympathies françaises que Ion éveillerait par le 
rappel des bons offices d'Algésiras, que l'on rendrait 
actives par l'appât d'un règlement définitif dans l'im- 
broglio marocain,... Et, sachant que Londres ne s'est 
jamais entêtée à la défense des causes perdues, les 
optimistes escomptaient que les sympathies ou la 
neutralité de l'Angleterre viendraient parfaire au 
dernier moment la coalition des bonnes volontés en 
faveur de l'Autriche. 

Entre le modèle et la copie, la comparaison, même 
aux yeux prévenus, ne tournait pas à l'avantage du 
modèle. Le long passé de la Triplice ferait plus 
solides et plus compacts le syndicat austro-italien et 
l'alliance austro-allemande. Plus puissants et plus 
rapides seraient les moyens daction, grâce aux 
forces complémentaires des deux syndiqués, à l'armée 



298 LA REVOLUTION TURQUE 

devienne, à la flotte de Rome, grâce surtout à Texpé- 
rience de toutes deux dans les intrigues albanaises. Et 
combien plus concordants, les intérêts de Fallié ! Le 
riohenzollern s'est posé en ami du Turc, pour l'Asie, 
non pour l'Europe, sur le chemin de Bagdad, non 
sur la route de Salonique ou de Stamboul : en 1897, 
au lendemain des victoires thessaliennes, von der 
Goltz exposait à ses lecteurs d'Allemagne et de Tur- 
quie quel bénéfice leur vaudrait à tous une retraite 
des Turcs au delà du Bosphore, un abandon aux 
convoitises chrétiennes de cette Europe maudite où 
les fils d'Osman ont gâché les qualités foncières de 
leur race, où, sans avenir, ils continuent héroïque- 
ment de gaspiller le meilleur de leurs ressources et 
de leurs soldats.... 

Et grâce au long passé de l'amitié austro-russe, au 
plus long passé encore des sympathies austro- 
anglaises, aux tout chauds témoignages des sympa- 
thies austro-françaises, grâce surtout au profit son- 
nant que toucherait en fin de compte tout participant 
de la combinaison viennoise, — de la table des gros 
mangeurs, il tomberait des miettes aux petits Etats 
balkaniques eux-mêmes; la Crète et Samos aux 
Grecs, quelques cantons de haute Macédoine aux 
Serbes, de haute Albanie aux Monténégrins, l'indé- 
pendance et un port de l'Archipel aux Bulgares, 
— ne semblait-il pas qu'un jour proche ou lointain, 
une conférence de Brindisi ou de Venise, sans les 
disputes et les alarmes d'Algésiras, dût aboutir à la 
réglementation conciliante du « voisinage » austro- 
italien? 

Dans cette combinaison viennoise, la solidité de la 



TRENTE ANS APRÈS 299 

Triplice semblant à toute épreuve, une seule pièce 
pouvait sembler, non pas faible ou chancelante, 
mais encore inégale au service que l'on en attendait. 
Le continu et inébranlable dévouement que Paris 
avait trouvé dans l'amitié de Londres, c'est à l'amitié 
russe que Vienne aurait à le demander... 

Six mois après Algésiras (octobre 1906), M. de 
Goluchowski tombait du pouvoir sous les coups des 
Hongrois. Après une longue année de guerre ou de 
grève parlementaires (février 190r>-août 1906), la 
« Coalition » de tous les partis transleithans avait forcé 
le Habsbourg aux concessions juridiques, militaires 
et commerciales, qui devaient affranchir de plus en 
plus la Hongrie du contrôle autrichien et transformer 
en simple union libre, en union temporaire, le 
mariage des deux conjoints. Les menées des panger- 
manistes dans certains cantons du royaume hongrois, 
les prétentions des Autrichiens à imposer leur langue 
allemande et leur commandement aux troupes hon- 
groises, la tyrannie de la politique et de la « cul- 
ture » germaniques, enfin les indiscrètes déclarations 
de Guillaume II faisaient apercevoir aux Magyars un 
« danger allemand » et c'est contre l'invasion ger- 
manique, maintenant, non plus contre la rébellion 
slave, qu'ils entendaient défendre leur indépen- 
dance. 

Guillaume II, par ses trop cordiales dépêches et 
ses embrassades, avait désigné son cher « Golu » aux 
suspicions, puis aux haines. Les Hongrois rejetaient 
sur le ministre la responsabilité des refus et des 
dédains de François-Joseph à leur égard. Ils lui 
reprochaient d'avoir, pour complaire à Berlin, signé 
le traité de commerce entre l'Allemage et l'Autriche- 



300 LA REVOLUTION TURQUE 

Hongrie sans tenir compte de leur abstention, sans 
même prendre leur avis. 

Les Délégations, réunies à Vienne en juin 1906 
après deux ans d'absence, avaient, trois jours durant, 
fait passer le ministre « par les verges » {Spiessen- 
laufen, disait la Neiie freie Presse) : « A Algésiras, 
disait Tun, rAllemagne a fait un saut dans l'inconnu 
et nous l'avons suivie. Que nous importe que l'em- 
pereur allemand frappe sur l'épaule du comte Golu- 
chowski et lui dise : « Vous m'avez bien secondé! » 
— « Nous n'avons plus aucune indépendance, disait 
l'autre ; nous sommes les satellites de la constellation 
allemande. >> — Et d'un troisième : « L'opinion hon- 
groise estime que les dépenses militaires sont dues 
surtout à la Triplice et nous trouvons que la Wacht 
am Bheim sonne trop haut, de ce côté de la Leitha. » 
Et tous regrettaient que l'acquiescement à tous les 
désirs de Berlin rendît la Hongrie suspecte ou 
odieuse aux Étals balkaniques, — sauf aux Rou- 
mains qui ne rêvaient que reprises roumaines sur 
la Transsylvanie hongroise. Conclusion des plus 
défiants : « De même que le comte Andrassy a 
occupé la Bosnie-Herzégovine, on paraît à Vienne 
poursuivre le but caché de nous glisser jusqu'à 
Salonique. » 

A ces Délégations de la double monarchie en juin- 
juillet 1906, une motion de blâme au comte de Golu- 
chowski n'avait pas été votée ; mais en novembre, les 
Hongrois dans leur parlement comptaient prendre 
leur revanche : le 21 octobre, le comte de Golu- 
chowski, assuré d'un vote de méfiance, donnait sa 
démission; sans retard, sans une minute d'hésitation, 
on installait en sa place M. d'Aerenthal. 



TRENTE ANS APRES 301 



« • 



Aloïs de Lexa-Aerenihal, né le 27 novembre 1854, 
attaché à Paris en 1877, à Pétersbourg de 1878 à 
1883, chef du cabinet de Kalnoky durant six années 
(1883-1889), puis, de nouveau, conseiller à Péters- 
bourg (1889-1894), était devenu chef de poste en 
1895. 

Trois années de légation en Roumanie (novem- 
bre 1895-mars 1899), puis sept années d'ambassade 
en Russie avaient ajouté, à la connaissance des 
choses russes qu'il avait depuis vingt ans, le manie- 
ment et 1 expérience la plus complète de l'entente 
austro-russe : il en avait vu les résultats sur les 
peuples balkaniques, chez lun des peuples que 
Vienne couvrait de son exigeante protection; il en 
avait discuté et peut-être développé les stipulations 
secrètes quand, en 1902, l'Archiduc héritier était venu 
à Pétersbourg pour la renouveler; il en avait assuré 
et, sous les apparences gardées, dirigé le fonction- 
nement, quand les occupations et soucis de Péters- 
bourg avaient abandonné à la décision autrichienne 
la plupart des affaires levantines. Son ambassade 
lui avait gagné la confiance de lArchiduc héritier : 
il était le grand homme, le nouvel Andrassy des 
« jeunes gens », — et les « vieilles gens » attendaient 
de lui l'union des Trois Empereurs ressuscitée. 

En cette fin de 1906, il pouvait sembler que Péters- 
bourg hésitât dans le choix dune politique nouvelle. 
La Russie, après la paix japonaise (août 1905^, avait 
eu son année de recueillement, d'élections et de 



302 LA RÉVOLUTION TURQUE 

débats parlementaires, de Douma appelée et ren- 
voyée. L'alliance franco-russe semblait ébranlée par 
les prétentions de Paris à s'ingérer dans les affaires 
intérieures de l'empire et par la trop prompte obéis- 
sance de l'ambassadeur français aux instructions 
de son gouvernement (juillet 1906). Une entente 
anglo-russe semblait amorcée : l'ambassade de sir 
Ch. Hardinge (mai 1904-juin 1906) et les sages con- 
seils de sir Donald Mackenzie Wallace portaient 
leurs fruits. Mais quelque désir que Londres eût de 
cette entente, quelque modération courtoise et défé- 
rente que la diplomatie anglaise — au rebours de 
la diplomatie française — mît dans l'exposé de 
ses désirs, deux conditions fondamentales pou- 
vaient déplaire à Pétersbourg : l'Angleterre libérale 
déclarait ne pouvoir tendre la main qu'à une 
Russie constitutionnelle, et Londres ne pouvait 
accepter qu'une politique de statu qiio tant dans 
l'Extrême que dans le Proche Orient : l'intégrité de 
la Chine, de l'Afghanistan, de la Perse et de la 
Turquie était du moins la façade, derrière laquelle 
on logerait les combinaisons d'influence diploma- 
tique (Perse), de pénétration économique (Turquie 
d'Asie) et de réformes radicales, — ceci pour la 
Macédoine. 

Ces deux conditions de Londres retardaient, empê- 
chaient peut-être la conclusion de l'accord : eu 
mai 1906, l'ouverture de la Douma, le renvoi du 
comte de Lamsdorf et l'appel au pouvoir de M. Isvol- 
ski, ministre russe à Copenhague, semblaient indi- 
quer le triomphe de l'impératrice douairière et du 
« parti danois », que l'on disait acquis à l'influence 
anglaise; en juillet, le renvoi de la Douma semblait 



TRENTE ANS APRÈS 303 

rendre le pouvoir aux idées adverses, et la flotte 
anglaise retardait sa visite. Dans la presse et dans 
les conseils du Tsar, ne manquaient ni les défen- 
seurs de la sainte Russie contre la perversion des 
idées occidentales, ni les patriotes que les hontes 
de Mandchourie avaient assoiffés de prestige et de 
revanche, ni les traditionnels exécuteurs testamen- 
taires de Pierre le Grand, qui n'ont jamais oublié 
le chemin de Byzance. A tous ces « vrais Russes », 
la cordiale entente des Trois Empereurs pouvait 
assurer la collaboration de Berlin et de Vienne tant 
contre les révolutions et menées séparatistes de la 
Pologne ou de la Finlande que pour une reprise de 
l'activité russe dans l'empire ottoman. 

La première démarche de M. d'Aerenthal ministre 
est une tournée chez les Trois Empereurs : au sortir 
de son premier entretien avec François-Joseph, il va 
présenter à Pétersbourg ses lettres de rappel et 
rentre par Berlin. Dépêche au journal le Temps de 
son correspondant berlinois : 

A propos du voyage de M. d'Aerenthal à Saint-Péters- 
bourg et à Berlin, un diplomate allemand me dit << que les 
rapports entre Vienne et Pétersbourg deviennent plus 
étroits et qu'en même temps les relations entre Berlin et 
Pétersbourg s'améliorent; mais ce n'est pas une raison de 
parler de la restauration de la Sainte Alliance, non plus 
que de nous soupçonner de vouloir à notre tour « débau- 
cher » la Russie; l'alliance franco-russe est intacte. » 

La première dépêche de M. d'Aerenthal est pour 
Rome : il promet à M. Tittoni, qui lui retourne 
pareille promesse, de rétablir en leur cordialité les 



304 LA REVOLUTION TURQUE 

relations des gouvernements, que les bagarres de 
Fiume et de Zara ont failli brouiller. Et tandis qu'il 
concède aux Hongrois la parité complète dans toutes 
les affaires diplomatiques, — personnel, emblèmes, 
langue, etc., — tandis qu'il ne refuse pas les entre- 
liens du roi Georges sur l'annexion de la Crète, il 
fait aux Délégations (4 décembre 1906) son premier 
exposé-manifeste : 

La politique de la monarchie est une politique de conti- 
nuité... J'envisagerai comme mon principal devoir de 
cultiver soigneusement avec l'Allemagne notre amitié 
étroite, basée sur la communauté de grands intérêts... 
Mon récent séjour à Berlin et mes entretiens avec le prince 
de Biilow m'ont donné le plaisir de constater l'accord 
absolu de nos vues avec l'Italie. Lors de mon entrée en 
fonctions, j'ai eu avec M. Tittoni un échange de vues ami- 
cales qui a démontré une fois de plus, et sans équivoque, 
la cordialité des rapports... Avec la Russie, une sincère 
amitié existe depuis plus de dix ans et je suis convaincu 
que dans toutes les grandes questions les intérêts de la 
Russie et de l'Autriche-Hongrie sont parallèles; sur la 
base de mes amicales conversations avec M. Isvolski, nous 
pourrons compter sur la collaboration des deuxpuissances 
dans l'intérêt de la paix et l'amélioration du sort des 
populations balkaniques... Avec les puissance.s occiden- 
tales, nos relations sont aussi cordiales que possible. En ce 
qui concerne la Turquie, en se plaçant sur le terrain du 
traité de Berlin et des programmes arrêtes à Vienne et à 
Mûrzsteg, l'établissement d'un budget macédonien peut 
être considéré comme un grand progrès. Il s'agira mainte- 
nant de réaliser un autre point du programme : la réorga- 
nisation de la magistrature. 

Ces déclarations du 4 décembre valent à M . d'Aeren- 
Ihal l'approbation unanime des Délégations. Mais 



TRENTE ANS APRES 305 

peut-être le ministre na-t-il pas tout dit; le 20 dé- 
cembre, une note officieuse du Fremdenblait annonce 
la formation du syndicat austro-italien; « si le main- 
tien du slatu quo paraissait impossible en Albanie, 
on y substituerait une autonomie sur la base de la 
nationalité, les deux puissances étant d'accord pour 
que ni Tune ni l-autre ne cherche de ce côté un 
accroissement de territoire ». C'est exactement ce 
que, la veille. M, Tittoni exposait, mais plus com- 
plètement, à la Chambre italienne. Ayant rappelé 
l'accord intervenu entre le comte de Goluchowski et 
le marquis de V^isconti-V^enosta (dès 1897-1898, Rome 
était participante, confidente au moins de l'entente 
austro-russe), il ajoutait : 

L'Italie a procédé jusqu'à présent en plein accord avec 
l'Autriche-IIongrie. Elle fera de même à l'avenir. Les deux 
puissances sont pleinement d'accord pour affirmer que, 
lorsque le maintien du slatii quouQ serait plus possible en 
Albanie, elles devraient soutenir ensemble une solution 
consistant dans l'autonomie politique de la presqu'île des 
Balkans, sur la base du principe de nationalité. Et ceci 
n'est pas un programme négatif; c'est un programme 
positif dans toute l'étendue du mot. 



LA REVOLLTIO!! rURQCE. 



20 



'^■ 



m 



M. d'Aerenthal et les « jeunes gens » ont hâte de 
se donner la gloire d'une telle entreprise. Les événe- 
ments leur imposent une grande année de patience 
(décembre 1906-janvier 1908). Mais à l'intérieur, 
comme à Fextérieur de la double monarchie, tout 
s'arrange, au cours de cette année 1907, pour leur 
permettre de mieux combiner leur entrée en scène. 

En Autriche, la loi du suffrage universel, votée en 
décembre 1906, appliquée en mai-juin 1907, amène 
au Reichsrath une majorité slave, et ce Reichsrath de 
gens nouveaux accorde plus d'attention aux réformes 
sociales qu'aux intrigues diplomatiques, — double 
gain : dans le présent, le ministre est presque le 
seul maître de sa politique étrangère; dans l'avenir, 
l'annexion de provinces ou de cantons slaves risquera 
moins d'offusquer les préjugés des « vieilles gens », 
qui doivent renoncer désormais à la suprématie du 
germanisme. A un empire slave, ajouter de nouveaux 
Slaves c'est, non plus un danger, mais un bénéfice, 
surtout si les intérêts de ces nouveaux venus peuvent 
les mettre aux prises avec les Slaves déjà incorporés 
et confirmer à la Couronne son habituel moyen de 
gouvernement : le courtage entre frères ennemis. 



TRENTE ANS APRES 307 

Et — qui sait? — peut-être les «jeunesgens «espèrent- 
ils qu'une « plus grande » Croatie développée aux 
dépens des Slavies balkaniques, pourra quelque 
jour faire contrepoids à la Hongrie et changer le 
dualisme austro-hongrois en une triade de royaumes 
auslro-hongro-slaves , sur laquelle le pouvoir du 
Habsboui^ sera mieux établi. 

En Hongrie, les brouilles parlementaires et les 
rivalités nationalistes ramènent à Vienne le parti de 
l'Indépendance : finie déjà, après quelques mois de 
concorde, la coalisation de tous les partis magyars et 
de presque tous les peuples non magyars contre les 
prétentions autrichiennes 1 

En 1905, les Magyars rêvaient d'unir cordialement 
les deux royaumes hongrois et croate, dont la juxta- 
position forme leur État transleithan. La Croatie 
d'Agrara se plaignait d'être aussi mal traitée en cet 
État dualiste que jadis la Hongrie dans le dualisme 
austro-hongrois; Agram réclamait de Buda-Pest ce 
que jadis Buda-Pest avait exigé et obtenu de 
Vienne, — la parité de droits et de langues, l'auto- 
nomie administrative et même politique. Les délégués 
hongrois du parti de l'Indépendance prodiguaient de 
généreuses, mais vagues promesses dans le pacte 
qu'ils concluaient à Fiume avec les représentants de 
la nation serbo-croate (décembre 1905). 

C'est qu'en 1905 les Magyars, qui n'ont jamais 
oublié la cruelle leçon de 1848-1849, craignaient 
d'être pris entre un retour de la tyrannie viennoise 
et un renouveau de l'insurrection slave. 

En 1906, la fidélité d'Agramleur donne la victoire; 
ils conquièrent sur Vienne une nouvelle extension 
de leurs droits. En 1907, loin de faire la part des 



308 LA REVOLUTION TURQUE 

Croates dans le butin et de les admettre progres- 
sivement à l'égalité, l'orgueil magyar prétend leur 
imposer le hongrois comme langue officielle et ne 
plus tenir leur royaume que pour une province de 
la couronne de saint Etienne. La brouille éclate. La 
crainte d'être pris maintenant sous les rancunes 
convergentes de Vienne et d'Agram rend nécessaire 
, aux gens de Pest l'amitié, tout au moins la neutralité 
autrichienne. En avril 1907, ils reviennent discuter 
le Compromis, qui, depuis onze ans — les onze années 
de l'entente austro-russe, — n'a pas été réglé consti- 
tutionnellement. 

En avril 1907, donc, on remet le Compromis à 
flot : la vieille machine échoue au premier écueil. 
En juin, une tentative de renflouement la coule un 
peu plus bas. En septembre, un second voyage des 
délégués hongrois semble d'abord n'avoir pas de 
meilleur résultat; mais, — les plaintes des Croates 
tournant à la menace, — quand tout semble rompu, 
les signatures de Vienne et de Buda-Pest s'échangent 
au bas d'un nouveau traité, moins de paix, il est 
vrai, que d'armistice, moins d'union que de sépa- 
ration : « le Compromis de la Séparation, Trennungs- 
ausgleich », disent les journalistes. Ce traité en 
effet commence à dénouer tous les liens internes de 
la double monarchie. Il concède à chacun des États 
une indépendance diplomatique et douanière qui, 
restreinte jusqu'en 1917, deviendra ensuite presque 
absolue. A leur société en participation durable, 
Vienne et Buda-Pest substituent une sorte de syndicat 
limited, dont la durée n'est fixée à dix ans que pour 
permettre la liquidation du fonds social, commerce, 
banque, dette publique, etc. 



TRENTE ANS APRÈS 309 

Après quarante ans d'existence (1866-1907), c'est 
pour le dualisme conjoint de Deak et d'Andrassy le 
commencement de la fin... Avant de consentir au 
divorce complet, ne se * trouvera-t-il pas quelque 
nouvel Andrassy, capable de retenir, sinon face à 
face, du moins dos à dos, les deux associés *? 

La politique extérieure d'Andrassy fournit le 
modèle. Au temps où les liens et tirants internes 
semblaient encore solides, Andrassy jugeait pour- 
tant utile d'adjoindre à la double bâtisse une sorte 
de contrefort : l'occupation de la Bosnie-Herzégovine 
créait une propriété indivise, qui pour longtemps, 
pour toujours peut-être, obligerait les deux monar- 
chies à une intime collaboration. 

Sans doute, l'acquisition bosniaque a coûté plus 
de sang, de temps et d'argent qu'on ne l'avait 
escompté et, dans les deux monarchies, le mécon- 
tentement populaire a quelque temps poursuivi les 
auteurs de cette pénible aventure. Mais un quart de 
siècle écoulé ne laisse plus dans les mémoires que 
le souvenir de la victoire finale, et vingt ans d'ex- 
ploitation fructueuse ont payé de tous les débours. 
Vienne est prête à une nouvelle campagne : les 



\. On dit dans le Temps du 29 janvier 1008, deux joui^ après 
l'exposé du baron d'Aerenthal et les critiques de ses rares adver- 
saires : • M. d'Aerenthal a répondu par un long et intéressant 
discours où il a été beaucoup question du Compromis. Il a dit 
que la dernière crise de séparation n'était qu'une crise apparente. 
Ce qui est plus fort que les désirs de séparation, c'est l'intérêt 
commun des deux États. Le Compromis que viennent de con- 
clure pour dix ans l'Autriche et la Hongrie n'est pas le dernier, 
comme on l'a dit souvent. Dans dix ans, de nouveaux hommes 
trouveront de nouveau qu'un intérêt supérieur exige que les 
deux États s'entendent, car la séparation serait la fin de leur 
puissance. > 



310 LA RÉVOLUTION TURQUE 

« jeunes gens » veulent inaugurer par une musique 
guerrière le règne de leur François-Ferdinand et 
montrer dès Tabord qu'en ce règne d'expansion et 
d'acquisitions, ils sauront réparer les soixante années 
de François-Joseph. Le vieil Empereur lui-même 
voudrait ne pas mourir sans laisser l'empire aussi 
grand qu'il l'a reçu. 

A cette hâte de Vienne, les Magyars sont prêts à 
consentir. Ils ont toujours admiré dans la Bosnie- 
Herzégovine le chef-d'œuvre de leurs diplomates et 
de leurs administrateurs; un Hongrois, Andrassy, 
l'a donnée à la couronne; un Hongrois, M. de Kallay, 
l'a rendue à la civilisation et à la vie. On vient de 
terminer le réseau des lignes bosniaques. De Vienne 
et de Budapest, sept ou huit cents kilomètres de rails 
courent vers le sud, par Agram et Serajevo, jusqu'à 
Uvacz, où ils butent à la frontière turque de Novi- 
bazar. Couloir resserré entre le Monténégro et la 
Serbie, ce sandjak de Novibazar est la porte de la 
Macédoine, de l'Archipel, delà mer libre, du Levant, 
du monde asiatique. Il mène à la haute plaine de 
Kossovo, où les Chemins de fer Orientaux — com- 
pagnie austro-allemande — ont déjà poussé la ligne 
qui, de Salonique, monte par Uskub jusqu'à Mitro- 
vitza. D'Uvacz à Mitrovitza, reste un hiatus : cent 
cinquante kilomètres de pays peu accidenté ; au 
delà, c'est le marché turc et le marché levantin, la 
ferme méditerranéenne et asiatique, dont la Hongrie 
aura bientôt si grand besoin. 

J'ai dit à mes lecteurs ' quel développement les 
Magyars comptent donner à leur industrie, par 

1. Voir, dans mon livre La France et Guillaume II, le chapitre 
intitulé : Guillaume II et le Règlement macédonien. 



TRENTE AXS APRES 3U 

quelles subventions ils sefTorcenl d'acquérir tous les 
établissements dune usine moderne et quelle poli- 
tique d'expansion économique tôt ou tard s'imposera 
à leurs gouvernants. Dès 1905, il apparaissait que, 
dans l'état actuel des marchés, la seule Turquie pou- 
vait fournir aux Hongrois la clientèle paysanne dont 
une usine moderne ne saurait se passer. Dès 1905, 
la crise semblait rapprochée par les empiétements 
de l'Allemagne industrielle au Levant, des bateaux 
et des commis-voyageurs allemands sur les terres et 
dans les eaux de la Turquie européenne, où jadis 
régnaient le Lloyd de Trieste et le commerce austro- 
hongrois. En 1907, Hongrois et Autrichiens s'in- 
quiètent de cette concurrence hambourgeoise et 
brémoise, que les Anglais entreprennent aussi de 
combattre *... 

Le consentement de Buda-Pest est encore facilité 
par la défiance haineuse que les Magjars laissent 

1. Le correspondant particulier du Temps écrit de Ck>nstanU- 
nople le 21 novembre 1907 : • Les deux compagnies allemandes 
Deutsche Mittelmeer Levante Unie et Deutsche Levante Linie, qui 
sont étroitement unies au yorddeatscher lÀojd, paraissent avoir 
obtenu de si bons résultats qu'elles vont élargir le champ de leurs 
opérations. A partir du 1" janvier 1908, quatre grands bateaux 
de premier ordre, le Preussen, le Sachsen, le Bajem et le Therapia, 
feront le service rapide entre Marseille et Alexandrie pendant 
que quatre autres bateaux, le Scutari, le Péra, le Stamboul et le 
Galata, feront le service de Marseille-Constantinople et la Syrie. 
Cest absolument le même service que celui entrepris depuis 
longtemps par nos compagnies françaises. Tandis que les Alle- 
mands emploient des bateaux à marche rapide et fort bien amé- 
nagés, offrant aux voyageurs tout le confort désirable, les 
compagnies françaises n'affectent aux mêmes lignes que de vieux 
bateaux. Une compagnie anglaise a fait l'acquisition de deux 
bateaux filant 20 nœuds et faisant conséquemment le trajet de 
Marseille à Alexandrie en 5-3 heures. Ce service est dirigé contre 
les .\llemands. > 



312 LA RÉVOLUTION TURQUE 

renaître en eux contre les Slaves de leur dépendance 
et de leur voisinage : puisque Buda-Pest revient à 
ses errements de tyrannie contre les Serbo-Croates 
et à son chant de guerre contre le panslavisme, il ne 
saurait lui déplaire qu'au lieu d'attendre la rébellion 
chez soi, on portât la querelle en pleine Slavie. 

Et le nouveau Compromis est un essai de la « poli- 
tique de chemins de fer », que M. d'Aerenthal compte 
appliquer aux Balkans. Les deux Etats cisleithan et 
transleithan ont leurs frontières enchevêtrées de 
telle sorte que la Hongrie ne peut au nord atteindre 
les marchés d'Allemagne qu'à travers la Pologne 
autrichienne, tandis qu'au sud 1" Autriche ne peut 
rejoindre par rail sa Carniole à sa Dalmatie qu'à, 
travers la Croatie hongroise. Le Compromis stipule 
la construction ou le redressement de deux lignes 
ferrées : l'une polonaise, Buda-Teschen-Breslau, 
pour les Hongrois ; l'autre croate, Laybach-Oguline- 
Spalato, pour les Autrichiens. 

Dès la fin de 1906, il semble que M. d'Aerenthal ait 
amorcé cette même « politique de chemins de fer » à 
Constantinople. 

En novembre 1906, le vénérable baron de Calice, 
ambassadeur austro-hongrois à Constantinople de- 
puis vingt-six ans, est remplacé par le marquis Palla- 
vicini. Très vieux et très cassé, le baron de Calice eût 
continué pourtant, avec profit pour l'entente austro- 
russe et pour le maintien du statu quo, à tenir le déca- 
nat du corps diplomatique. Sa présence donnait à 
Vienne l'influence décisive sur les rapports de l'Europe 
avec le Sultan. Son départ remet cette influence, non 
pas à l'autre représentant du syndicat austro-russe, 
M. Zinovief, mais à l'ambassadeur allemand, M. de 



TRENTE ANS APRES 313 

Marschall, et, presque dès l'abord, le nouvel ambas- 
sadeur austro-hongrois n'est jaloux que des succès 
de MM. Conslans et de Marschall, 

L'extrême disette du Trésor ottoman donne aux 
financiers l'espoir de toutes les concessions : à chacun 
de ces mangeurs, Abd-ul-Hamid jette quelque mor- 
ceau. Le Français et l'Allemand sont les plus âpres. 
M. Constans surtout semble avoir gagné d'audace, 
après l'arrivée au pouvoir du ministère Clemenceau- 
Pichon (26 octobre 1906) :il a son affaire d'Héraclée: 
il a sa combinaison sur la Régie des Tabacs; il 
appelle ou promet dappeler à Constantinople ses 
puissants amis du parlement français, M. Etienne 
(décembre 1906), M. Rouvier. Il n'est question que de 
rails nouveaux; les bourses de Paris et de Berlin 
négocient une entente pour la traversée du Taurus 
par les rails anatoliens ; l'achat de la ligne française 
Tarse-Mersina donne un débouché aux rails alle- 
mands sur la mer de Chypre ; le Sultan croit même 
politique de relâcher un peu de son hostilité aux 
intérêts de l'Angleterre et d'accorder un prolonge- 
ment aux rails anglais Smyrne-Aïdin. 

Le marquis Pallavicini suit la mode du jour; ses 
collègues entament par tous les bouts la Turquie 
d'Asie; il s'intéresse aux provinces d'Europe, où la 
compagnie autrichienne des Chemins de fer Orientaux 
possède déjà les deux routes vers Salonique et vers 
Constantinople : pour elle, il obtient des embran- 
chements vers la Marmara et la promesse d'un rac- 
cord entre ses deux lignes de Macédoine et de Rou- 
mélie (mars 1907). Dès ce moment, peut-être, le Sul- 
tan est préparé à la demande de raccordement entre 
les lignes bosniaque et macédonienne... La réforme 



314 LA RÉVOLUTION TURQUE 

fiscale en Macédoine étant désormais conquise et la 
réforme judiciaire commençante être discutée entre 
les chancelleries, Vienne abandonne tout espoir du 
statu qiio. Devienne, en mai 1907, le correspondant 
du Times écrit : 

La recrudescence des bandes macédoniennes et les rela- 
tions peu cordiales qui existent maintenant entre Serbes 
et Bulgares inquiètent les auteurs et exécuteurs du pro- 
gramme de Mûrzsteg; à l'automne, le mandat des agents 
civils venant à expiration, il faudrait reprendre l'affaire 
selon de nouvelles méthodes et adopter une politique plus 
énergique, à laquelle l'Allemagne elle-même ne s'oppose- 
rait pas. 

En mars 1907, l'archiduc François Ferdinand a 
fait un rapide et mystérieux voyage à Berlin; il a eu 
un long entretien avec Guillaume II; tous les jour- 
naux en ont relaté la durée et l'intimité ; la moindre 
note officieuse n'en a pas donné le moindre écho. 
En mai, M. d'Aerenthal passe plusieurs jours à 
Berlin : 

Venu pour être présenté à l'Empereur, — dit l'officieuse 
Gazette de C Allemagne du Nord, — il en a profité pour se 
convaincre verbalement que l'accord sur toutes les ques- 
tions était complet entre les deux gouvernements. 

Le 15 mai, M. Tittoni annonce à la Chambre ita- 
lienne que « le baron d'Aerenthal viendra sous peu 
en Italie pour confirmer l'importance qu'il attribue 
aux relations entre TAutriche-Hongrie et l'Italie, qui 
sont devenues de plus en plus intimes et cordiales ». 
Le voyage du roi Victor-Emmanuel en Grèce 
(avril 1907) a rétabli Tamitié entre Rome et l'un des 
plus fidèles clients de Vienne : 



TRENTE ANS APRES 315 

Il était naturel, — ajoute M. Titloni, — que l'on vît renaî- 
tre entre le peuple grec et le peuple italien la sympathie, 
jui est unie à des souvenirs classiques et qu'avaient momen- 
Lanénient amoindrie des suppositions étranges, absolument 
iénuées de fondement, insoutenables au sujet des préten- 
tions territoriales de l'Italie dans l'île de Crète et dans la 
péninsule des Balkans. 

M. Tittoni oublie la sympathie bien plus forte et 
plus naturelle que le peuple et le gouvernement 
italiens témoignent depuis quatre ans aux intimes 
ennemis des Grecs en Macédoine, à ces Valaques 
roumanisants, qui veulent défendre contre l'hellé- 
nisme leur race et leur langue latines... Mais Rome 
et Athènes ont maintenant accordé leurs prétentions 
« sur l'île de Crète et sur la péninsule des Balkans ». 

Le 13 juillet, à Désio, le baron d'Aerenthal fait à 
M. Tittoni la visite annoncée. 

M. d'Aerenthal et M. Tittoni ouvrent la conversa- 
tion à Désio; ils la clôturent à Semraeringle24août. 
De leur première entrevue, les deux ministres ont 
rapporté la conviction qu' « une amitié très cordiale » 
(dit la note officieuse) s'ajoute à « l'alliance qui unit 
les deux gouvernements et les deux pays « : 

Lexaraen de la situation générale européenne et de toutes 
les questions ayant pour l' Autriche-Hongrie et l'Italie un 
intérêt spécial a fait constater aux deux ministres, avec 
une satisfaction réciproque, leur accord complet. Cet 
accord, dont la base reste le principe de l'équilibre et le 
maintien du statu quo, s'applique non seulement au pré- 
sent, mais à toutes les éventualités de l'avenir. 

Le maintien du s/a/{/ quo est toujours le programme 
derrière lequel M. d'Aerenthal dissimule ses inten- 



316 LA REVOLUTION TURQUE 

tiens. Il semble qu'à Semmering, M. d'Aerenthal et 
M. Tittoni tiennent un autre langage : 

Lors des précédentes rencontres du ministre italien avec 
le comte Goluchowski, on s'était entendu sur le main-i 
tien du statu quo dans l'Adriatique et en Macédoine, mais 
sans dire ce qui arriverait si, par une circonstance quel- 
conque, le stalu quo devenait impossible. Cette fois on 
a trouvé le moyen d'assurer, tout en améliorant la situa- 
tion des Macédoniens, le maintien efficace du statu quo, et 
toutes les anciennes méfiances ont disparu. 

Mais il serait bien plus intéressant de con- 
naître quels sont exactement les propos échangés 
quand, un mois après la rencontre de Semmering, 
M. d'Aerenthal reçoit à Vienne (25 septembre) la 
visite de M. Isvolski. C'est l'heure où, le Compromis 
austro-hongrois se signant, Vienne sera libre d'agir : 

L'accord, — écrit la Correspondance politique de Vienne, 
— l'accord au sujet des Balkans, qui existe depuis de lon- 
gues années entre les Cabinets de Pétersbourg et de Vienne, 
a été confirmé. La réforme judiciaire est la continuation 
naturelle et par conséquent indispensable de l'action réfor- 
matrice, surtout puisqu'on a pris garde d'éviter toute vio- 
lation des droits de la souveraineté du Sultan. 

Donc, en Macédoine, l'entente austro-russe subsiste, 
non plus pour le maintien du statu quo, mais pour 
la conquête des réformes et pour l'exécution du plan 
franco-anglais : après la gendarmerie (1903) et les 
finances (1905), c'est les tribunaux que l'on va con- 
trôler. Mais cette politique de réformes ne concerne 
que la Macédoine, telle que l'ont arbitrairement 
définie les puissances, c'est-à-dire les deux vilayets 
de Salonique et de Monastir et la moitié du vilayet 



TRENTE ANS APRES 317 

d'Uskub. Restent en dehors, les deux vilayets 
d'Albanie, — en face des rivages italiens, — et les 
sandjaks de Novibazar et de Kossovo, — au voisinage 
de la frontière bosniaque, — sans parler de TÉpire et 
de la Roumélie, au voisinage de la Grèce et de la 
Bulgarie. 

M. d'Aerenthal et M. Isvolski n'ont-ils rien convenu 
pour ce reste? M. d'Aerenthal soutiendra, par la suite, 
quil a confié ses projets à M. Isvolski et que ce dernier 
n'a ni refusé la confidence ni désapprouvé la « politique 
de chemins de fer ». M. Isvolski ne démentira pas son 
ami; il s'excusera seulement de n'avoir alors mesuré 
ni l'étendue ni l'imminence de cette politique. On ne 
saurait revendiquer pour M. Isvolski plus de perspi- 
cacité que lui-même n'en réclame. Mais en se reportant 
à cette date de septembre-octobre 1907, on ne saurait 
pas davantage accuser la bonne foi de M. d'Aerenthal : 
l'occasion était trop belle pour les « jeunes gens » de 
mettre, bon gré mal gré, le délégué de Pétersbourg 
dans leur jeu; et la difficulté était grande pour 
Pétersbourg de refuser la compensation que Vienne 
réclamait. Car Vienne pouvait parler de compensa- 
tion, et l'on imagine, dépouillés des réticences et des 
formes protocolaires, les entretiens de M. d'Aerenthal 
et de M. Isvolski. 

Après un an de séparation, les deux amis se 
retrouvaient. Un an plus tôt, en novembre 1906, 
l'union des Trois Empereurs était leur rêve commun, 
non pas lalliance proclamée, mais cette intimité 
confiante, cette collaboration dévouée quoique dis- 
crète, que. durant dix années déjà. Vienne et Péters- 
bourg avaient pratiquées. Négociatrice de cette union. 
Vienne à juste titre en escomptait quelques profits. 



318 LA REVOLUTION TURQUE 

pour payer son observance des traités et son res- 
pect du stalu quo durant les défaites de Péters- 
bourg en Extrême-Orient, puis durant les grèves, 
révolutions et mutineries des peuples russes. Or, 
dans Tété de 1907, l'entente s'était conclue, non pas 
entre Pétersbourg, Vienne et Berlin, pour le profit de 
Vienne, mais, pour la commodité ou le service de 
ambitions russes, entre Pétersbourg, Londres e 
Tokio. 

Mais cette entente avec Londres imposait à Péters- 
bourg de renoncer au slatu quo macédonien, — tel 
que l'avaient défini jadis les accords austro-russes, 
tel que l'exigeaient toujours les ambitions de Vienne, 
— et de prendre au contraire le parti de l'Occident 
pour les réformes et la paix locale... 

Imaginez alors le dialogue, non pas entre diplo- 
mates, mais entre amis. Que peut répondre 
M. Isvolski, si, affectueusement. Vienne lui dit par 
la bouche de M. d'Aerenthal : « Selon notre entente, 
je vous ai servi avec loyauté, dans la bonne et dans 
la mauvaise fortune. Aujourd'hui encore, je recon- 
nais vos besoins et vous garde ma fidèle amitié. Loin 
de blâmer vos engagements nouveaux, je vous 
aiderai, comme parle passé, à les remplir; je resterai 
votre associé dans la politique de réformes, que 
vous imposent vos amis de l'Occident, comme je l'ai 
été dans la politique de statu quo, que nous avions 
jugée plus conforme à nos intérêts communs. Mais 
vous déplairait-il que ce renoncement au statu quo 
me valût, à moi aussi, une compensation légitime? 
Le traité de Berlin me reconnaît le droit d'ouvrir des 
routes dans le sandjak de Novibazar. Mes rails bos- 
niaques atteignent aujourd'hui la frontière du sand- 



TRENTE ANS APRES 319 

jak; j'ai rintenlion de les pousser quelque jour à la 
rencontre de mes Chemins de fer Orientaux. » 

Les deux ministres, —ajoute la note officieuse de la Cor- 
respondance politique, — ont profilé de leur entrevue pour 
discuter toutes les questions de première importance. Les 
accords internationaux de grande portée, conclus récem- 
ment par le cabinet de Pétersbourg, et les autres événe- 
ments relatifs à la politique universelle ont donné matière 
à des discussions détaillées, dont le résultat a été l'affermis- 
sement de la conviction que les entrevues de cet été ont 
porté à tous égards des fruits très précieux pour la conso- 
lidation de l'entente mutuelle des puissances et de leur bon 
vouloir à collaborer. 

La collaboration entre Vienne et Pétersbourg peut 
rester d'autant plus étroite que, Tentente austro- 
russe ayant toujours eu pour corollaires Tamitié 
austro-anglaise et lamitié austro-allemande, voici 
que lamitié russo-anglaise vient d'être nouée par les 
accords asiatiques et que Tamitié traditionnelle 
entre le HohenzoUern et le Romanof va, dit-on, être 
renforcée : M. de Schoen, ambassadeur d'Allemagne 
auprès du Tsar, est rappelé à Berlin ; il remplace 
aux Affaires étrangères M. de Tchirsky, — comme 
M. d'Aerenthal a remplacé un an plus tôt M. de Golu- 
chowski, et avec les mêmes intentions, dit la presse 
officieuse. 

Ancien collègue de M. Isvolski à Copenhague, 
M. de Schoen est son intime; durant son ambassade, 
il s'est acquis des partisans dévoués à la Cour 
russe et dans la famille impériale. Malgré les accords 
anglo-russes, il rêve, lui aussi, d'une union des 
Trois Empereurs : la Russie ayant reçu de Londres 
tout ce qu'elle en pouvait attendre, Berlin, mainte- 



320 LA RÉVOLUTION TURQUE 

nant, peut lui offrir d'autres libertés ou d'autres 
garanties. Sans renoncera la Double Alliance, Paris 
a cherché des amis tout autour de sa Méditerranée 
et signé des accords franco-italien, franco-anglais, 
franco-espagnol, franco-marocain ; pourquoi le 
Hohenzollern et le Romanof ne syndiqueraient-ils 
pas les riverains de leur Méditerranée à eux, de la 
Baltique? 

Durant l'automne de 1907, jusqu'à la fin de jan- 
vier 1908, c'est à ce grand projet que M. de Schoen 
s'applique. Par le rappel du baron de Calice, Vienne 
abandonnait à l'Allemagne le décanat du corps diplo- 
matique. Par l'envoi du baron de Marschall à la 
Conférence de la Haye, Berlin à son tour laisse le 
décanat à M. Zinovief : durant les quatre mois 
(septembre-décembre 1907) où MM de Schoen et 
d'Aerenthal cherchent leur union des Trois Empe- 
reurs, M. Zinovief aurait le champ libre pour la con- 
quête de la réforme judiciaire, n'était le double 
appui qu'assurent au Sultan les rivalités des États 
balkaniques et les combinaisons des ambassades 
« financières ». 

J'ai dit plus haut à quelles combinaisons de 
finance les ambassadeurs de France et d'Italie 
réservent leurs efforts et j'ai donné la liste des pour- 
boires que le Sultan leur distribue. Il faudra bien 
qu'un Livre Jaune dégage quelque jour les respon- 
sabilités que nous autres. Français, nous avons 
alors encourues au Levant. Les Anglais prétendent 
que nous les avons trahis et que tout aurait pu 
changer dans le sort de l'empire turc et de ses 
peuples, même si nous n'avions consulté que nos 
véritables intérêts nationaux. Je crois en vérité 



TRENTE ANS APRES g21 

qu'après cinq ans de lutte, la politique franco- 
anglaise, « paix locale et réformes », aurait dû 
l'emporter et que, de celte crise décisive, aurait dû 
sortir le salut de Tempire turc et le bonheur de 
toutes les communautés ottomanes, sans distinction 
de races ni de religions. Mais grands effets des 
petites causes : comme le nez de Cléopâtre, si le 
règne de M. Constans eût été plus court..., — ou 
plutôt cruelles reprises de la justice immanente! Par 
ce qu'un soir de novembre 1892 ', M. Clemenceau 
s'est mis sous la griffe de M. Constans, il faut que, 
quinze ans après, le passé garde la main sur l'épaule 
de ce ministre, que semblaient avoir délivré pour- 
tant dix années de luttes courageuses et désinté- 
ressées, de vigilant patriotisme, — et M. Constans, 
le meilleur exploitant du régime hamidien, reste 
l'ambassadeur de M. Clemenceau, l'un des fonda- 
teurs de Pro Armenia. 

Trois mois durant (décembre 1907-mars 1908), le 
Sultan refuse de renouveler les contrats : trois mois 
de gagnés contre la réforme judiciaire et pour le 
projet viennois. M. dAerenthal reste muet aussi 
longtemps que, du séjour de Guillaume II en Angle- 
terre, Berlin attend quelque combinaison anglo-alle- 
mande et que M. de Marschall n'est pas rentré à Cons- 
tantinople ; puis silence de quelques semaines encore. 



1. Voir le récit de M. Clemenceau dans l'Enquéle de Panama, 
Annexe n° i au rapport de M. Vallé. Dépositions, p. 484 et sui- 
vantes : « Quand M. de Reinacb a vu que M. Cornélius Hertz 
était hors d'état de faire quelque chose pour lui, après avoir 
averti par des mots qui indiquaient qu'il avait le plus grand 
désir d'aboutir à tout prix, par quelque moyen que ce fût, il s'est 
levé et est venu à moi, en me disant : • Je vous en prie; vous 
ne pouvez me refuser cela; menez-moi chez M. Constans. »... 

LA RÊVOLUTIOX TURQUE. 21 



322 LA RÉVOLUTION TURQUE 

tant que M. de Schoen garde l'espoir de sa combinai- 
naison baltique. 

Vieune, 16 décembre. 

M. de Marschall, arrivé ici depuis deux jours, a conféré avec 
M. d'Aerenlhal au sujet de la réforme judiciaire en Macé-, 
doine. Les ambassadeurs de toutes les puissances étant] 
d'accord sur le projet, il s'agit maintenant de fixer quel- 
ques démarches qui sei'ont à faire dans le cas fort probable] 
où la Porte s'entêterait dans son refus. 

Vienne, 17 décembre. 

D'après une information de la Nouvelle Presse libre, la 
visite de Marschall aurait eu pour but d'obtenir des conces- 
sions en faveur du Sultan dans la question du contrôle de 
la justice. M. de Marschall aurait voulu amener un compro- 
mis entre les puissances et le Sultan, qui compte toujours 
sur l'appui du gouvernement allemand. 

Telles sont les notes officieuses : par la suite, Ber- 
lin avouera que le baron de Marschall fut mis au 
courant des projets de M. d'Aerenthal, qu'il les dis- 
cuta, les approuva, promit de les soutenir à Cons- 
tantinople... Et le 22 janvier, Tofficieuse Suddeiitsche 
Reichscorrespondenz annonce l'échec de M. de Schoen : 
la combinaison baltique s'est heurtée à l'opposition 
de Londres et de Paris, aux protestations de Stock- 
holm. Déclarations de M. d'Aerenthal le 27 janvier ; 

Fidèles à notre politique balkanique, nous ne cherchons 
pas à faire une conquête territoriale. Dans les Balkans, notre 
mission est une mission de civilisation et une mission ; 
économique. Elle est d'autant plus importante que les 
pays balkaniques sont à la veille d'une ère de déve- 
loppement considérable. L'ouverture à la vie économique 
de l'Asie Mineure et de la Mésopotamie sera toujours con- 
sidérée comme un exploit de l'esprit d'entreprise germa- 



TRENTE ANS APRÈS 323 

nique. D'autres grandes nations civilisées ne travaillent 
pas avec moins d'ardeur à créer, dans l'Empire ottoman, 
de nouvelles ressources. Mais nous sommes, nous aussi, 
de par la possession de la Bosnie, une puissance balka- 
nique : notre tâche et notre devoir consistent à discerner 
les signes des temps et à savoir en tirer parti. Je dis cela 
en prévision d'une politique de chemin de fer. Par la cons- 
truction des Chemins de fer Orientaux jusqu'aux frontières 
turques et serbes, nous avons posé la base d'une évolution 
ultérieure. Nous songeons avant tout à prendre des mesures 
pour la jonction avec Mitrovitza : l'ambassadeur marquis 
Pallavicini a été chargé de demander à S. M. le Sultan 
l'autorisation des études pour la construction de cette voie. 
J'espère fermement que le Sultan accordera sous peu cette 
autorisation, afin qu'un syndicat de banques autrichiennes 
et hongroises puisse entreprendre les travaux du tracé. 

On ne saurait insinuer plus adroitement la théorie 
du « voisinage » et de la « pénétration pacifique », ni 
mieux lier les intérêts autrichiens, hongrois et ger- 
maniques. Mais d'autres sympathies sont encore 
sollicitées par les offres du ministre austro-hongrois. 

Après avoir célébré la cordialité grandissante des 
rapports entre Vienne et Berlin, M. d'Aerenthal se 
félicite que « les efforts tendant à rendre plus ami- 
cales les relations avec l'Italie aient été couronnés de 
succès » : 

Pour nous, qui, conjointement avec l'Italie, avons à sau- 
vegarder des intérêts sur la côte sud et est de la Méditer- 
ranée et en Orient, nos relations d'amitié avec cette puis- 
sance ont une grande importance, car il s'agit ici de rap- 
ports, de sympathie et de communauté d'intérêts avec un 
Etat limitrophe, rapports desquels dérivent pour tous les 
deux non seulement une sécurité absolue, mais aussi une 
garantie pour la réalisation de buts identiques. 



324 LA RÉVOLUTION TURQUE 

Après avoir célébré non moins hautement l'amitié 
de Pétersbourg, M. d'Aerenthal se félicite que la 
conférence d'Algésiras ait fourni au diplomate vien- 
nois « l'occasion de donner à la France des preuves 
de confiance et d'amitié » : 

L'acte d'Algésiras a fixé trois principes fondamentaux : 
l'indépendance du Sultan, l'intégrité du territoire et la porte ; 
ouverte. Attendu que les deux puissances qui, par suite de 
leur voisinage, portent le plus grand intérêt au Maroc, à 
savoir la France et l'Espagne, respectent ces principes, nous 
n'avons pas de raisons de nous opposer aux mesures mili- 
taires, de nature temporaire, qu'elles ont prises dans quel- 
ques ports. 

Après avoir fait l'éloge de la Roumanie, « 'dont les 
rapports avec nous sont des plus amicaux », 
M. d'Aerenthal, comme pour piquer au jeu Serbes et 
Bulgares, — et le jeu réussira ; les Bulgares, que 
l'on disait liés à la Russie, vont se jeter dans les bras 
de Vienne, — M. d'Aerenthal promet aux Grecs la 
meilleure part dans les bénéfices de sa politique nou- 
velle : 

Lorsque le réseau bosniaque aura été rattaché aux rails 
ottomans, notre trafic se dirigera directement par Sera- 
jevo vers la mer Egée et la Méditerranée, et même, comme 
nous espérons voir sous peu la jonction des chemins de fer 
turcs et grecs, les communications continues entre Vienne, 
Buda-Pest, Serajevo et le Pirée ouvriraient la voie la plus 
directe entre l'Europe centrale, l'Egypte et les Indes. Nous 
appuyons chaleureusement à Constanlinople les demandes 
grecques de jonction : par là seulement se réalisera dans 
son ensemble notre idée économico-politique. Je compte 
d'autant mieux sur le concours du Sultan que ces rac- 
cordements ouvriraient aux vilayets macédoniens une 



TRENTE ANS APRES 325 

nouvelle vie économique et engageraient la population en 
des œuvres pacifiques. 

Malgré l'évident échec du voyage de Guillaume II 
en Angleterre, M. d'Aerenthal veut se persuader que 
Londres elle-même ne s'opposera pas aux combi- 
naisons austro-allemandes, ni à cette ligne qui, en 
fin de compte, doit relier Hambourg à Salonique : 

J'ai le plaisir de constater que la politique de rapproche- 
ment s'étend également aux rapports anglo-allemands. Cette 
amélioration s'est manifestée de façon très éloquente par 
l'accueil cordial fait à l'empereur Guillaume en Angleterre. 
Nous nous réjouissons du succès qu'ont eu les efforts des 
personnages qui dirigent la politique en Allemagne et en 
Angleterre, car cela nous rassure de voir l'Angleterre, avec 
laquelle nous entretenons des relations des plus amicales, 
en bonne entente avec l'Allemagne, notre étroite alliée. 

Bref, sur le modèle parisien dont le Maroc avait 
fourni l'étolTe, ne voilà-t-il pas une belle copie 
viennoise, dont l'islam balkanique fera les frais? Par 
le syndicat austro-italien, grâce à lalliance austro- 
allemande, à lamitié austro-russe et aux sympa- 
thies austro-françaises, malgré l'hostilité secrète ou 
déclarée de Londres, les trois principes fonda- 
mentaux d'Algésiras seront appliqués à la Turquie 
d'Europe : indépendance du Sultan, intégrité du 
territoire et porte ouverte... Mais les deux voisins de 
terre et de mer, Autriche et Italie, se chargeront 
d'ouvrir et de tenir les portes du nord et de l'ouest, 
comme Espagne et France se sont chargées des portes 
marocaines. 



326 LA RÉVOLUTION TURQUE 



M. d'Aerenthal avait-il escompté le succès immé- 
diat de sa combinaison? pensait-il que Londres et 
Pétersbourg, satisfaites de la réforme macédonienne, 
laisseraient faire ailleurs ou, témoignant d'abord 
quelque humeur, se laisseraient bientôt reprendre 
par les charmes de l'amitié anglo-italienne et de 
l'amitié austro-russe? 

Aussitôt connues à Pétersbourg, les déclarations 
de M. d'Aerenthal causent un beau tapage : 

Saint-Pétersbourg, 1" février. 

L'agitation soulevée dans la presse par le discours de 
M. d'Aerenthal bat son plein. La Novoïé Vrémia, le Rouss, 
le Slovo et la Gazette de la Bourse attaquent aujourd'hui 
avec véhémence la politique hypocrite du cabinet viennois 
et déclarent que l'entente de Muerzsteg a cessé d'exister, 
étant violée par l'Autriche de façon peu correcte. Le lioiiss 
estime que M. d'Aerenthal a eu tort de mentionner les 
relations amicales avec la Russie : désormais aucune 
amitié n'existe entre les deux pays. 

Le diplomatique Journal de Saint-Pétersbourg est 
plus violent encore : 

La modération conciliante de la Russie est vite devenue 
pour certaines chancelleries, synonyme de faiblesse et de 
renoncement. Il est difficile de s'expliquer autrement le 
défi de l'Autriche-Hongrie. Jamais, depuis de longues 
années, on a traité avec une désinvolture plus cavalière 
les intérêts de la Russie. Et lorsque l'on pense qu'au point 
de vue balkanique l'Autriche-Hongrie est notre alliée, et 
que le baron d'Aerenthal a toujours passé pour un ami 
sincère de notre pays, l'indignation de la presse, si vio- 



TRENTE ANS APRES 327 

lente qu'elle soit, ne doit guère constituer une surprise. Il 
est temps de rappeler, par une protestation énergique, que 
la Russie compte encore aux Balkans. 

On dit que Tambassadeur russe à Vienne, le prince 
Ouroussof, va être mis en congé, et M. Isvolski 
semble disposé ou obligé aux mesures énergiques. 
M. d'Aerenthal reste d'abord un peu étourdi de 
l'explosion que son discours a provoqué. On parle de 
sa retraite*. 

Mais les « jeunes » et les « vieilles gens » lui gar- 
dent leur confiance et rejettent sur M. Isvolski la 
faute de la méprise *. Vienne veut espérer que, 
malgré tout, l'entente austro-russe prévaudra. Berlin' 

1 . Vienne, 6 février. — D'après la Zeit, le baron d'Aerenthal se 
montrerait disposé à donner sa démission. Ce journal croit même 
savoir que son successeur serait le marquis Paliavicini, ambas- 
sadeur d'Autriche-Hongrie a Constantinople, où il est persona 
grata. Le marquis Paliavicini a l'avantage, qui est à considérer 
dans les circonstances actuelles, d'être également très bien vu en 
Hongrie, où il possède un siège à la Table des magnats. 

2. Vienne, 7 février. — L'empereur a reçu hier en audience spé- 
ciale le ministre des affaires étrangères, baron d'Aerenthal... Le 
gouvernement fait circuler par les agences une note destinée à 
rassurer l'opinion. En voici le texte : « Dans les cercles diploma- 
tiques, on se montre étonné du bruit répandu à l'étranger, sui- 
vant lequel les relations entre l'Autriche-Hongrie et la Russie se 
seraient subitement tendues. Voilà quatre mois que le baron 
d'Aerenthal et M. Isvolski eurent l'occasion de s'entretenir 
longuement de la Macédoine et qu'un communiqué fut publié 
constatant l'accord des deux ministres sur tous les points. Or, 
dit-on, il est presque certain que le baron d'Aerenthal mit alors 
M. Isvolski au courant de ses projets de chemin de fer; ces 
projets existaient déjà; seulement le baron d'.\erenthal dut 
attendre les Délégations pour en donner officiellement connais- 
sance. On incline à croire que les journaux russes expriment 
une opinion personnelle, ne reflétant pas les vues du gouverne- 
ment russe. ■ 

3. Berlin, 8 février. — Les protestations russes contre les projets 
du baron d'Aerenthal sont considérées comme l'expression de 

I 



328 LA RÉVOLUTION TURQUE 

et Rome ' protestent de leur entier dévouement et 
M. d'Aerenthal, promptement remis de son alarme, 
annonce aux Délégations que le Sultan est gagné à 
ses projets : 

M. d'Aerenthal a confirmé, ce que l'on pensait non sans 
quelque raison, que la Porte était favorable à la politique 
de l'Autriche-Hongrie concernant le chemin de fer de 
Mitrovitza. Vienne a donc envoyé quatre ingénieurs à la 
commission qui s'est chargée d'examiner le chemin de fer 
dont les travaux seront commencés au milieu de mars. 

Après ce nouveau discours de M. d'Aerenthal, 
M. Bacquehem, rapporteur du budget des affaires 
étrangères, déclare : 

Nous accompagnons de nos sympathies les efforts que la 
France fait au Maroc, dans l'intérêt de la civilisation; nous 
espérons que nos efforts légitimes et économiques trouve- 
ront la même juste appréciation en France. 

l'amertume provoquée par la reprise d'une politique active de 
l'Autriche en Orient, après une longue inactivité qui avait pu 
passer pour une renonciation. Cette politique n'est toutefois pas 
celle d'un homme et ne changera pas avec lui : c'est celle que 
l'empire d'Autriche a décidé de suivre désormais, et c'est un fait 
avec lequel il faut compter. On croit donc ici que les Russes 
recevront des explications et que les deux puissances continue- 
ront leur politique d'entente, tracée par le programme de 
Muerzsteg. 

1. Rome, 9 février. — Dans un article qui parait officieusement 
inspiré, la Tribuna constate entre l'Autriche et la Russie un 
désaccord profond sur tout le développement ultérieur de la 
question des Balkans. Le baron d'Aerenthal substitue à la 
coopération avec la Russie l'action directe, destinée à donner à 
l'Autriche tous les avantages accordés par le traité de Rerlin. 
L'Italie pour sa part souhaite que la position du baron d'Aerenthal, 
qui est un chaud partisan des bonnes relations austro-italiennes, 
ne soit pas ébranlée, d'autant plus que le baron d'Aerenthal est 
justement combattu dans son pays par les féodaux et les clé- 
ricaux qui n'ont pas oublié le passé et sont animés de senti- 
ments hostiles à l'Italie. 



TRENTF, AN» \1'HK< 329 

On espère donc que les nécessités de la France au 
Maroc rendront plus accommodants les gouverne- 
ments de Pétersbourg et de Londres. Celui de 
Londres ne s'intéresse qu'aux réformes et demande 
par la voix du Times : « Si M. d'Aerenthal a engagé 
des négociatiens pour obtenir une faveur de la Tur- 
quie, comment peut-il espérer à la fois établir une 
pression suffisante sur le Sultan pour assurer laccep- 
taiion des réformes judiciaires ou même pour vaincre 
la résistance turque au renouvellement des mandats 
des fonctionnaires et des officiers étrangers en Macé- 
doine? » Réponse de M. d'Aerenthal devant la Délé- 
gation autrichienne : 

Le gouvernement ne peut pas admettre que cette ques- 
tion puisse exercer une influence défavorable sur l'action 
de la réforme en Macédoine. L'Autriche-Hongrie se trouve 
d'accord avec la Russie dans toutes les phases de l'action 
réformatrice et aussi au sujet de la justice. Suivant le pro- 
gramme de Muerzsieg, l'Autriche-Hongrie et la Russie 
auraient pu réaliser cette réforme seules, mais quelques 
puissances signataires du traité de Berlin ayant donné à 
entendre leur désir de participer à cette action, les deux 
cabinets acceptèrent cette coopération. 

On ne saurait dire plus nettement aux Anglais : 
Vous avez voulu m'enlever la charge de réformer 
la Macédoine, et vos amis de Pétersbourg vous y 
ont conviés; travaillez ensemble, je vous en laisse 
le soin. » De fait, la seule Angleterre va continuer 
ses exigences de réforme : Paris et Pétersbourg, du 
bout des lèvres, sembleront formuler les mêmes 
demandes. Mais Paris et Pétersbourg ont d'autres 
projets. A Paris, toute amitié semble bonne, qui 
peut donner quelque liberté plus grande au Maroc. 



330 LA REVOLUTION TURQUE 

La Double Alliance aurait eu, pourtant, la réponse 
facile. M. d'Aerenthal fournissait à la Russie l'occa- 
sion de regagner d'un seul coup tout ce qu'elle avait 
perdu d'influence dans le monde levantin. Par des 
allusions, sinon implicitement, Vienne laissait enten- 
dre qu'elle revendiquait sur le sandjak de Novibazar 
et le vilayet de Kossovo les privilèges et charges de 
voisinage, dont M. d'Aerenthal tirait sa « politique de 
chemins de fer ». La Russie n'aurait qu'à réclamer le 
même droit pour tous les voisins : du coup, renouant 
et tressant ensemble tous les anciens fils de sa diplo- 
matie, elle reprendrait la direction des affaires balka- 
niques. 

Renouvelant aux Turcs l'assistance que jadis elle 
leur avait accordée au traité d'Unkiar-Skelessi, elle 
pourrait déclarer que le droit de voisinage a des 
corollaires indispensables. La Conférence d'Algé- 
siras, disait M. d'Aerenthal lui-même, a commencé 
par reconnaître « trois principes fondamentaux : 
l'indépendance du Sultan, l'intégrité territoriale de 
l'empire et la porte ouverte ». La Russie proposerait 
aux six puissances de transporter à la Turquie ces 
principes intangibles; comme paiement de ces 
garanties données au Sultan et à la Porte, elle pour- 
rait alors exiger les réformes, toutes les réformes, 
afin de réconcilier les sujets chrétiens à la domina- 
tion ottomane. 

Rendant ses bons offices d'autrefois aux Grecs, qui 
sont « voisins » aussi, l'orthodoxe Russie exigerait 
pour eux ce chemin de fer Larissa-Salonique, par 
lequel les gens d'Athènes, depuis dix ans, s'efforcent 
de relier leur Thessalie aux districts hellénisés de la 
Macédoine et leur réseau national au réseau pan- 



TRENTE AXS APRES 331 

îuropt'*en. M. dAerenthal, prenant les devants, le 
proclamait utile aux intérêts de l'Europe. 

Continuant aux Slaves de Bulgarie et de Macé- 
loine sa maternelle protection, la Russie pourrait 
^xii^er pareillement les lignes ferrées que, depuis 
ongtemps, ils réclament. 

Sofia, dans les négociations de laccord turco-bul- 
>are en 1904, a obtenu la promesse d'un raccor- 
iement direct entre Sofia et Uskub par Kustendil. 
[1 serait difficile à Pétersbourg d'imposer cette ligne : 
a Porte, non sans raison, la tient pour une entre- 
prise politique, qui ne saurait grandement servir les 
ntérêts« économiques » de la Bulgarie : au contraire, 
e raccordement de Sofia à Demir-Hissar sur la ligne 
française Dédéagatch-Salonique, leur donnerait satis- 
faction : la Bulgarie pourrait librement trafiquer 
ivec l'Europe occidentale sans subir la surveillance 
?t les retards des Détroits ni la longue navigation 
ie la Marmara et de la mer Noire; la vallée de la 
Strouma offrirait à cette ligne turco-bulgare une 
descente facile. 

Belgrade et Cettigné, cherchent leur indépendance 
économique vers l'Adriatique, par une ligne, depuis 
longtemps vantée, qui s'en irait du Danube au rivage 
monténégrin, à travers la Serbie, le vilayet de Kos- 
sovo et l'Albanie turque ou monténégrine. En vérité, 
c'est à Salonique seulement que les Serbes auront 
jamais leur port libre et, seule, l'organisation d'un 
port franc à Salonique et de trains directs entre 
Nisch et la mer pourraient leur donner la liberté 
commerciale. 

Et pour achever, Pétersbourg devrait ne pas 
oublier que l'Italie a toujours considéré que, par- 



332 LA RÉVOLUTION TURQUE 

dessus TAdriatique, l'Albanie lui était contiguë, voi- 
sine : un chemin de fer turco-italien, partant d'Avlona, 
en face de Brindisi, remontant sans peine la vallée de 
la Voioussa, descendant — après un court tunnel — 
la vallée de la Vistritza, atteignant ainsi Salonique, 
tracerait la route la plus courte, non seulement entre 
les ports de l'Adriatique et ceux de l'Archipel, mais 
encore entre l'Occident et Constantinople. Les voies 
romaines, qui jadis partaient d'Apolionia, eurent 
un rôle dans l'histoire du monde : sur l'une, qui s'en 
allait à Byzance (d'Avlona à Constantinople, les rails 
italo-turcs et franco-turcs la remplaceraient désor- 
mais), fut livrée la bataille de Philippes; sur l'autre, 
qui s'en allait aux rivages de Thessalie et d'Attique 
(le raccordement des rails italo-turcs avec les rails 
grecs la rétablira quelque jour), fut livrée la bataille 
de Pharsale. 

Coalisant ainsi contre l'emprise autrichienne les 
intérêts de tous les voisins; regagnant les sympa- 
thies des orthodoxes et des Slaves; complétant 
son entente avec Rome et, par Rome, son intimité 
avec l'Occident; donnant aux Turcs une marque de 
son amitié et la preuve de son désintéressement : 
Pétersbourg gagnerait encore la présidence du 
Comilé des voies et communications, que, tôt ou tard, 
cette politique des chemins de fer nécessiterait à Salo- 
nique. Car il faudrait régler les horaires, les tarifs, 
les raccordements et passages, répartir les embran- 
chements, construire les routes d'accès. Quatre puis- 
sances auraient des lignes aboutissant à Salonique : 
ligne française de Dédéagatch (avec embranchement 
bulgaro-turc de Demir-Hissar), ligne autrichienne 
d'Uskub (avec embranchements serbe de Nisch-Bel- 



TRENTE ANS APRES 333 

^rade et autrichien de Mitrovilza), ligne allemande 
le Monastir (avec prolongation possible sur Durazzo), 
igné italienne d'Avlona (avec embranchement grec 
le Larissa). Deux puissances seulement pourraient 
ionc jouer le rôle d'arbitres : la Russie et l'Angle- 
erre. Dans l'état des relations anglo-russes, il n'était 
3as douteux que Londres abandonnât ce privilège à 
Pélersbourg... 

Si la Russie avait eu un homme d'État en fé- 
vrier 1908, elle eût remporté dans les Balkans une 
rictoire décisive. Et je ne dis rien des conséquences 
lue, par la suite, pour ses propres entreprises en 
Furquie d'Asie, elle aurait pu tirer du « droit de voi- 
sinage »... Mais la diplomatie russe fut prise de 
îourt, et dans le volume de M. Ch, Loiseau, ÏÉqui- 
'ibre de V Adriatique, elle s'en alla déterrer un vieux 
projet auquel l'auteur lui-même n'attachait plus 
iucune valeur. Contre la descente autrichienne, 
Pélersbourg découvre cette combinaison : au chemin 
le fer autrichien du Drang nach Osien, opposer le 
chemin de fer panslaviste nach Westen. Vienne dit : 
:< De la Save à l'Archipel » ; Pétersbourg répond : « Du 
Danube à l'Adriatique ». Dès le 18 février, le Temps 
annonce cette trouvaille : 

Il s'est produit entre Vienne et Pétersbourg une détente 
très sensible. C'est surtout au baron d'Aerenthal qu'on le 
ioit. Il a fort habilement insisté à la Délégation sur l'aspect 
ïconomique du problème, au moment même où il laissait 
întendre à Pélersbourg qu'on pourrait trouver dans les 
Balkans la compensation nécessaire à l'équilibre des 
inQuences. 

L'objet de cette compensation, c'est le chemin de fer du 
Danube à l'Adriatique. La Ugne peut être tracée de plusievrs 



334 LA REVOLUTION TURQUE 

façons. Voici celle qui sera très vraisemblablement adoptée 
et dont la concession sera demandée à la Porte; l^^en Rou- 
manie, raccordement de Graiova à Praova ou à Radoujevac 
sur la frontière serbe ; 2° en Serbie, de Praova ou de Radou- 
jevac à Nisch par les vallées nord-sud ; de Nisch en un point 
situé sur la frontière turco-serbe aux environs de Mirovec; 
3° sur territoire turc, de ce point vers l'Adriatique en cou-; 
pant la voie Salonique-Mitrovitza au sud-est de Mitrovitza. 
Le point d'aboutissement sur l'Adriatique ne serait proba- 
blement pas Antivari, où l'Autriche possède en vertu du 
traité de Berlin (art. 29) un droit de police, mais Saint- 
Jean de Medua ou les environs immédiats. 

Sur la carte, le tracé est admirable : il coupe juste 
au milieu la ligne autrichienne, et sur le papier, les 
calculs des diplomates sont pleins de bonnes inten- 
tions : 

Ce Transbalkanien, — continue le journal français, — 
ouvrirait à la Roumanie et à la Serbie un débouché vers 
l'Adriatique. La Roumanie et la Bulgarie échapperaient 
aux difficultés des Dardanelles. Ce serait une route com- 
merciale, tout à fait nouvelle et à laquelle rien ne supplée 
pour le moment. Elle créerait un courant économique, 
qui lui serait propre, et elle détournerait une partie des 
exportations roumaines et bulgares de la mer Noire et une 
partie des exportations serbes de Salonique. Chemin de 
fer sans importance politique et sans caractère militaire, 
sauf pour la Turquie à laquelle il fournirait une voie rapide 
vers l'Albanie; voie de pénétration excellente pour les 
marchandises européennes, en particulier pour les mar- 
chandises italiennes; débouché facile des royaumes balka- 
niques sur la Méditerranée, le Danube-Adriatique serait 
une œuvre essentiellement pacifique, aussi profitable aux 
grandes puissances qu'à la Turquie, par la mise en valeur 
de la Macédoine. 

La Russie n'est pas directement intéressée à sa cons- 
truction. Cependant l'amélioration du réseau russo-rou- 



TRENTE ANS APRES 335 

nain lui permettrait aussi de l'utiliser pour son commerce 
t d'échapper, elle aussi, dans une certaine mesure aux 
lifficultés des Dardanelles. Mais ce serait surtout une sau- 
egarde pour ses intérêts moraux. L'accroissement d'ail- 
eurs légitime de l'inlluence autrichienne se trouverait 
ompensé par le développement de la richesse et de la 
)uissance des petits Étals balkaniques et par un accrois- 
ement de l'influence russe. L'équilibre détruit par la 
;onstruction du Serajevo-Milrovitza serait rétabli pour le 
)Ius grand bien de la paix européenne. 

Sur le terrain, une moitié de ce tracé est réali- 
iable : dans la plaine roumaine, puis dans les vallées 
serbes et la haute plaine albanaise, de Craiova à 
klilrovitza, sur 400 ou 450 kilomètres (la distance de 
i^aris à Strasbourg), les travaux d'art seraient nom- 
)reux et coûteux, mais pas difficiles. L'autre moitié 
lu tracé, de Mitrovitza à l'Adriatique, serait une 
gageure : de la haute plaine albanaise, à travers les 
00 kilomètres des montagnes d'Ipek, il faudrait 
lauter dans le fossé du Drin, puis, aux roches de ce 
ouloir étroit et désert, suspendre 100 kilomètres de 
:oudes, de remblais, de ponts et de tunnels, déboucher 
infin dans le golfe qui jadis s'étendait jusqu'au fond 
lu lac de Scutari, mais que les alluvions ont comblé 
st dont les trente ou quarante kilomètres de boues 
luentes et de marécages séparent du continent solide 
'ancienne île rocheuse de Saint-Jean de Medua. 

Quand, à coups de millions, cette ligne serait 
►uverte, à quoi servirait-elle? Parler de « la mise en 
aleur de la Macédoine » par une voie qui ne tra- 
erse pas un pouce du territoire macédonien; dire 
[ue les blés russes et roumains, « pour éviter les 
)ardanelles », iraient faire mille ou douze cents kilo- 



336 LA REVOLUTION TURQUE 

mètres sur rail, alors que les bateaux du Danube, 
d'Odessa et de Constantza leur offrent des embar- 
cadères tout proches; sembler croire que l'Adriatique 
est « le débouché facile des royaumes balkaniques 
sur la Méditerranée » et peut « détourner une partie 
des exportations roumaines et bulgares de la mer 
Noire » : je sais bien que les diplomates ont parfois 
des imaginations singulières, mais je doute qu'un 
homme d'affaires examine une minute seulement 
pareilles turlutaines. 

Quant à « créer un courant économique qui lui 
serait propre », je ne vois que les cochons serbes 
qui puissent enfiler ce chemin; or, pour couvrir l'in- 
térêt du capital engagé et les frais d'exploitation 
entre Nisch et Saint-Jean de Medua, il faudrait 
chaque année quelques millions de cochons que les 
Serbes n'ont pas et qui, d'ailleurs, transportés à 
l'Adriatique, n'y trouveraient aucun preneur, à moins 
qu'à Saint-Jean l'on ne fît un grand port, que l'on 
n'y appelât de force les bateaux du monde, que, sur 
le rivage opposé de l'Adriatique, l'Italie ne fît un 
Chicago pour les conserves et préparations de porc 
ou que les Italiens, voulant se gagner le cœur des 
Serbes, ne se missent matin et soir au régime de la 
grillade. Tant que les Italiens resteront des man- 
geurs de macaroni, — des sitophages, des mangeurs 
de blé, disait déjà le poète de V Odyssée, — je doute 
que la Serbie ait chez eux une clientèle; il est 
vrai que certains diplomates de renom ont prédit une 
colossale exportation de raisins et de vins serbes vers 
le pays de Naples : « On ne porte pas des chouettes 
à Athènes », disait la sagesse hellénique. 

La vérité est que les seuls « intérêts moraux » de 



TRENTE AXS APRES 337 

ia Russie étaient en cause et que Ton croyait les servir 
par une immorale flatterie au nationalisme serbe 
et par un abus, plus immoral encore, de la faiblesse 
turque. Pétersbourg croyait regagner son prestige, 
en flattant dans le cœur des Serbes l'espoir de la 
Grande Serbie qui, fondant en un seul peuple les 
trois morceaux de la race tiraillés entre Belgrade, 
Cettigné et Serajévo, irait du Danube à l'Adriatique. 
Mais si les Serbes, donnant dans cet espoir, entre- 
prenaient de le réaliser, on était résigné d'avance à 
les abandonner au coup de force autrichien. Car on 
savait bien que, même construite, jamais la ligne 
Danube- Adriatique n'amènerait du fond de la Russie 
et du fond de l'Occident les libérateurs promis à la 
Grande Serbie, et que les malheureux Serbes seraient 
seuls au rendez-vous de la bataille, au croisement 
des rails autrichiens et des rails panslavistes, dans 
ce champ de Kossovo où, pour la troisième fois de 
leur histoire, ils auraient à défendre la liberté de la 
nation. 

Et, pour le seul profit des financiers, on comptait, 
une fois encore, abuser de la faiblesse turque : cette 
ligne inutile, qui coûterait quelque deux cents mil- 
lions et qui chaque année serait en déficit, c'est seu- 
lement par une garantie kilométrique, arrachée à la 
connivence d'Abd-ul-Hamid, que l'on pouvait l'en- 
treprendre; c'est le Turc qui paierait, une fois 
encore, un instrument de sa ruine et de son asser- 
vissement. 

Etrange politique française I .. . Nous sommes les 
créanciers, les plus gros créanciers de la Turquie, 
et notre épargne continue de fournir à la plupart de 
ces entreprises au Levant. Le pillage de la Turquie 

LA- BÉVOLUTION TUBC'L'E. 22 



338 LA REVOLUTION TURQUE 

peut profiter aux gens de finance, qui, touchant 
leur commission à lancer des affaires, allèchent 
notre épargne par les garanties arrachées à la Porte, 
puis, se désintéressant des résultats lointains, pas- 
sent leurs actions avariées à la foule de nos petits 
porteurs. Mais la nation ne saurait rien gagner à ces 
opérations douteuses : nos intérêts nationaux exi- 
geraient de notre part Thonnêteté la plus scrupu- 
leuse à l'égard du Trésor ottoman; toute affaire qui 
développe la richesse ou diminue la misère du Turc 
nous enrichit; toute affaire qui gaspille les revenus 
de la Porte ou les compromet, nous appauvrit : le 
chemin de fer Danube-Adriatique aurait dû n'avoir 
pas d'adversaires plus déclarés que nous. 

Les « intérêts moraux » de la Russie, notre alliée, 
exigeaient une réponse aux empiétements de Vienne : 
j'ai dit comment on pouvait servir ces intérêts, non 
par une ligne imaginaire qui ne s'en irait que sur le 
papier couper la descente autrichienne, mais par une 
coalition de tous les intérêts et de tous les peuples 
que menaçaient les desseins de M. d'Aerenthal. 

La pacification de la Macédoine était la condition 
première : tant que subsisterait le slatii quo, l'anar- 
chie macédonienne. Vienne aurait des occasions 
trop nombreuses d'intervenir et des clients trop dis- 
posés à écouter ses offres. Seules, la réforme com- 
plète du régime turc et la suppression complète du 
régime hamidien pouvaient réconcilier la Porte et 
ses sujets et dresser en travers des rails autrichiens 
le syndicat de toutes les chrétientés sujettes, qui 
préféreraient toujours la sujétion turque, avec ses 
chances d'affranchissement, à la sujétion autri- 
chienne, avec ses chances de durée. 



TRENTE ANS APRÈS 339 

Une « politique de chemins de fer », mais honnête 
et utile, était la condition seconde. L'intégrité de la 
Turquie d'Europe ne pouvait — et ne peut être — 
défendue que par une voie centrale, qui permettrait | 
aux armées turques de circuler de bout en bout, de 
la mer Noire à l'Adriatique, du Bosphore au canal 
d'Otrante, de Stamboul la Turque à Avlona l'Alba- 
naise. Les rails unissent déjà Stamboul et Salonique; 
mais l'Albanie reste toujours en dehors de la surveil- 
lance ottomane. Or les doubles et triples chaînes du 
Pinde, qui à l'ouest de Salonique font, de ce côté du 
Vardar, l'ossature de la péninsule, — comme le 
Balkan et le Rhodope la font de l'autre côté, — n'of- 
frent dans leurs cinq cents kilomètres du nord au 
sud qu'une trouée spacieuse entre l'est et l'ouest ; 
mais c'est, justement à la hauteur de Salonique, les 
couloirs de la Vistritza et de la Voïoussa, dont les 
vallées affrontées descendent, l'une vers l'Adriatique 
et l'autre vers l'Archipel. 

De Salonique, remonter sans heurt la Vistritza, 
atteindre par un court tunnel la Voïoussa et, la sui- 
vant, courir sans encombre vers l'Adriatique pour 
déboucher, sur le canal d'Otrante, juste en face de 
Brindisi, serait une entreprise aisée et peu coûteuse; 
les frais seraient couverts et au-delà, tant par le 
transit d'une mer à l'autre que par les produits de 
ces riches vallées macédoniennes et albanaises, qui 
restent à cette heure presque incultes faute de com- 
munications avec les ports les plus proches. Ici, 
vraiment, Ion pourrait parler d'un « courant écono- 
mique » et d'une reviviscence de la Macédoine. 

Sur ce grand tronçon turco-occidental, Constanti- 
nople-Avlona, il ne resterait alors qu'à greffer ou à 



340 LA REVOLUTION TURQUE 

redresser les lignes secondaires qui, reliant à cette 
voie les réseaux grec, serbe et bulgare, feraient con- 
verger vers Salonique le trafic des royaumes balkani- 
ques et, rendant nécessaire le salut de ce marché aux 
intérêts vitaux des Grecs, des Serbes et des Bulgares, 
coaliseraient contre la descente autrichienne la vigi- 
lance et, au besoin, les forces de tous ces rivaux. 

Pour les Grecs, le raccordement Larissa-Salo- 
nique, non par Tempe et le rivage, mais par l'in- 
térieur et Serfidjé; pour les Bulgares, le raccor- 
dement Sofia-Salonique, non par KustendiletUskub, 
mais par Kustendil-Demir Hissar et la vallée de la 
Strouma; pour les Serbes enfin, l'aménagement, au 
besoin le rachat turco-serbe de la ligne Nisch-Salo- 
nique, l'organisation d'un commerce rapide et d'en- 
trepôts serbes sur le quai de Salonique, tout sem- 
blables aux entrepôts que le Norddeutscher Lloyd 
possède sur le quai d'Anvers ; pour tous et pour les 
Européens aussi, un port franc à Salonique : quel 
gage de lointaine durée aurait alors l'intégrité otto- 
mane, qui, seule, pourrait garantir à tous la libre 
concurrence, sous la neutralité du drapeau turc et 
sous la protection des flottes occidentales! Car, ici, 
en cas de menace autrichienne, l'Occident pourrait 
intervenir et, de ses armées navales, soutenir contre 
l'agresseur la coalition du Turc avec les chrétientés 
voisines. 

# 

# * 

Il n'eût fallu qu'un homme d'État français pour 
faire adopter ce plan d'ensemble, dont tous les élé- 
ments étaient sous la main des diplomates, mais 



, 



TRENTE ANS APRES 341 

dont les Anglais ne voyaient qu'une moitié, — con- 
tinuation des réformes, — et dont les Russes n'aper- 
cevaient l'autre moitié, — politique de chemins de 
fer, — qu'à travers leurs préjugés panslavistes. Il 
eût été nécessaire que la France, comme elle l'avait 
fait de 1902 à 1905, sût présenter ce plan d'ensemble 
à ses amis et allié : c'était à double titre son rôle, 
puisque la logique française eût une fois encore 
servi notre tradition de secours impartial à l'empire 
turc et à toutes les chrétientés levantines, et puisque 
la finance n'eût engagé notre épargne qu'en des pla- 
cements honnêtes et sûrs. Mais de janvier à mars 1908, 
notre ambassadeur n'avait de soin que pour ses 
charbonnages d'Héraclée, et, malgré les débats d'un 
procès étalant devant le tribunal de la Seine les 
étranges courtages dont sont grevées les affaires de 
nos nationaux au Levant, notre gouvernement conti- 
nuait de craindre son ambassadeur. 

De février à juin 1908, les Russes ne songent qu'à 
leur chemin de fer Danube-Adriatique; les Anglais 
ne veulent s'occuper que de réformes macédoniennes, 
et la France donne aux uns et aux autres les meil- 
leurs encouragements, mais ne songe qu'à se garder 
la bienveillance de l'Autriche pour de futurs béné- 
fices dans le règlement marocain. Cette désunion de 
la Triple-Entente laisse à M. d'Aerenthal une liberté 
d'action, que le dévoûment de Rome et de Berlin 
achève d'encourager. Rome avoue qu'à Semmering, 
M. Tittoni donna son adhésion à la « pénétration 
pacifique * ». Berlin proclame son désintéressement, 

1. Rome, le 17 février. — Le Carrière délia sera d'après une 
dépêche de son correspondant de Vienne affirme que le vrai but 



342 LA RÉVOLUTION TURQUE 

son désir de contenter tout le monde, et se fait l'hon- 
nête courtier entre Vienne et le Sultan, pour le 
chemin de fer du sandjak*, entre Vienne et Péters- 
bourg, pour la réconciliation des deux amis, et même 
entre la Porte et Londres pour le renouvellement des 
agents civils et des officiers européens en Macédoine 
que Ton discute depuis trois mois et qui continue 
d'obstruer la réforme judiciaire 2. Berlin est l'arbitre, 
puisque Paris n'a pas su l'être et, grâce aux jalou- 
sies habilement excitées entre les peuples balka- 
niques. Vienne met la main sur les gouvernements 

des entrevues de Desio et de Seinmering fut un accord sur la 
question des chemins de fer des Balkans. « M. d'Aerenthal, dit le 
correspondant du Carrière, établit ses plans en plein avec la 
Triplice, cherchant à s'assurer l'appui des deux alliés. Peut-t^tre 
a-t-il calculé sur l'opposition de la Russie ; et c'est pour éviter 
d'être entouré de deux côtés qu'il a cherché tout d'abord à 
s'accorder avec l'Italie. Ici tous les personnages politiques sont 
convaincus que là fut le vrai but des rencontres de Desio et de 
Semmering. On raconta à répo([ue que le principal mobile de 
ces conférences fut la réforme judiciaire en Macédoine. En 
réalité, les bases des accords de Desio et de Semmering auraient 
été les suivantes : maintenir le principe de la porte ouverte et de 
la libre concurrence dans la péninsule balkanique; éliminer 
toute raison de conflit en s'engageant à appuyer réciproquement 
les tentatives de pénétration pacifique faites par divers moyens, 
mais toutes visant au même but, c'est-à-dire à assurer le dévelop- 
pement des intérêts économiques de l'Autriche et de l'Italie dans 
la péninsule. » 

1. Vienne, le 20 février. — Le gouvernement allemand a fait 
savoir au baron d'Aerenthal, par son ambassadeur à Vienne, 
M. de Tschirski, que l' Autriche-Hongrie pouvait compter sur 
l'appui complet de l'Allemagne pour l'exécution du chemin de fer 
du sandjak. Cette démarche a été faite pour affirmer la solida- 
rité austro-allemande en présence des manifestations françaises 
et anglaises en faveur de la Russie. 

2. Vienne, 22 février. — M. de Marschall, ambassadeur d'Alle- 
magne à Constantinople, aurait promis au Sultan des concessions 
dans la réforme judiciaire si la Porte s'engageait à prolonger les 
mandats des organes européens en Macédoine. 



TRENTE ANS APRÈS 343 

d'Athènes ' et de Sofia '. C'est de Berlin qu Abd-ul- 
Hamid continue d'espérer un appui. C'est de Vienne 
que les chrétientés escomptent les services; par son 
mariage ^, le prince Ferdinand se rapproche encore 
de la Triplice. 

Berlin se félicite bientôt de son ouvrage : en sacri- 
fiant la réforme judiciaire, tout s'arrangera *. Le 
séjour de Guillaume II à Corfou et l'arrivée d'une 
escadre turque achèvent de gagner Turcs et Grecs à 
l'influence austro-allemande. De fait, les espoirs du 
Sultan ne sont pas trompés. 

Les négociations pour le renouvellement des agents 

1. Athènes, 17 février. — La jonction du chemin de fer Pirée- 
Larii'sa aux chemins de fer turcs établirait des communications 
directes par terre entre la Grèce et la Turquie d'un côté et l'Eu- 
rope occidentale de l'autre. La ligne grecque sera prête jusqu'à 
la frontière turque dans le courant de 1908. 

2. Dans le Times du 16 février : 11 y a environ un an, le prince 
de Bulgarie modifia sa politique dans un sens favorable à l'Au- 
triche. Son ministre des Affaires étrangères soumit à Vienne une 
proposition ferme en vue d'une action connexe pour servir les 
intérêts de Bulgarie et de l'Autriche-Hongrie dans les Balkans, 
tant au point de vue économique que politique. 

3. Vienne, 25 février. — Le prince Ferdinand de Bulgarie, qui 
est toujours à Vienne, y reste jusqu'au 27, où il célébrera son jour 
de naissance. Puis il se rendra à Ostertein, près de Géra, où 
aura lieu son mariage. 

4. Berlin, 21 février. — L'Allemagne prétend avoir contribué pour 
une bonne part à dissiper l'acuité du différend austro-russe et à 
faire occepter les explications qui ont été échangées entre Vienne 
et Saint-Pétersbourg. L'attitude de la France est aussi considérée 
ici comme ayant été telle que toutes les puissances sans 
exception, et l'Autriche elle-même, pouvaient la souhaiter. 
Toutefois, si la période aiguë du différend austro-russe est sur- 
montée et si le concert européen persiste dans les Balkans, la 
question des réformes se heurte toujours à la même résistance 
de la part de la Turquie, qui sera difficilement surmontée. On ne 
croit pas que, malgré limpuissance de l'Europe, il faille attendre 
lune entente spéciale entre la Russie et r.\ngleterre pour 
rOrienl. 



344 LA RÉVOLUTION TURQUE 

civils et des officiers traînant jusqu'au 14 mars, 
l'énergie de l'Angleterre s'use de jour en jour*. 
L'ambassadeur anglais, mal soutenu par son collègue 
de Russie, dupé par ses collègues d'Italie et de 
France, ouvertement combattu par ses collègues 
d'Autriche et d'Allemagne, commence à désespérer 
de la réforme judiciaire qui apparaît au gouverne- 
ment de Londres comme bien plus difficile qu'on ne 
l'avait cru, comme dangereuse peut-être. 

Dans le Discours du Trône du 29 janvier, — deux 
jours après l'exposé de M. d'Aerenthal, — Londres 
affirmait son intention d'imposer, coûte que coûte, 
cette réforme ; mais, le 25 février, à la Chambre des 
Communes, sir Edward Grey semble l'abandonner 
pour une ancienne proposition de lord Lansdowne : 

Lord Lansdowne avait fait la proposition de nommer un 
gouverneur turc. Si un gouverneur turc était nommé pour 
un nombre déterminé d'années, un homme dont la capacité 
et le caractère seraient reconnus par les puissances, qui 
ait les mains libres et une position sûre, je pense que la 
question macédonienne pourrait être résolue. Sous une 
administration régulière, toutes les réformes déjà exis- 
tantes seraient confirmées et le pays serait pacifié et 
délivré des bandes. 

Il n'est pas douteux que les bandes soient devenues 
le principal fléau de la Macédoine : plus efficacement 

1. Constantinople, 22 février, — Se rendant à des avis amicaux, 
officieusement présentés, la Porte a décidé de répondre d'un ton 
plus conciliant à la dernière note des ambassadeurs relative aux 
agents de la réforme en Macédoine. Celle réponse est attendue 
d'un jour à l'autre. Ce changement de front de la Porte serait 
attribué à une indication faisant entrevoir que les puissances 
seraient disposées à se montrer plus coulantes sur le projet des 
réformes judiciaires. 



TRENTE ANS APRÈS 345 

que la réforme judiciaire, leur expulsion servirait la 
paix publique. Mais les hésitations de Londres ont 
peut-être une autre cause. Les réformes précédentes, 
gendarmerie et finances, ne s'attaquaient qu'au 
pouvoir civil du Sultan, aux vices de l'administration 
proprement turque. Avec les tribunaux, c'est au 
i droit musulman, au pouvoir religieux du Khalife 
que Ion touche, et la résistance opiniâtre ne vient 
plus seulement de la Porte et des fonctionnaires : 
r c'est le corps des ulémas qui s'inquiète; les gens de 
l religion sont tout prêts à déchaîner le fanatisme des 
' Croyants, L'Angleterre pouvait négliger la colère du 
Turc. Elle doit tenir grand compte des sentiments 
de l'islam, au moment où son empire des Indes, 
travaillé de révoltes, ne lui est garanti que par la 
fidélité de ses musulmans. De l'islam turc à l'islam 
hindou, lintimité devient plus proche; aux relations 
panislamiques, dont Abd-ul-Hamid a toujours dis- 
posé, s'ajoute le chemin de fer de la Mecque, dont les 
rails vont atteindre Médine et mettre en contact per- 
manent les pèlerins et marchands de l'Inde, venus 
par mer, avec les pèlerins de l'Occident, voitures par 
les wagons du Khalife... 

Tout en restant désireux de la réforme judiciaire, 

' ^ Anglais ne veulent plus en porter, seuls, la 

sponsabilité devant l'islam; ils reviennent aux 

demandes de lord Lansdowne et les soumettent au 

concert européen : 

Constantinople, 10 mars. 

Sir Edward Grey a proposé à divers gouvernements la 
nomination, pour une durée de dix années et avec le con- 
sentement des puissances, d'un gouverneur-général de la 
Macédoine, soit chrétien, soit musulman. 



346 LA REVOLUTION TURQUE 

La presse de Berlin et de Vienne et les journaux 
d'Abd-ul-Hamid déclarent ce projet inacceptable. 
Paris se ralliera « à la majorité des puissances » et 
Pétersbourg se charge de répliquer à Londres par 
un contre-projet. La démarche de sir Edward Grey 
force du moins les ambassadeurs à obtenir enfin le 
renouvellement des agents civils et des officiers : 

Constantinopie, via Sofia, 11 mars 1008. 

Le conseil des ministres a consenti finalement à envoyer 
au palais un rapport soumettant au Sultan la décision de 
la Porte relative aux pouvoirs des agents en Macédoine, 
conformément aux demandes réitérées des ambassadeurs. 
Un iradé conforme est attendu d'un moment à l'autre. 

L'état de l'ambassadeur d'Angleterre, atteint depuis 
quelques jours d'une congestion pulmonaire, donne lieu à 
quelque inquiétude. 

Pour le malheur de la Macédoine, l'ambassadeur 
anglais, sir N. O'Gonor, succombe (20 mars), et 
Pétersbourg est reconquise par Vienne à la théorie 
du « voisinage ». Dès le 23 février, on pouvait prévoir 
la réconciliation : 

Constantinopie, via Sofia, 25 février. 

Le grand bruit fait autour dès divers projets de jonctions 
de voies ferrées en Macédoine s'apaise. La Russie, croit-on, 
estimant qu'elle n'a pas grand intérêt à des lignes ferrées 
en Turquie d'Europe, portei-ait l'objectif des compensations 
qu'elle désire en Asie Mineure et obligerait la Turquie à 
liquider le conflit de la frontière persane. 

Il faut défendre les derniers restes du statu quo, 
empêcher la nomination d'un gouverneur autonome, 
qui transformerait l'anarchique Macédoine en un 
autre Liban tranquille et écarterait à tout jamais 



TRENTE ANS APRÈS 347 

intervention austro-russe, — comme le gouverneur 
ibanais à écarté l'intervention française: Vienne et 
*étersbourg reprennent leur entente sous la média- 
ion de Berlin : 

Berlin, 22 mars. 

Le mémorandum russe relatif au nouveau programme de 
éformes en Macédoine vient d'être renvoyé de Vienne à 
aint-Pétersbourg. Le baron d'Aerentlial a approuvé les 
ignés générales des propositions russes, qui seront sou- 
aises aux grandes puissances après l'accord des deux 
;ouvernements. 

M. de Bulovv fait le voyage de Vienne : 

Vienne, le 1" avril. 

Dans toutes les conversations de M. de Bûlow avec l'em- 
)ereur, avec le prince liéritier et M. d'Aerenthal, la ques- 
ion de la Macédoine et le projet russe, qui paraît avanta- 
;eusement prendre la place du projet de l'Angleterre, ont 
ité l'objet d'un examen détaillé, et peut-être aussi qu'on a 
ixé les limites que l'action française au Maroc ne devra 
)as dépasser pour garder l'approbation de l'Allemagne et 
le l'Aulriche-Hongrie. 

Vienne et Berlin ont aussi arrêté les propositions 
jue, dans l'entrevue de Venise, Guillaume II 
aortera à Victor-Emmanuel II de la part de la 
Friplice... Le projet austro-russe paraît enfin au 
^rand jour : la Russie propose, au lieu d'un gouver- 
aeur autonome, de conserver l'inspecteur général 
turc, qui ne pourrait être destitué sans l'approbation 
des puissances; les commissaires financiers jouiraient, 
en ce qui concerne le contrôle général, des mêmes 
droits que les agents civils; les puissances appuie- 
raient auprès de la Porte le projet de réforme judi- 



348 LA RÉVOLUTION TURQUE 

claire ; le contrôle de cette réforme serait exercé par 
la commission financière, dont les membres pour- 
raient entrer au service turc. Adhésion immédiate de 
la Triplice, après Tentrevue de Venise : 

Berlin, 6 avril. 

Les cabinets de Vienne, Rome et Berlin sont disposés à 
appuyer le projet russe et le Sultan se rallierait aussi au 
principe qui en forme la base et qui veut voir respecter 
avant tout la souveraineté turque en Macédoine. Quant aux 
propositions anglaises, on reprendra peut-être quelques 
idées qui s'y trouvent émises, mais sans qu'elles puissent 
changer le sens du projet russe. 



Un instant, tout est remis en question par les 
incidents deTripolitaine ; on annonce la mobilisation 
de bateaux italiens (9-20 avril) : Rome croit-elle le 
moment venu d'ouvrir, elle aussi, sa pénétration 
économique? Berlin, — qui envoie M. de Biilow à 
Rome, — et Vienne se font acheter leur médiation 
par le Sultan : 

Constantinople, 10 avril. 

La société des Chemins de fer d'Anatolie a adressé à la 
Porte une demande pour la prolongation, sur une distance 
de six cents kilomètres, du chemin de fer de Bagdad, 
depuis le point terminus actuel de Boulgourlou jusqu'à 
Alep. 

La Société des Chemins de fer Orientaux, qui est chargée 
du tracé du chemin de fer du sandjak, envoie sur place 
vingt ingénieurs, sous la direction de son ingénieur en 
chef M. Friedrich. 

M. Constans profite aussi de l'imbroglio tripolitain 
pour extorquer le règlement de son affaire d'Héraclée 



TRENTE ANS APRÈS 349 

15 avril-lo maii. Ht de nouveau. M. de Marschall 
^xige son pourboire : le Sultan, qui veut témoigner 
le sa rancune aux Russes et aux Anglais, donne la 
garantie dinténH m'-ces-aire à la traversée du Tau rus 
par le « Bagdad aliemand ». Les notes officieuses de 
Berlin célèbrent celte victoire (23 mai) : 

L'entreprise est aujourd'liui assurée. Des organes étran- 
gers ont toujours cru que l'Allemagne avait besoin du con- 
îours financier d'autres puissances, et on en déduisait 
{u'elle pouvait accorder des concessions sur d'autres 
terrains afin de s'assurer l'aide des capitaux français et 
anglais; on avait même parlé du Maroc, où, en échange 
de concessions à la France, celle-ci lui garantirait l'actiè- 
vement de ce chemin de fer. 

L',\llemagne permettra à des capitaux français, anglais 
et russes de participer à la construction de la ligne de 
Bagdad; mais elle s'attachera toujours à en conserverie 
contrôle. Cette œuvre de civilisation vient de faire un 
grand pas. Une fois que le tronçon du Taurus sera cons- 
truit, c'est à peine s'il y aura des ditlicultés à surmonter 
pour l'achèvement complet. 

Anglais et Russes ne cachent pas leur méconten- 
tement ; mais l'irritation est bien plus vive en Turquie, 
où les projets allemands, l'exploitation allemande, la 
tyrannie allemande ont lassé les fonctionnaires des 
provinces. Les menées italiennes en Tripolitaine sont 
bien connues des Jeunes-Turcs; le vali de Tripoli, 
Regeb-pacha, est un des leurs. Les études pour le 
chemin de fer du sandjak inquiètent les musulmans. 
Les garanties exagérées qu'Abd-ul-Hamid consent 
au Bagdad allemand (tous comptes faits, plus de 
20000 francs au kilomètre) irritent surtout l'armée 
qui, depuis des mois, ne reçoit plus de solde et que 
la propagande jeune-turque travaille depuis trois ans 



350 LA REVOLUTION TURQUE 

déjà. La « trahison du Sultan » devient l'un des 
arguments les plus populaires en faveur de la révo- 
lution. Les officiers jeunes-turcs répètent à leurs 
troupes qu'Abd-ul-Hamid, consentant au chemin de 
fer du sandjak, vend la Turquie d'Europe aux 
Autrichiens et que le Bagdad livre l'Anatolie aux 
Allemands. 

D'autres incidents exaspèrent le patriotisme turc ; 
les puissances retirent de Crète leurs troupes d'occu- 
pation; la Crète ainsi va passer aux mains des Grecs, 
que l'on accuse de fomenter les troubles de Samos 
(24-26 mai). L'entrevue d'Edouard VII et de Nicolas II 
à Reval (10 juin) porte ces inquiétudes à leur comble, 
tant par les projets nouveaux de réformes arrêtées 
entre M. Isvolski et sir Gh. Hardinge que par les 
projets d'alliance turco-allemande annoncés en 
réponse* : 

Berlin, 12 juin. 

La Gazette de Francfort écrit au sujet de l'entrevue de 
Reval : « En Angleterre comme en Russie l'opinion est très 
répandue que, derrière la Turquie, il y a l'Allemagne. On 
espère, en abattant le Grand Turc, atteindre le prestige de 
cette rivale redoutée. Mais comme personne ne songe à 
déchaîner la guerre pour l'intégrité de la Turquie, pas plus 
que pour celle du Maroc, il ne reste que les moyens diplo- 
matiques; il n'y a pas de doute que l'on ait pris dans l'en- 
trevue de Reval des mesures en conséquence. Il serait 
bon qu'on n'y eût pas oublié qu'il faut aussi compter avec 

1. Constantinople, le 17 juin. — « Le Sultan et l'empereur d'Alle- 
magne ont échangé ces temps derniers plusieurs lettres auto- 
graphes. On annonce de bonne source que Guillaume II se rendra 
à Constantinople au mois de septembre. L'ambassadeur d'Alle- 
magne vient de partir pour Berlin afin de conférer avec l'empereur 
à ce sujet. Dans les cercles diplomatiques, on croit que Guillaume II 
désirerait que la Turquie fasse partie de la Triple-Alliance. » 



TRENTE ANS APFiÉS 331 

l'Autriche, qui a un rôle important à jouer dans toutes les 
alTaires turques et qui ne songe pas à y reoncer ». 

Londres et Pétersbourg se mettent enfin daccord. 
Note officieuse du Foreîgn Office (20 juin) : 

l.e gouvernement anglais possède la réponse de la Russie 
ù sa dernière note. Le projet anglo-russe pour la paciûca- 
tion de la .Macédoine, projet très détaillé, très précis, est 
virtuellement établi. 11 combine les meilleures solutions 
extraites des projets antérieurs de la Russie et de l'Angle- 
terre. Aussitôt qu'il aura été définitivement établi, la 
Russie pt l'Angleterre s'efforceront d'obtenir l'adhésion 
des autres puissances. Rien ne justifie le bruit que la 
Russie et l'Angleterre auraient décidé de convoquer une 
Conférence européenne pour discuter les affaires de la 
Macédoine. 

Mais le général prussien von der Goltz, ancien ins- 
tructeur de Tarmée ottomane, arrive à Constantinople 
en « mission spéciale » ; la Porte, sans attendre le 
projet anglo-russe, se déclare à bout de sacrifices en 
Macédoine : 

Ckinstantinople, 30 juin. 

Dans son instruction-circulaire, la Porte avise les 
ambassadeurs de déclarer à leurs cabinets respectifs que 
la prolongation qu'elle vient de consentir en .Macédoine 
constitue une concession suffisante et qu'elle ne peut 
accepter d'autres propositions allant au-delà de cette 
mesure. 

En attendant le projet anglo-russe, les ambassa- 
deurs « financiers » reviennent à leurs trafics de 
concessions : 

CoDStantinopIe, via Sofia, .3 juillet. 

L'ambassade de France a remis hier à la Porte une note 
appuyant une demande de la Société de Jonction Salonique- 



352 LA REVOLUTION TURQUE 

Constantinople pour la concession du tronçon ottoman de 
la ligne Danube-Adriatique. La Russie et l'Italie ont fail 
déjà la même démarche qui, pour la France, acquiert plus 
d'importance, puisque la société et les capitaux français 
tiennent la première place dans l'entreprise. Quant à la 
jonction turco-bulgare, l'entreprise de la construction 
serait demandée par M. Barlissol ou la Société des Bâti- 
gnoUes. ^j 

Soudain les mutineries militaires qui, depuis sd 
mois déjà, se répandaient en Anatolie, surtout dans 
les vilayets arméniens, gagnent la Macédoine. Les 
espions d'Abd-ul-Hamid sont exécutés (1-5 juillet) 
Les soldats, qui ont fini leur temps, exigent — sur 
prenante nouveauté — d'être licences. Chemsi-pacha 
envoyé du Palais pour sévir, est tué (5-10 juillet) 
Contre les pillards et les réformateurs, la Jeune 
Turquie entreprend de défendre l'Empire : aprè: 
trente ans d'absolutisme, Abd-ul-Hamid rétablit h 
Constitution (24 juillet). Presque sans résistance 
partout la révolution triomphe. 



I.e 8 janvier 1909. 



FIN 



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